10 septembre 2018, 10:08

Addiction positive

• Première partie


L’addiction positive des artistes : un concept ? Des artistes témoignent – Part 1

Du substantif latin “addictus” signifiant “esclave” pour une dette et du verbe “addicere” qui, d’après le Droit Romain Ancien et jusqu’au Moyen Age en Europe Occidentale correspondant à une donation par jugement, d’une personne à une autre, est né le mot “addiction”. Ainsi, une personne dans l’incapacité d’assumer des responsabilités ou de rembourser des dettes contractées à l’égard d’une autre personne devenait esclave du plaignant. Il était alors condamné à payer avec son propre corps. 

Le terme “addiction”, synonyme de dépendance ou de toxicomanie, est apparu pour la première fois dans le champ de la médecine dans les pays anglophones à la fin des années 1980. L’une des premières définitions proposées pour l’addiction était qu’il s’agissait d’un phénomène qui se caractérisait par l’impossibilité répétée de contrôler un comportement, celui-ci visant à produire du plaisir ou à écarter une sensation de malaise interne, et qu’il était poursuivi en dépit de la connaissance de ses conséquences négatives. De son utilisation initiale habituellement cloisonnée aux drogues, aux médicaments et à l’alcool, le terme addiction va progressivement s’étendre à différents comportements comme le sexe, l’amour, Internet, les écrans, les jeux de hasard et d’argent, les achats, la bouffe et même le travail. Des caractéristiques communes à ces différents comportements avec ou sans drogues existent. De nombreux musiciens en ont souffert, sont devenus abstinents en drogues : Nikki Sixx (MÖTLEY CRÜE), Alice Cooper, James Hetfield (METALLICA), Steven Tyler et Joe Perry (AEROSMITH), Dave Mustaine (MEGADETH)... La liste est longue. D’autres en sont morts : John Bonham (LED ZEPPELIN), Layne Staley (ALICE IN CHAINS), Scott Weiland (STONE TEMPLE PILOTS, VELVET REVOLVER), Bon Scott (AC/DC)... N’oublions pas le club des 27 avec Jim Morrison (THE DOORS), Janis Joplin, Jimi Hendrix, Kurt Cobain (NIRVANA)... La liste est non exhaustive.

Les termes “addict”, “addiction” se sont bien évidemment popularisés dans la vie de tous les jours, dans les films, dans la publicité, dans la mode… On se dit “addict” à tout et à n’importe quoi. Cependant, lorsque la passion l’emporte chez le musicien ou le fan de musique, on est bien loin de la maladie addictive que l’on connaît mais avec certaines similarités quand même sans pour autant en souffrir. J’appelle ça une “addiction positive”.

J’ai donc interrogé 19 musiciens de la scène metal, heavy et hard rock nationale et internationale pour cet article en deux parties, en leur demandant de répondre à trois questions :

• Quelle est ton addiction positive ?
• Quels en sont les avantages ?
• Quels en sont les inconvénients ?

Hey oh, let’s go ! On se doute de la réponse... "And the winner is" pour 8 artistes : la musique. Mais pas que ! La suite dans l’épisode 2. Stay tuned !


Eric Martin (MR. BIG)

Je suis Addict au rush du rock'n'roll !!

Ton addiction positive ?
La vie sur la route... et tout ce qui va avec : les combats, les histoires, la créativité, les succès, les coups de blues, la pêche, la fraternité et l’amitié.

Les avantages ?
Voyager dans endroits les plus beaux et les plus exotiques de cette planète plus que quiconque... Chanter pour les autres est une passion pour moi depuis que je suis petit et j’ai de la chance de le faire dans le monde entier.

Les principaux inconvénients ?
Quitter ma famille et mes proches. Je suis plus ambivalent depuis que mes enfants Dylan et Jacob sont nés. Je suis très présent pour eux depuis leur naissance mais ils me manquent dès que je pars.


Marco Mendoza (THE DEAD DAISIES)

Ton addiction positive ?
Mon travail, tout ce qui a à voir avec la musique. Jouer, écrire, produire...

Les avantages ?
L’adrénaline et l’euphorie que cela produit, que je joue dans des petites ou des grandes salles. J’essaie toujours d’être à fond, d’être en osmose avec le public.

Les principaux inconvénients ?
Enormément de déplacements qui m’éloignent de ma famille. Nous avons appris à nous ajuster au niveau emploi du temps et à vivre avec.


Pascal Mulot (SATAN JOKERS)

Ton addiction positive ?
Jouer de la basse. Cela a sûrement à voir avec le besoin de calmer ma névrose. C’est comme si le cerveau (même pour les bassistes) avait enregistré des messages chimiques liés au plaisir et demande de retrouver ces informations quotidiennement encore et encore.

