17 mars 2021, 17:46

SAXON

"Inspirations"

Album : Inspirations

Existe-t-il de bons albums de reprises ? Peut-on envisager la "cover" comme genre à part entière, qui vaudrait tout autant qu’un album de compositions originales... ou le concept n’a-t-il vu le jour que pour honorer un contrat et publier le fameux "dernier album″ dû à son label... voire pour combler le manque – fût-il éphémère – d’inspiration ?

Avec son « Inspirations », SAXON ne rendrait-il pas ses dernières expirations, 45 ans après avoir poussé ses premiers cris ? Au sens propre et figuré. À moins que la démarche ne vise à mettre à l’honneur et à réhabiliter des combos anonymes ou éphémères ; sorte d’étoiles filantes consumées beaucoup trop vite ? Voyons voir...
AC/DC, BLACK SABBATH, DEEP PURPLE, Jimi Hendrix, LED ZEPPELIN, MOTÖRHEAD, THE BEATLES, THE KINKS, THE ROLLING STONES, THIN LIZZY et TOTO.
Hum...
Difficile de croire que SAXON souhaitait tirer ces groupes de l’anonymat. L’idée serait-elle alors d’exhumer des compos rares et mésestimées en leur temps : les fameuses pépites passées entre les mailles de nos esgourdes ?

Première écoute. L’album prend son envol avec "Paint It Black", des STONES. Déception, immanquablement. Le décollage ressemble à un appontage précipité, en pleine mer. Non pas que le morceau soit mal interprété – évidemment – mais quel intérêt de reprendre précisément celui-ci, "coverisé" des milliers de fois ! De Glenn Tipton (autre apôtre de la NWOBHM) en passant par THE LONDON SYMPHONY ORCHESTRA et jusqu’à Marie Laforêt (oui, oui, oui : sous le titre "Marie Douceur, Marie Colère"), existe-t-il un musicien qui n’ait pas repris ce morceau ? D’autant que, contrairement à un Carmine Appice, pour ne citer que lui, SAXON n’apporte rien qui ne se trouve déjà dans l’original. Alors, oui : pourquoi ?

Que les choses soient claires : j’aime beaucoup SAXON, que j’ai découvert dans les années 80 avec « Power And The Glory » ; leur pièce maîtresse, à mon sens. Et le groupe a longtemps figuré en haut de ma liste. Il y est toujours, du reste. Juste quelques marches en deçà. C’est pourquoi j’ai pris le temps de la réflexion ; pour tenter de comprendre cet album et ainsi ne pas passer à côté. Car même en attaquant par le premier morceau, il n’est pas impossible que je ne l’ai pas pris par le bon bout. Tentons de remonter le fil...
Bon sang mais c’est bien sûr ! C’est précisément parce que tout le monde a déjà joué "Paint it black" que SAXON l’a repris à son tour ! Et qu’il ouvre l’album. Parce que le morceau fédère. Parce que ce sont les STONES... et qu’ils sont LE rock'n'roll.

Avec son « Inspirations », SAXON zappe la thèse et l’antithèse et passe directement à la synthèse, en convoquant les grands noms qui l’ont... inspiré. En réalité, cet album n’est ni plus ni moins que l’arbre généalogique de SAXON. L’histoire de ceux qui, au travers des époques, ont donné à Biff et à ses acolytes l’envie de jouer. L’histoire, aussi, de ceux que le groupe a côtoyé sur les routes de la perfide Albion, d’abord, puis tout autour du monde. Une sorte de faille spatio-temporelle dans laquelle tout ce beau monde se retrouverait pour une réunion de famille.
« Inspirations », c’est donc l’album des influences, bien sûr, mais c’est surtout celui de la filiation. De l’héritage. La pochette, en noir et blanc, ressemble à ce cliché que l’on pourrait trouver dans l’album-photos de famille. Cette image qui rassemble les grands-parents et leurs enfants, les oncles et les cousins. Il y a quelque chose d’ancré dans le sol, de solide (ball of rock ?) : les racines.
C’est forcément pour cela que le groupe a choisi d’enregistrer dans une bâtisse anglaise vieille de 200 ans : le Brockfield Hall, près de York, au Royaume-Uni. C’est massif, ça traverse les âges, ça dépasse les effets de mode et malgré les affres du temps, ça conserve tout son charme... comme SAXON ! Et ça reste terriblement vivant ; presque immuable...

