15 octobre 2021, 18:13

Tom Morello

Interview

Tom Morello, que l’on ne présente plus, sort ce vendredi 15 octobre un nouvel album solo intitulé « The Atlas Underground Fire ». Projet artistique réalisé pendant le confinement, le musicien a tout fait avec sa guitare et... son smartphone ! Après un album solo éclectique, « The Atlas Underground », sorti en 2018, le guitariste de RAGE AGAINST THE MACHINE optimise son jeu de guitare insensé et projette son instrument dans le futur. A la pointe de la technologie, il nous parle de cet album mêlant alternatif, rock, musique électronique et de ce qu’il a vécu pendant ces 18 derniers mois...
 

Comment décrirais-tu simplement « The Atlas Underground Fire », ton nouvel album qui sort ce 15 octobre ?
Un travail collaboratif pour faire trembler le monde ! (rires)

Quelles différences notables existe-t-il entre « The Atlas Underground Fire » et celui sorti en 2018 ?
Déjà, les éléments communs sont un travail collaboratif avec un groupe d’artistes très variés et ma guitare qui drive un peu tout. C’est hyper important pour moi, cette instrumentation électrique qui injecte des choses sur la musique composée. La guitare électrique a un avenir et pas qu’un passé ! Travailler avec Chris Stapleton, le groupe BRING ME THE HORIZON, Dennis Lyxzén de REFUSED, Mike Posner ou encore Damian Marley, PHANTOGRAM, Grandson, Phem, Protohype m’a mis au défi, en tant qu’artiste. La chose que j’aime le plus, c'est brancher ma guitare dans un gros ampli Marshall bien puissant. Eh bien, je l’ai fait encore plus sur ce nouvel album !

Où as-tu puisé ton inspiration pour ce projet ?
Cet album a été pensé, écrit, pendant le premier confinement de cette épidémie. Durant les quatre premiers mois, autour de mars 2020, c’était une période désespérée, pleine de peur et d’anxiété. Je n’avais plus de concerts. Il n’y avait plus aucune perspective. J’avais un super studio chez moi, mais je ne savais même pas comment m’en servir ! J’avais besoin d’un ingénieur du son pour m’aider, me guider. La seule chose que je savais faire, c'était pousser le bouton du volume de l’ampli (rires). J’avais envie de faire des choses et mon inspiration est bizarrement venue de Kanye West. Il avait déclaré qu’il enregistrait toutes ses idées de voix ou même ses lignes de chant à l’aide du "voice memo" de son smartphone. Je me suis dit alors que j'allais enregistrer ma guitare avec mon téléphone. J’ai appuyé sur le bouton enregistrement et boum, j’ai envoyé des gros riffs ! C’était top. J’ai commencé à les envoyer à des producteurs et des ingénieurs à travers le monde. C’était le début de l’histoire de ce nouvel album. 

Peut-on dire que cela a été comme un antidépresseur pour toi pendant cette période ?
Absolument ! Quelle période horrible ! J’étais avec ma mère de 70 ans, ma belle-mère, mes enfants, mes chiens. C’était à la fois super et complètement fou. Je m’échappais aussi pour travailler sur cet album. Oui, c’était clairement un antidépresseur pour moi dans cette période incertaine.

Comment s'est opéré le choix de ces invités si différents pour « The Atlas Underground Fire » ?
Certains artistes sont des amis depuis de nombreuses années comme Bruce Springsteen, Eddie Vedder de PEARL JAM ou encore Dennis Lyxzén de REFUSED. Je cherchais d’autres pistes artistiques à explorer pour cet album. Par exemple, BRING ME THE HORIZON est vraiment un gros groupe de jeunes qui font du metal. Je me suis dit que si je posais certains de mes riffs avec eux, ça pourrait donner quelque chose d’énergique. Mike Posner est un super artiste aussi. Pareil, je me suis dit comment mon combo puissance-Marshall-micros humbuckers de guitare pourrait s’allier à sa vision artistique d’auteur. Pour la chanson "Naraka", il a enregistré ses voix en grimpant sur le mont Everest. J’ai aussi fait un titre avec Sama Abdulhadi, un DJ palestinien. Ce dernier a tout mixé de chez lui pendant les affrontements avec l’armée israélienne. Tu vois, j’étais seul musicien, chez moi, à Los Angeles et tout s'est créé progressivement et globalement à travers le monde : au Brésil, au Royaume-Uni, dans le New Jersey, en Palestine... Ce projet collaboratif naissait, c'était un vrai travail global en plein isolement. 