Les avantages ?
La musique comme le sport pourraient avoir un rôle social pour rendre l’être humain meilleur.

Les principaux inconvénients ?
Ne m’adresse pas la parole si je n’ai pas joué ou si j’ai joué de la merde...


Óskar Logi (THE VINTAGE CARAVAN)

Ton addiction positive ?
Je collectionne les disques vinyls rares.

Les avantages ?
Le format vinyl est le moyen le plus romantique d’apprécier la musique et cela me rend heureux. J’adore partir à la recherche d’objets musicaux rares.

Les principaux inconvénients ?
C’esssstttt CHER (rires). Mon portefeuille me hait !


Kelly Lemieux (BUCKCHERRY)

Ton addiction positive ?
Jouer de la musique me rend heureux et les autres aussi.

Les avantages ?
Je peux vivre de ma passion.

Les principaux inconvénients ?
La musique, c'est une industrie très instable et il est difficile de réussir.


Renaud Hantson (SATAN JOKERS, FURIOUS ZOO)

Ton addiction positive ?
Cela va sembler évident mais c'est la musique. Longtemps je n'ai pas pu vivre sans mettre un disque dès mon réveil et je dois avoir "rechuté" puisque c'est à nouveau le cas depuis que la cinquantaine est arrivée ! Je réécoute aujourd'hui beaucoup de musique après avoir laissé de côté de nombreuses années des milliers de CD et mes chaînes stéréos car une addiction bien plus négative, à une substance psycho-stimulante dont je parle au travers de trois livres, m'enlevait toute concentration s'il y avait un fond musical. Ecrire, lire, travailler sur mon ordinateur ou faire quoi que ce soit d'autre d'ailleurs me devenait totalement impossible en musique, un comble quand j'y repense !

Les avantages ?
Même si je privilégie régulièrement des disques assez anciens déjà car je ne me retrouve pas toujours dans ce que j'entends de récent, écouter ce qui se produit aujourd'hui me permet de rester dans le coup niveau son et d'essayer de garder une longueur d'avance concernant le savoir-faire dans l'écriture et la composition.

Les principaux inconvénients ?
Je m'ennuie vite et suis plus stressé si je ne consomme pas régulièrement de la musique. Il me faut ma dose, du rock quand je veux de l'énergie, quelque chose de plus cool si je cherche le repos. Il n'y a que lors d'enregistrements en studio ou lors de voyages que j'apprécie d'écouter de la musique au casque, l'inconvénient quand tu es insomniaque comme mo,i c'est que si tu veux écouter du metal sans casque à 4 heures du matin et que tu es dans un appartement, ce ne sont pas des problèmes de surdité que tu risques d'avoir mais des problèmes de voisinage !


Dominique "Rocky" Laroche (VOIVOD)

Ton addiction positive ?
Mis à part me coller à ma copine en mangeant des Doritos devant une série TV, je dirais que depuis mon enfance, j'ai une dépendance de façon positive à la musique, que ma copine surnomme « Ton autre copine »...(rires). Pour être plus précis, l'aspect création et la communication par les vibrations me parlent beaucoup. Mais aussi la possibilité de m'évader dans un univers qui m'appartient, avec lequel je suis en symbiose, rend cette dépendance essentielle, voire même vitale, à mon équilibre.

Les avantages ?
La musique m'a permis de rencontrer plusieurs personnes avec qui j'ai développé de belles relations d'amitiés dont certaines très enrichissantes. Elle m'a aussi sauvé à quelques reprises, entre autres, depuis le 9 janvier 2007 où j'ai décidé de mettre fin à une dépendance négative que j'avais avec l'alcool. La musique a été très thérapeutique dans ma démarche vers la sobriété. Par la création et l'improvisation musicale, j'ai réussi à extérioriser certains démons qui m'habitaient depuis longtemps. Parfois, lorsque je sens que je pourrais rechuter, je sais que je peux toujours compter sur elle et ses vibrations magiques pour me garder en équilibre. Avec son langage universel, la musique est aussi un moyen de libre expression qui me permet, dans certains contextes, de communiquer plus aisément avec ma basse électrique qu'avec les mots. D'ailleurs, elle me fait voyager partout à travers le monde avec VOIVOD, et peu importe la langue et la nationalité des gens qui assistent au concert, la communication qui se fait musicalement entre nous réussit toujours à 100 % ! Bref, que ce soit écouter, performer, créer ou simplement parler musique avec des amis, elle reste la dépendance la plus positive de ma vie... suivie des Doritos... (rires) !