On se plaît alors à imaginer Brian, Mick, Keith, Jimmy, Robert, John, Paul, Tony, Ozzy, Jimi, Lemmy, Ritchie, Ian, Phil, Steve, Jeff, Angus, Bon, Malcolm, Ray, Dave et tous les autres, réunis dans la demeure familiale autour de Biff, Paul, Doug, Nibbs et Nigel, pour une cousinade hautement délirante (et à laquelle on aurait tant aimé participer... car on est aussi un peu de la famille, hein ?!?). On peine toutefois à concevoir le volume de houblon et de bourbon qu’il aurait fallu acheminer vers la propriété pour contenter tout ce beau monde... Brrrrrrrrrr...

Un vrai décalage, donc, entre l’esprit de cet album et celui qui animait SAXON, lorsque le groupe injecta une bonne dose de testostérone au "Ride Like The Wind" de Christopher Cross (« Destiny », 1988), l’expulsant illico presto de l’univers pop soft et sucré dans lequel il avait été conçu. Ici, l’idée n’est pas de "tordre" les morceaux originaux : SAXON n’a aucunement besoin de "tuer" ses ainés pour exister... il ne cherche qu’à leur rendre hommage.
Et puis, à quoi bon tenter de déstructurer et de dénaturer une compo qui a passé haut la main l’épreuve du temps ? Nombre de musiciens se sont prêtés au jeu, et la démarche est bien souvent insupportable ; derrière ce cirque, l’idée de performance l’emporte généralement sur la véritable créativité. Très pénible. Rien de tout cela avec « Inspirations ».
Alors, sans le bouleverser, sans le révolutionner, reprendre ce "Paint it black", loin d’être "L’enfer du Devoir" (la série dont les STONES signaient la B.O.), c’est comme mettre en route un GPS qui nous conduirait tout droit vers les portes du paradis... non pas en empruntant des escaliers – ce serait trop évident – mais en prenant place dans... un ballon dirigeable ! La classe.
Disons plutôt LE ballon dirigeable : LED ZEPPELIN. Peter "Biff" Byford, 70 ans depuis le 15 janvier dernier, impose d’entrée sa marque sur cette "Immigrant Song" avec un cri puissant ; celui que poussait Robert Plant lorsqu’il avait... 22 ans ! C’est dire la performance de Biff : saignante. L’énergie fuse. On sent que le groupe s’est éclaté à enregistrer dans ce manoir, en mode "old-school", des dizaines de mètres de câbles sous les pieds, reliés à leurs amplis Marshall, raccordés à leur studio mobile...

La basse de Nibbs Carter ronronne tout au long du morceau et trace sa voie sur les onze pistes de l’album. Hargneuse, elle tient même la baraque lorsque les guitaristes rallument la flamme du grand Jimi et scintillent, de concert, sur son "Stone Free". Les tronçonneuses de Paul Quinn et Doug Scarratt sont tranchantes. Un peu saturées, aussi : crades juste ce qu’il faut. Elles prennent beaucoup de volume sur "The Rocker", relecture du THIN LIZZY première période, lorsque les irlandais évoluaient en trio. Donc à une seule guitare. La batterie martèle et imprime un rythme aussi lourd que... léger (!), tout en souplesse : un véritable plaisir sur le "Bomber" des potes de MOTÖRHEAD, ceux-là même dont SAXON assurait la première partie en 79/80, lors de la tournée... "Bomber" ! Ҫa transpire donc le vécu...

Pas de piano, en revanche sur la reprise de "Hold The Line"... car pas d’Elton John au Brockfield Hall ! Contrairement à ce qui s’était passé en 1986, lorsque Sir Elton fréquentait les mêmes studios que SAXON, alors en plein enregistrement de son huitième album : « Rock The Nations ». Résultat : c’est bien l’icône pop qui assurera les parties de piano sur les titres "Party 'Til You Puke" et "Northern Lady" !
Sur le morceau de TOTO, le clavier a été remplacé par des guitares (ce qui n’a pas dû déplaire à Doug Scarratt, grand admirateur de Steve Lukather). L’ensemble est moins sucré, plus direct. Plus rude, aussi, offrant une nouvelle lecture du morceau enregistré en 1978, sur le tout premier album du groupe américain : coup d’essai... coup de maître.

