12 novembre 2020, 10:00

AC/DC

• "Power Up"

Comme quoi même au beau milieu d’une crise sanitario-économico-psychologico-apocalyptique mondiale, AC/DC arrive encore à tirer son épingle du jeu, à accaparer toute l’attention, et ce grâce à un buzz habile, pour le coup aux antipodes (héhé) de ses pratiques habituelles : au lieu d’anticiper la sortie de son nouvel album en annonçant tout de go une tournée des stades et d’aller entretenir le cirque de la promo, à la vieille école, les Australiens laissent faire les jeunes experts des réseaux sociaux. Ainsi, après la soit-disante "fuite" de la photo du set du clip à venir, c’est sur Facebook et Instagram que le groupe laisse développer son image et gonfler l’intérêt exponentiel des fans d’abord dépités par la situation générale, puis surexcités par la lueur d’un peu d’espoir, de fun, d’électricité, et de rock'n'roll dans, disons-le bien, ce monde de merde. Alors voilà, très peu de photos du groupe, mais des "PWR UP" plus ou moins énigmatiques affichés ou projetés dans diverses capitales et villes du globe, et un logo plus vif, rouge et électrique que jamais, plus turgescent donc, dépoussiéré et modernisé, tel le néon flashy d’une enseigne franchisée suffisamment populaire et aguicheuse pour attirer son chaland habituel.

« PWR UP » donc – comprendre "power up", comprendre "on" après "off", comprendre "we’re back" : AC/DC est réactivé et il n’y a même pas besoin d’en dire davantage, encore moins de se justifier. Il y a quatre ans, personne ne pouvait précisément s’avancer sur l'avenir du groupe, chacun y allant de ses pronostics, de ses certitudes : ah ! on en a entendu des conneries, des paroles d’experts, des prédictions nostradamesques, des commentaires débiles. Quand comprendrez-vous qu’AC/DC est l’un des groupes les plus mystérieux de l’histoire du rock et que rien, strictement rien, de son organisation interne ne sera trahi ou divulgué ? L’affaire Brian Johnson, chacun pourra continuer de prophétiser dessus : pour l’heure, il y avait une tournée à achever, à honorer même, point barre. De ses tenants et aboutissants, de sa suite directe même, le mystère total. Que s’est-il passé en coulisses ? On ne le saura probablement jamais. La même chose pour Phil Rudd, considéré comme fini et lâché par le groupe après ses quelques problèmes, disons, personnels, ou Cliff Williams qui annonce laconiquement sa retraite.

La seule chose qui compte pour AC/DC, ce sont les faits : yeah, on est de retour pour jouer du rock'n'roll, et on n’a à se justifier de rien. On règle nos problèmes entre nous, et on ne sort à la lumière que pour faire parler le blues, les quelques accords que l’on maîtrise, et l’intensité high voltage que l’on sait parfaitement apprivoiser depuis plus de quarante-cinq ans. Le reste ? None of your business : s’ils n’étaient pas de tels gentlemen, les gens d’AC/DC pourraient nous dire d’aller nous faire foutre, clope au bec, la morgue sur les lèvres, stiff upper lip style. Quand on a vécu une telle vie, quand on a traversé autant de drames (Bon Scott, Malcolm), quand on est très certainement l’un des seuls noms propre synonyme de rock'n'roll auprès des ROLLING STONES ou de MOTÖRHEAD (pour sa longévité et l’incarnation d’un idéal), on gère donc ses affaires internes entre hommes, sans gossip ni drama, et l’on ne sort que pour rebrancher son jack dans l’ampli, tel qu’il est exposé dans le clip d’une rare simplicité disponible sur la toile depuis quelques jours, façon scopitones de « Back In Black » version 2.0

Pour être complètement honnête, à la découverte du single "Shot In The Dark" le jour J, je ne me suis guère retrouvé ému. « Tout ça pour ça » ai-je même murmuré au bout de trois minutes. J’avais anticipé la suite de l’aventure en me réécoutant « Rock Or Bust », le dernier album en date, que je n’avais vraiment pas trouvé mémorable : sympathique mais générique, sans éclat ni surprise. Ressorti à quelques occasions pour lui redonner ses chances, mais systématiquement conclues par le même jugement. A-t-on le droit de dire « bof » lorsque l’on évoque AC/DC ? Il est horrible et tellement prétentieux (et tellement français) que de dénigrer, de snober, de descendre gratuitement un disque – et de l’attaquer souvent aussi facilement sans grands arguments. Reste que oui, on peut rester sur sa faim et de ne pas trouver un album aussi inspiré et magique que les espoirs qu’on y avait placés – pour ne pas systématiquement le comparer aux « Powerage » et « Highway To Hell » habituels.

Alors si "Shot In The Dark" continuait à me laisser cette impression mitigée, c’est en découvrant l’album quelques jours plus tard que mon enthousiasme a pris toute son envergure : à mon sens, le single n’était qu’un apéritif-plaisir grand public. Une sorte de teaser assez classique qui se veut rassurant, comme ont pu l’être des "Rock'n'Roll Train" ou "Rock Or Bust" dans un passé relativement proche : pas de panique, AC/DC reste bien AC/DC et n’a rien perdu de son savoir-faire, en caressant le fan lambda – avouons-le, assez conservateur – dans le sens du mulet. 

