24 mai 2017, 21:37

DRAGONFORCE

• Rencontre avec Fred Leclercq


Fred Leclercq serait-il en train de dompter la force du dragon ?
Dans les faits, le multi-instrumentiste s'est effectivement emparé des rênes de la composition pour ce septième album studio, "Reaching Into Infinity" avec l'intention sous-jacente de bousculer une formule trop installée au sein de DRAGONFORCE. Le power metal est sauf, mais des influences plus diverses et une nouvelle approche de la composition sont là pour malmener les habitudes.
Fred, l'homme aux mille projets, ne manie pas la langue de bois, mais sait aussi dire ses vérités avec beaucoup d'humour.


Comment un groupe accepte-t-il de laisser reposer sur les épaules d'un seul musicien la quasi-intégralité des compositions d'un album ?
Fred Leclercq : Autrefois, c'était Sam (Totman, guitare) qui s'occupait de cela. C'est lui qui a écrit la quasi totalité des quatre premiers albums. Je crois que je me suis fait ma place petit à petit. Sur "The Power Within", j'ai composé le morceau "Seasons" tout seul comme un grand, puis j'ai commencé à écrire avec Sam. Ça s'est bien passé. Sur l'album "Maximum Overload", on a écrit pratiquement tous les morceaux à deux. On voulait refaire la même chose sur celui-ci. Il est venu chez moi dans les Ardennes, à Charleville-Mézières, sauf que ça ne s'est pas passé comme prévu. Il faut dire que j'avais des idées de morceaux, lui aussi mais, en fait, en pratique, j'ai eu plus d'inspiration que lui, ce qui n'était pas évident car je sortais de SINSAENUM et je craignais de ne plus avoir beaucoup de jus. Et puis, finalement, il y a eu un effet rebond et ça a été l'inverse. Le plus dur, ce n'était pas d'avoir des idées, car j'en ai toujours, mais c'était de les intégrer au processus DRAGONFORCE. J'ai une manière de composer différente de la sienne et il fallait que les autres puissent accepter que cela ne soit pas un album de DRAGONFORCE identique aux précédents.


Justement, en quoi la griffe Fred Leclercq fait de "Reaching Into Infinity" un album différent des précédents DRAGONFORCE ?
Fred Leclercq : Le fait que je ne suis pas fan de power metal à la base, que ce ne sont pas mes racines, même si j'ai joué dans HEAVENLY, tourné avec tous ces groupes-là et que je fais partie de DRAGONFORCE. Quand j'étais en train de composer, je voulais me faire plaisir et retrouver les premières émotions du metal traditionnel... Il y a des albums qui m'ont marqué pour toujours : sur "Our Final Stand", j'ai voulu retrouver ce que j'avais ressenti en entendant l'album "Fear of The Dark" d'IRON MAIDEN, par exemple. Ca va paraître étrange mais il y a un solo de basse dans "Astral Empire" qui s'inspire directement de "King For A Day" de FAITH NO MORE. Sur ce même morceau, la rythmique derrière est influencée par ANNIHILATOR. Du MEGADETH pour le riff du premier titre... Ou encore "The Edge of The World", qui est une sorte de "Seventh Son of A Seventh Son" avec l'intro et l'outro acoustique, pour raconter une histoire, mais ça, je ne m'en suis aperçu qu'après coup... Je voulais vraiment taper dans le metal "classique". C'est pour ça qu'on retrouve tout plein d'influences black, death, thrash, prog assumées. Il y avait déjà ça dans DRAGONFORCE, mais avec du synthé rajouté par dessus comme une couche de crème, qui n'est pas nécessaire, mais qui donne instantanément un son power metal. Là, on est allés au fond du problème : quand on fait un morceau thrash comme "WAR!", par exemple, il n'y a pas de synthé sur le dessus, et c'est du vrai thrash. Le challenge, c'était de faire ces morceaux de cette manière et que ça sonne encore comme DRAGONFORCE.
 