Les principaux inconvénients ?
J'ai choisi de faire carrière dans la musique depuis environ 25 ans et je me trouve très privilégié de pouvoir vivre aujourd'hui de ma dépendance positive. Par contre, j'ai dû apprendre tôt à vivre avec l'instabilité du milieu artistique, entre autres, pour les périodes où il y a moins de contrats. Accepter d'avoir à être loin des gens auxquels j'ai aussi une dépendance positive, tels que ma famille, ma copine, n'est pas évident... parfois le "timing" est moins propice de partir sur une longue durée, comme lorsqu'un proche est malade ou lorsqu'il y a un événement important où je ne pourrai être présent. Mais jusqu'à maintenant (et je touche du bois... ou ma basse), la musique est comme une bonne vieille étoile qui me guide intérieurement... Et avec les années, je constate qu'elle finit plus souvent qu'autrement sur un bonne note! ;-)  Sur ce, je vais m'ouvrir un sac de Doritos en écoutant du GENETIC ERROR !


Julien Rour Chanut (HANGMAN’S CHAIR)

Ton addiction positive ?
Avant toute chose, je me suis renseigné sur ce qu’était une addiction positive, je ne connaissais pas le terme, ça m’a interpellé car à mon sens, l’opposition entre les deux mots était étrange, les oxymores dans la littérature je connais, mais pas dans le vocabulaire de la médecine. Et donc je suis tombé sur William Glasser qui en est à l’origine, il y a six critères à une addiction positive. Etant musicien depuis de nombreuses années, c’est une passion plus que débordante qui me prend la majorité de mon temps, j’étais naturellement persuadé que la pratique de la musique était mon addiction positive mais bizarrement, elle ne remplit pas les six critères dont il parle. Le fait d’être dans un groupe déjà, de dépendre des autres, est l’un des critères qui n’est pas respecté dans mon cas alors que c’est la plus importante à mes yeux, ou alors le fait que cette pratique ne soit pas sujet à l’autocritique, de ne pas de se remettre en question si j’ai bien compris, comme si ça ne devait être que du pur plaisir… dans notre aventure musicale, il y a beaucoup de doutes et d’angoisses.
Au niveau des addictions “négatives”, on parlait d’addiction dès notre premier album « (A lament for…) The Addicts », peut-être un peu pour conjurer le sort. J’ai trouvé mon équilibre quand j’ai accepté cette part de moi-même, ce côté sombre, il ne faut pas le rejeter mais l’embrasser, j’ai besoin de lui, vaciller entre céder aux vices et la vie de tous les jours d’un père. Et puis tout simplement, j’aime tester, goûter, ne pas mourir con comme on dit. Alors je me dis que finalement, s’il y a addiction positive, elle peut être dans la composition chez soi, tout seul de son côté et juste dans le fait de prendre sa guitare et s’écouter jouer sans rien rechercher de particulier. C’est donc là-dessus que je vais partir.

Les avantages ?
Tout d’abord, c’est bête mais ça fait passer le temps et ça évite de faire d’autres choses moins constructives. Ensuite je suis quelqu’un de très casanier, alors ça me permet d’utiliser mon temps à bon escient, d’être créatif et de composer pour le groupe. Ça donne l’impression de toujours être occupé.

Les principaux inconvénients ?
Elle coûte cher ! Je dépense une fortune en guitares, amplis et pédales malgré que j’en revende aussi. Mais de toute manière, ça serait de l’argent qui partirait autre part, donc autant que ça serve à ça. Je me rassure en me disant que ça reste de l’argent bien placé, s’il y a bien un domaine où le “vintage” ne se dévalue pas, c’est le matériel musical.

A suivre...

Blogger : Laurent Karila
Au sujet de l'auteur
Laurent Karila
Psychiatre spécialisé dans les addictions, ayant lui-même une addiction positive au metal depuis 1984. Auteur d'ouvrages spécialisés en médecine des addictions et d'ouvrages grand public ("On ne pense qu'à ça", "Une histoire de poudre", "ACCRO!" aux éditions Flammarion). Auteur des textes des albums de SATAN JOKERS ("AddictionS", "Psychiatric" et "Sex Opera") et d'autres groupes... Organisateur de Metal Diner chez son ami Olivier Andreani ("Le Cosi", Paris 5). Une nouvelle passion liée à l'écriture : chroniquer des albums avec une touche psycho-metalrock - Enjoy it, Children of Metal. Interviewer des artistes est aussi un plaisir (le face à face est mon activité quotidienne).
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