"Highway To Hell" d’AC/DC comme premier extrait de l’album, c'est une grosse surprise. Tu nous en racontes l’origine ?
Bien sûr, j’ai une histoire avec Bruce Springsteen, Eddie Vedder et cette chanson d’AC/DC. Cela remonte à 2014 où je tournais avec le E-STREET BAND (le groupe qui accompagne le Boss sur scène - NDR). Nous étions à Perth, en Australie, la maison de Bon Scott, le chanteur d’AC/DC. Je voulais aller sur sa tombe un soir, c'était à 23h. Impossible de la trouver. Je pensais qu’il y aurait une stelle un peu énorme, tu vois ? Tout à coup, arrive un type à moto qui m’éclaire. Il avait un t-shirt sur lequel était écrit : « I don’t give a shit but, if I did, you’re the one I’d give it to. ». Je me suis dit OK, ce mec avec ce look doit savoir où se trouve la tombe de Bon Scott. Il me l'a montrée. Je suis ensuite retourné à l’hôtel et j’ai demandé à Bruce : « Ne crois-tu pas que le monde d’AC/DC et celui du E-STREET BAND pourraient se croiser ? ». Il m’a répondu qu’il n’y avait jamais pensé et qu’il allait y réfléchir.
Les jours suivants, nous avons commencé à répéter "Highway To Hell" et nous devions jouer en concert à Melbourne dans un stade. Eddie Vedder était en tournée solo au même moment. J’ai dit à Bruce que nous étions sur les terres d’AC/DC, que "Highway To Hell" est l’hymne non officiel de l’Australie, et que nous devrions ouvrir le concert avec cette chanson... et avec Eddie ! Et nous l’avons fait. Tu aurais dû voir le public... C’était un moment énorme. J’en ai la chair de poule quand j’y repense. Alors, pour ce nouvel album, j’ai de jeunes artistes, mais je voulais avoir aussi mes frères de rock 'n' roll. Ce titre sur l’album me rappelle exactement ce souvenir puissant, bourré d’énergie avec deux des meilleurs chanteurs du rock de tous les temps chantant l’un des plus gros titres de rock de tous les temps !

Comment as-tu fait le choix entre Bruce Springsteen et Eddie Vedder pour le premier couplet ?
(Rires) Come on, man ! Aucune discussion possible, c’était Bruce !


J'aimerais que tu me parles précisément de certains titres choisis sur ton album ?
Bien sûr !

"Harlem Hellfighter"...
Ce titre ouvre l’album. "Harlem Hellfighter" était un régiment d’infanterie composé de personnes de couleur. Je suis né à Harlem. C’est un hommage et un super titre pour ouvrir un album. J’avais écrit quatre ou cinq gros riffs de guitares, je les ai envoyés à mon ingénieur du son. Nous avons travaillé dessus après de multiples allers-retours. C’est un titre puissant au niveau des guitares, combiné à la puissance de la grosse caisse de la batterie. Des milliers de kilomètres nous séparaient...

"Let’s Get The Party Started" avec BRING ME THE HORIZON...
Je voulais un groupe de jeunes qui font du super gros metal. Le titre a été enregistré à trois endroits : le chanteur Oli était au Brésil, moi à Los Angeles et le guitariste au Royaume-Uni. J’avais des idées de mélodie et de riffs. Nous avons brainstormé par courriel. Je voulais être authentique avec mon époque sur cet album. C’était vraiment nécessaire pour mettre de côté cette période d’anxiété, de peur. Ce titre a joué ce rôle d'antidépresseur dont on parlait. C’est un titre pour faire la fête, pour aider les gens à émerger de cette période sombre et incertaine. Faire la fête, c’est bien, même si nous ne savons pas très bien quand nous allons pouvoir la refaire à fond ! (sourire)