"Je ne suis pas fan de power metal à la base, ce ne sont pas mes racines (...) Quand j'étais en train de composer, je voulais me faire plaisir et retrouver les premières émotions du metal traditionnel... Le challenge, c'était de faire ces morceaux de cette manière et que ça sonne encore comme DRAGONFORCE." - Fred Leclercq


En 2014, le groupe avait délégué la production de "Maximum Overload" au producteur suédois Jens Bogren, alors que ça se faisait "en famille" jusqu'alors. Vous avez donc reconduit cette collaboration sur "Reaching Into Infinity". Comment accepte-t-on cette critique extérieure, même si c'est pour le "mieux" d'un projet ?
Fred Leclercq : Quand j'étais jeune, je pense que je l'aurais moins bien acceptée. Je n'avais pas envie de l'accepter pour SINSAENUM, donc je n'ai pas fait appel à une aide extérieure. Pour DRAGONFORCE, je pense que c'était salutaire. On arrivait à une situation de deux contre un : c'était Sam et Herman (Li, guitariste) contre moi, en somme. Eux avaient leurs idées arrêtées et j'étais tout seul à leur en opposer d'autres. A travers Jens, j'ai trouvé un allié : nous sommes vraiment d'accord sur tout et avons eu très rarement des points de divergence. Le titre "The Edge of The World" qui dure onze minutes en faisait treize à la base. J'avais composé toute une partie qui accélérait pour justifier le propos, presque pour convaincre les autres de devoir le prendre : "si, si, regardez, il y a du DRAGONFORCE, ça va un peu vite !" (rires) Et c'est Jens qui a dit : "bah non, on va couper cette partie rapide. Ca va être ça, le vrai challenge, d'avoir un morceau lent de bout en bout et de l'assumer." Et puis, quand tu as beaucoup d'albums à ton actif, c'est intéressant d'avoir un regard extérieur. Quand tu as le nez trop proche de la copie, tu ne vois pas les défauts. Pour "Maximum Overload", Sam et Herman campaient un peu sur leurs décisions quand nous avons remis la production à Jens. Je me souviens d'une scène où on s'est pris la tête, sur le titre "The Game". Jens et moi, on ne voulait pas que le refrain soit répété autant ; Sam et Herman me disaient : "ouais, mais t'y connais rien au power metal ! Nous, on connaît, c'est comme ça que ça doit être..." Alors, je leur disais : "c'est moi qui ai composé le morceau, me faites pas ch***". C'est arrivé qu'il y ait des frictions. Mais là, sur ce nouvel album, pas du tout ! Celui qui souffre le plus de ça, c'est Sam, parce que les morceaux qu'ils composent... je ne vais pas dire qu'ils sont linéaires, mais il y a une formule bien définie. C'est là qu'il fallait rentrer dans le lard.

Au fil du temps et de plus en plus, on remarque que DRAGONFORCE, c'est un peu comme un couple qui ferait chambre à part mais se retrouverait le matin au petit déjeuner. En d'autres termes, on a l'impression que le groupe, par vos origines diverses, n'existe que le temps d'enregistrer des albums et de jouer sur scène. Et pour le reste, vous semblez vivre votre vie de manière complètement individuelle et dispersée.
Fred Leclercq :
A la base, faut bien définir que c'est un groupe dont les membres vivent tous à Londres, avec tout ce que cette ville a de cosmopolite. Alors, rien d'étonnant qu'il y ait des originaires de Hong Kong, de Nouvelle-Zélande ou d'Afrique du sud. Imagine maintenant quand tu pars 18 mois en tournée avec des musiciens, c'est comme si tu partais vivre 18 mois, 24h/24 avec un collègue de bureau, ça pourrait être difficile. Et même avec ton meilleur ami, partir 18 mois... Donc, ce mode de fonctionnement, personnellement, il me convient très bien. Ca me permet de déconnecter. Je rentre en France, je parle français. Les private jokes du groupe, je les oublie et je n'ai pas besoin de m'en servir, parce que ça ne servirait absolument à rien ici. Pour la composition, ça ne pose aucun problème non plus, puisque c'est généralement une personne ou deux qui compose et qui envoie aux autres. C'est un processus qui fonctionne très bien comme ça et il n'y a aucune raison de le changer. Effectivement, on se retrouve pour répéter et on part en tournée et ça se passe très bien. Le fait de séparer les deux... Ecoute, on approche tous d'un âge, je ne me vois pas vivre dans un appart ou un squat avec mes potes de DRAGONFORCE. Ca, c'était bien quand j'étais jeune... La musique n'en souffre pas. Si la musique en souffrait, on pourrait se poser la question.
 