Je ne savais pas comment appréhender l’album, et encore moins comment en rédiger sa chronique : la peur d’être déçu, de devoir en retranscrire les émotions avec honnêteté, et au final de me montrer malgré moi négatif, ou pire, blasé et consensuel. Comment écrire un article sur AC/DC en 2020, après des décennies de reportages, de dossiers et de livres majeurs ? Comment puiser dans une formule assez restreinte l’inspiration d’exprimer des choses nouvelles et de partager l’excitation avec le lecteur, avec la même fébrilité juvénile de toujours ? Existerait-il de nouvelles entrées dans le vocabulaire de la binarité pour ne pas se répéter encore et encore ? Aaaah, la crise existentielle du journaliste... heureusement balayée par l’expérience d’une première écoute intégrale et salvatrice – en avance donc et surtout avec du très bon son (comprendre PAS sur l’appli youtube de son téléphone). Inutile de jouer les laborantins du mystère AC/DC, d’en analyser les moindres tempos, riffs et refrains virils : on paraphrasera toujours les sempiternelles mille chroniques précédentes, ou au pire, celles des AIRBOURNE. Tout ce que j’ai envie de vous dire, c’est que ce « Power Up » dont je craignais l’effet demie-molle, m’a ô combien remis un coup de pied au cul, et redonné espoir dans un vieillissement programmé que je redoute plus que tout. Désolé de devoir en employer le terme, encore et encore, mais l’énergie déployée ici est intacte et pure : la production, si elle est simplissime, est l’une des plus efficaces qu’il m’ait été données d’entendre chez la bande à Angus depuis des années, soulignant une vitalité assez extraordinaire – sans oser parler d’urgence ou de frénésie, il n’y a aucun doute, on a bien affaire ici à de la sculpture d’électricité, de la première à la dernière étincelle, "Code Red" achevant la chevauchée sans rien lâcher en terme de vigueur. C’est bien simple, Brendan O’Brien, secondé du vétéran Mike Fraser, a TOUT compris à AC/DC, plus que jamais.

Nous ne trouverons pas dans « Power Up » d’hymne absolu comme un "Thunderstruck" il y a déjà trente ans (!), mais croyez-moi, il se situe au plus près de l’album « Stiff Upper Lip », en terme d’exemplarité, de cadence et de fraicheur – d’autant que, j’insiste, la grande majorité de ses morceaux sont fabuleusement rustiques, naturels et directs. Aucune sophistication et zéro polissage : on n’ira certes pas exagérer en allant le comparer au plug & play aussi live et incandescent de « Let There Be Rock », mais cette dimension, brute, spontanée et impérative est dangereusement convaincante et contagieuse – d’autant que les choeurs qui viennent ici propulser les refrains, pour la plupart fatalement irrésistibles, sont aussi vigoureux que des stades entiers de hooligans remontés à bloc. 

Je ne vais pas vous dire qu'Angus Young n’a rien perdu de ses intentions et que ses soli sont habités : c’est une évidence. Brian Johnson vient d’avoir 73 ans ? Cela est inimaginable. On pensait Phil Rudd aux fraises, accro à la meth ? Il claque et martèle le beat avec autorité. Et Stevie Young, au fond, dans l’ombre, à gauche, un simple faire-valoir par dépit ? J’ose vous promettre que vous n’entendrez AUCUNE différence avec le jeu du regretté Malcolm sur les oeuvres précédentes – sa main droite est aussi nerveuse ; après tout, il s’agit du même sang et du même ADN dans ces tendons. Et il n’y a là aucune astuce de studio pour cacher une quelconque misère : on sait le disque enregistré depuis belle lurette à Vancouver (deux ans !), mais il sonne suffisamment authentique et carré pour faire comprendre qu’il ne s’agit ici que de cinq types aux allures follement banales en train de jouer ensemble. D’y prendre un pied monstrueux entre vieux briscards, et de bientôt dévoiler ça au public.

Et pour dissiper le doute initial, peut-être AC/DC aurait-il pu décocher d’emblée un "Rejection", un "Kick You When You’re Down", un "Demon Fire" ou un "No Man’s Land", soit les morceaux qui ont de loin ma préférence, pour montrer, non pas qu’il était foutrement vivant, mais qu’il pouvait encore TUER – et faire la nique aux rumeurs, à la vieillesse, et au jeunisme obsessionnel. Mais ça aurait certainement cassé net la moindre spéculation, ainsi que la moindre tentative de vouloir faire mieux ailleurs. Et ça c’est déjà raté.

Au sujet de l'auteur
Jean-Charles Desgroux
Jean-Charles Desgroux est né en 1975 et a découvert le hard rock début 1989 : son destin a alors pris une tangente radicale. Méprisant le monde adulte depuis, il conserve précieusement son enthousiasme et sa passion en restant un fan, et surtout en en faisant son vrai métier : en 2002, il intègre la rédaction de Rock Sound, devient pigiste, et ne s’arrêtera plus jamais. X-Rock, Rock One, Crossroads, Plugged, Myrock, Rolling Stone ou encore Rock&Folk recueillent tous les mois ses chroniques, interviews ou reportages. Mais la presse ne suffit pas : il publie la seule biographie française consacrée à Ozzy Osbourne en 2007, enchaîne ensuite celles sur Alice Cooper, Iggy Pop, et dresse de copieuses anthologies sur le Hair Metal et le Stoner aux éditions Le Mot et le Reste. Depuis 2014, il est un collaborateur régulier à HARD FORCE, son journal d’enfance (!), et élargit sa collaboration à sa petite soeur radiophonique, HEAVY1, où il reste journaliste, animateur, et programmateur sous le nom de Jesse.
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