"The War Inside" avec Chris Stappleton...
J’ai rencontré Chris au concert en hommage à Chris Cornell. C’est un gentleman adorable. Nous avons échangé nos numéros de téléphone. Chris est un célèbre artiste de country aux USA. J’avais envie de faire interagir nos deux mondes musicaux. C’est une très belle personne. Dans mes journées sans fin, quand je composais, j’ai pensé à lui et je l’ai contacté pour savoir si ça le branchait que nous travaillions ensemble. Il a accepté. Nous étions avec nos guitares les deux premières heures et nous avons parlé... comment ma grand-mère est-elle encore en vie ? Comment les enfants ne deviennent-ils pas dingues avec cette épidémie ? Comment notre mariage peut-il tenir avec cette période ? Cela a servi de matrice à cette chanson, cette sorte de session psychothérapeutique à deux. Cela nous a permis de nous connaître. C’est un super chanteur, il me rappelle Chris Cornell en quelque sorte (avec qui Tom a joué au sein d'AUDIOSLAVE - NDR). Il a cette capacité à créer sans effort des mélodies.

Et enfin "The Achilles List" avec Damian Marley ?
Oui ! J’avais ce riff badass depuis un moment et je voulais trouver la bonne personne pour faire un morceau. Nous avons fait quelques concerts ensemble. Son frère Ziggy (fils du légendaire Bob Marley, NDR) était en classe avec moi. J’ai joué plusieurs fois avec eux. J’adore la texture grave de la voix de Damian, ses paroles, son engagement politique. Je cherchais vraiment quelqu’un pour ce titre, mais je ne trouvais pas. Et puis, je l’ai contacté et il a tout de suite accepté. L’idée du titre vient du film La Conquête de la Planète des Singes. Dans ce film, les singes se révoltent contre la société humaine, fétichiste et répressive. Il y avait une liste de singes avec des niveaux d’intelligence variable qui seraient capables de changer la donne dans le monde. Je voulais faire partie de cette liste ! 

Comment choisis-tu les singles ?
C’est un choix difficile, je l’avoue. L’album est très éclectique et il y a de bons titres. Celui qui vient de sortir il y a quelques jours, c'est “Driving To Texas” avec PHANTOGRAM. Le suivant, plus heavy, c'est celui enregistré avec BRING ME THE HORIZON. 

Peux-tu nous parler de l’artwork avec cet éléphant et ce papillon ?
L’inspiration vient de l’artiste qui a réalisé celui du premier album. J’aime cette idée du pachyderme massif, cet animal le plus imposant dans la nature. Cela représente pour moi le côté heavy de la musique. Tu as le côté « heavy metal, Bro ; heavy metal, Bro ! » (il mime les metal-horns avec une voix grave comme lors d'un concert). Paradoxalement, tu as ce côté mystique, poétique des ailes somptueuses d’un papillon. Cet artwork est la synthèse imagée de la musique de ce nouvel album.

Quelle anecdote sympa te revient immédiatement en tête à propos de cet album ?
C’est l’endroit où je te parle actuellement (son home-studio - NDR). J’y étais tous les jours ! Il y avait ma chaise pliante, mon ordinateur portable dessus, mon casque avec les beat de batterie ou les scratchs que j’écoutais. Et... j’avais celui qui aura été mon premier ingénieur du son (il se retourne et prend son smartphone) : mon téléphone ! (rires). J’ai fait plein d’expériences avec ! Je prenais ma guitare et j'envoyais du riff. J’avais le temps que je voulais. C’était à la fois bizarre et appréciable. Tu sais, c’est vraiment différent de quand tu enregistres un morceau traditionnellement, tu fais tes prises, tu le montes avec ton ingénieur du son. Là, ce n’est pas du tout le cas, tu fais selon ton désir ! Cet album est un documentaire musical de la période que nous venons de vivre. Je n’aurais jamais fait un album pareil à une autre période. Ce n’était pas qu’antidépresseur comme projet, c’était une véritable libération artistique !