"Quand tu pars 18 mois en tournée avec des musiciens, c'est comme si tu partais vivre 18 mois, 24h/24 avec un collègue de bureau, ça pourrait être difficile. Et même avec ton meilleur ami..." - Fred Leclercq


Tu as pris à ta charge la composition et paradoxalement, dans ce groupe, le chant et les performances des guitares sont principalement mis en avant. C'est étrange cette position de retrait que tu adoptes en tant que bassiste.
Fred Leclercq :
Sans doute parce qu'il n'y a pas d'intérêt. Faut servir la musique. Avoir un son plus claquant pour se faire remarquer, ça n'aurait pas collé parce qu'on a pas mal de morceaux interprétés à la guitare 7 cordes qui sont graves, ou cinq cordes à la basse, et ça exige un gros son. Comme j'ai composé la majeure partie des morceaux, je me suis retrouvé à jouer la guitare rythmique sur la plupart des titres. Dès lors, pour moi musicien, juste pour flatter mon ego et satisfaire mon plaisir de guitariste - je le suis à la base - j'y ai trouvé mon compte. Je ne vais pas me battre pour imposer un son de basse... Et puis, ce serait se rapprocher trop de MAIDEN que de mettre une basse très en avant. Ca ne colle pas. La basse est plus présente qu'avant, parce qu'elle était inexistante au début, mais là, on l'entend vraiment comme il faut.
 


DRAGONFORCE a toujours essayé de vivre chaque album comme un challenge de rapidité. Pour certains, cela peut être interprété comme un objectif moins artistique que technique. Comment reçois-tu cette critique ?
Fred Leclercq :
C'est vrai qu'il y a eu une course à la technicité. "Inhuman Rampage" (2006) était à fond. Ils ont voulu - parce que moi, je ne voulais pas - aller encore plus loin avec "Ultra Beatdown" (2008) qui, pour moi, est une sorte de bouillie infâme où tout est trop, justement. C'est pour ça qu'on a fait marche arrière, que je me suis investi dans la production sur "The Power Within" (2012) afin de calmer un petit peu le jeu. A mes yeux, la technicité, c'est bien, mais le plus important, c'est avant tout de faire des morceaux. De la technique pour de la technique ne mène à rien. Je pense qu'on l'a bien compris, eux l'ont bien compris, de toute manière ça n'a jamais été trop mon truc. Après, il y a certaines parties où l'on peut se faire plaisir, mais il n'y en a plus tant que ça finalement.
 

"C'est vrai qu'il y a eu une course à la technicité. "Ultra Beatdown", pour moi, est une sorte de bouillie infâme où tout est trop, justement. C'est pour ça qu'on a fait marche arrière. Je pense qu'on l'a bien compris, eux l'ont bien compris, de toute manière ça n'a jamais été trop mon truc." - Fred Leclercq


Il y a un côté cinématographique dans la musique de DRAGONFORCE, avec une inspiration très marquée par les compositions qu'on retrouve dans les dessins animés japonais ou les jeux vidéo, je trouve. Ca ne vous a jamais tenté - ou toi, à titre individuel - de vous lancer dans ce type de projets ?
Fred Leclercq :
C'est pas évident. J'aime les musiques de films... Tu vois, j'adore la musique de "Conan le Barbare", mais j'aurais aimé faire celle qui existe, celle de Basil Poledouris parce qu'elle est monumentale. J'aimerais faire la musique d'un film d'horreur, alors pas dans le registre de DRAGONFORCE, mais plus ce que j'ai commencé à faire avec les interludes de SINSAENUM. J'aimerais faire la musique d'un "Evil Dead".