As-tu planifié des événements particuliers pour cet album ? Du live ? Un livestream ?
Il y a des vidéos pour les singles qui ont été réalisées. J’ai très envie de tourner avec ce projet solo, avec RAGE AGAINST THE MACHINE. Je ne souhaite mettre personne en danger avec ce virus. J’attendrai le temps qu’il faudra pour tourner dans des conditions sanitaires optimales. Je veux que tout le monde soit en sécurité sous ces nuages noirs : fans, techniciens, membres du groupes, sécurité, tout le monde en fait ! Je suis prêt à attendre le temps qu’il faudra.
 


C’est quoi, une journée typique de Tom Morello ?
Ça bouge un peu à Los Angeles, là. Il y a un an, un an et demi, c’était plutôt focus sur la famille. J’ai mes enfants de 10 et 11 ans. Celui de 10 ans joue de la guitare. Il a hyper progressé pendant le confinement. Il a commencé avec "Stairway To Heaven" de LED ZEPPELIN et il le passe grave. Maintenant, il fait des improvisations solo de dingue ! Ça me fait chaud au cœur... Ils ont repris l’école, je les amène de temps en temps. Je vois ma grand-mère aussi. Tout est plutôt cool en ce moment. Pendant cette période, j’ai bossé la musique aussi. J’ai fait des titres avec THE PRETTY RECKLESS, THE STRUTS, j’ai produit deux autres EP pendant le confinement. C’était une période très créative en fait !

Je ne peux pas m’empêcher de te poser une question sur RAGE AGAINST THE MACHINE. La COVID-19 a empêché la tournée prévue. Qu’en est-il ?
Tu as raison, oui. On a reprogrammé les concerts avec RATM en mars 2022. Je croise les doigts. La période est incertaine mais j’espère que nous pourrons le faire. Nous verrons bien.

On espère vous voir à Paris !
Oui, tu sais, je le dis à nos fans, nos amis, nos camarades, la France a toujours plus que bien accueilli RATM. Tous mes projets en France, que ce soit en solo, avec AUDIOSLAVE ou RATM, je garde des souvenirs musicaux et amicaux incroyables de la France. Je me souviens d’un concert à l’Elysée-Montmartre, d’un concert en première partie de SUICIDAL TENDENCIES, ou encore du concert au Zénith où nous avons joué nus comme des vers (sourire). La France représente vraiment quelque chose pour moi. Cela me fait toujours chaud au cœur quand j’y repense et je veux vous dire MERCI !

Un avis sur cette pandémie et le vaccin contre la COVID-19 ?
Bien évidemment. Tout est très politisé, en tout cas ici aux USA. Ce qui me chagrine un peu, c'est cette information divergente entre le politique et le scientifique. Je veux vraiment que tout le monde soit vivant pour voir le prochain concert de RAGE AGAINST THE MACHINE (rires). Tout est hyper politisé de toute façon. Les gens ne savent même pas ce qu’il y a dans leurs hamburgers, ils en mangent tous les jours, voire plusieurs fois par jour ! Et certains s’excitent sur ce vaccin ! Ça peut sauver leur grand-mère. Je peux comprendre la suspicion de certains concernant les laboratoires pharmaceutiques, les partis politiques. J’en parle dans mes différents projets musicaux, mais nous avons perdu beaucoup de monde avec cette maladie terrible. Et ils ne reviendront jamais. Alors, un truc : ayez foi en la science !
 

Blogger : Laurent Karila
Au sujet de l'auteur
Laurent Karila
Psychiatre spécialisé dans les addictions, ayant lui-même une addiction positive au metal depuis 1984. Auteur d'ouvrages spécialisés en médecine des addictions et d'ouvrages grand public ("On ne pense qu'à ça", "Une histoire de poudre", "ACCRO!" aux éditions Flammarion). Auteur des textes des albums de SATAN JOKERS ("AddictionS", "Psychiatric" et "Sex Opera") et d'autres groupes... Organisateur de Metal Diner chez son ami Olivier Andreani ("Le Cosi", Paris 5). Une nouvelle passion liée à l'écriture : chroniquer des albums avec une touche psycho-metalrock - Enjoy it, Children of Metal. Interviewer des artistes est aussi un plaisir (le face à face est mon activité quotidienne).
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