Changeons de sujet et parlons de ta présence dans LOUDBLAST. Comment la définis-tu et l'expliques-tu ?
Fred Leclercq :
Avec LOUDBLAST, la boucle est bouclée. Mon premier concert professionnel, entre guillemets, c'était en ouverture de LOUDBLAST en 1995, sur la tournée "The Time Keeper" avec "Cross The Threshold" et "Sublime Dementia". Pour moi, jouer dans un groupe qui m'a influencé et m'a impressionné beaucoup, qui plus est avec l'un de mes meilleurs amis Stéphane (Buriez), c'était une évidence. Je suis vraiment content. 

Il y a eu, l'année dernière, l'hommage à MASSACRA également, avec un sacré collectif de guests.
Fred Leclercq :
J'étais honoré d'en faire partie, même si j'avais l'impression au départ de faire un peu tâche. Tous les autres participants avaient leur place légitime en tant que représentants du monde extrême du hard rock et du metal français et j'étais une sorte de pièce rapportée, mais je pense que j'y ai trouvé ma place et la démarché était vraiment honnête de ma part. Ca me parlait et ça m'avait vraiment influencé.

Que t'apporte SINSAENUM que tu ne trouves pas dans DRAGONFORCE ?
Fred Leclercq :
De pouvoir m'exprimer dans un style qui me parle beaucoup, avec ce côté noir de ma personnalité que je ne peux pas développer en temps normal. DRAGONFORCE, c'est "Les Bronzés font du ski" et SINSAENUM, c'est "Evil Dead". J'ai besoin des deux pour être content, de la légèreté et de la noirceur.
 

"DRAGONFORCE, c'est "Les Bronzés font du ski" et SINSAENUM, c'est "Evil Dead". J'ai besoin des deux pour être content, de la légèreté et de la noirceur." - Fred Leclercq


Comment se profilent les mois à venir dans ton emploi du temps si chargé ?
Fred Leclercq :
Outre le fait que nous travaillons avec Stéphane sur un EP de SINSAENUM qui sortira à l'automne (avec des remix techno en collaboration entre autre avec Takeshi Ueda de MAD CAPSULE MARKETS qui a composé aussi "Gimme Chocolate!!" de BABYMETAL, parce que je veux sortir un peu du cadre, même si ça a déjà été fait avec MORBID ANGEL et FEAR FACTORY, par exemple), je pars en tournée avec DRAGONFORCE jusqu'à la fin de l'année. Après, je me re-concentrerai sur SINSAENUM, sur les conférences "Le metal, mode d'emploi" avec Stéphane. Si je reprends ou pas avec LOUDBLAST, ça reste à voir. Le MASSACRA Tribute existe toujours. Je voudrais aussi repenser à MALADAPTIVE. Il y a un projet fusion également avec Sean Rinert (CYNIC, DEATH...) : on en a parlé il n'y a pas très longtemps, il m'a dit qu'il était prêt et motivé. Plein de choses dans les tuyaux qui, j'espère, me laisseront quand même un petit peu de temps à passer à la maison avec ma copine !

Blogger : Christian Lamet
Au sujet de l'auteur
Christian Lamet
Christian Lamet est réalisateur, journaliste et producteur pour la télévision et le multimédia...entre autre. Fondateur en 1985 du magazine HARD FORCE, il en a été le rédacteur en chef durant ses quinze années de parution en kiosques. Depuis, l'aventure HARD FORCE a repris depuis 2008 sur le web, devenant ainsi le plus ancien média metal en France toujours en activité encore mené par son fondateur. Christian est également producteur et réalisateur du media digital HEAVY1 en partenariat avec LIVE NATION FRANCE et du webmagazine METALXS.
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