SAXON réussit également un joli tour de force en s’appropriant le dantesque et turbulent "Speed King" de leur aîné britannique : DEEP PURPLE. On apprend, pour l’occasion, que le morceau a été une grande source d’inspiration de l’un des classiques de la bande à Biff : le tonitruant "Motorcycle Man", qui ouvre leur deuxième album (« Wheels Of Steel », 1980) et, accessoirement, les portes de la reconnaissance.
Côté bonnes surprises, on note le remake de "Evil Woman", morceau que BLACK SABBATH avait... repris (!) sur l’album qui a fondé le genre : son premier. Ike et Tina Turner se l’étaient également accaparés, en leurs temps, offrant une exposition supplémentaire au groupe qui l’avait originellement composé (et qui n’est pourtant jamais sorti de l’ombre) : CROW. S’il ne singe jamais Ozzy, Biff reprend le phrasé si particulier du madman, tout en syncope. Aussi étonnant que réussi.

On attendait également le grand blond sur son interprétation de "Problem Child"... et le courant est bien passé (DC) ! La voix de Bon est inimitable, mais celle du Briton est directe. Brute. Ҫa fonctionne bien. Et la section rythmique est impeccable, au point que l’on se mette à taper du pied, en imaginant Malcolm...
Opportunément, "See My Friends" prend le relais de ce déluge de décibels. Une délicate reprise des KINKS, pleine d’émotion. Sortie en juillet 1965, c’est l’une des premières chansons de la pop directement influencée par la musique traditionnelle indienne.

L’inde... ça ne vous rappelle rien ? Et le Maharishi Mahesh Yogi ? Oui, on parle bien là des BEATLES et d’une période particulièrement créative pour le groupe de Liverpool. D’ailleurs - même si le morceau original est bien antérieur au trip psychédélico-indien – "Paperback Writer" est peut-être la relecture la plus surprenante de « Inspirations ». La plus inattendue, en tous les cas.
Si la version se veut très énergique, elle conserve sa grandeur mélodique. Mention spéciale aux quelques rares moments d’accalmie ; ces breaks où Biff entonne le « paperback wriiteeer, wriiiiiiteeeeeer-ie-ie-ieeeerrr » avant que Nibbs ne remette les potards de sa basse dans le rouge... et que s’ensuive un déluge de power-chords et de grosse caisse ! Jouissif. Vraiment.

Alors, évidemment, on remercie John, Paul, George et Ringo de s’être invités dans l’écran télé que regardait Biff, un jour de 1963. Ils font clairement partie de ceux qui lui ont donné envie de former un groupe... et quel groupe !
Né "Son Of a Bitch" en 1976, SAXON approche tout doucement du demi-siècle d’existence ; un âge plus que respectable... « Thunderbolt », 22e et dernier album en date, est sorti en 2018. On espère lui voir un successeur d’ici la fin de l’année, tant l’enthousiasme du groupe semble inaltérable. Presque increvable. Car pour tout dire, même si l’on sait que le groupe a été une influence majeure pour toute une génération de musiciens, même si l’on comprend à demi-mot que cet album est aussi un passage de témoin, on n’a pas vraiment hâte de voir les bourgeons apparaître sur la belle photo de famille de « Inspirations ».

« We will remember
They were born to rock ’n’ roll
We will remember
Woah-oh »​...

Blogger : Stéphane "Coxxx" Coquin
Au sujet de l'auteur
Stéphane "Coxxx" Coquin
Entre Socrate, Sixx et Senna, impossible de faire un choix… J’ai donc tenté l’impossible ! Dans un mouvement dialectique aussi incompréhensible pour mes proches que pour moi-même, je me suis mis en tête de faire la synthèse de tout ce fourbi (et orbi), afin de rendre ces éléments disparates… cohérents ! L’histoire de ma vie. Version courte. Maîtrise de philo en poche, me voilà devenu journaliste spécialiste en sport auto, avant d’intégrer la valeureuse rédaction de HARD FORCE. Celle-là même qui prit sauvagement part à mes premiers émois métalliques (aïe ! ça fait mal !). Si la boucle n’est pas encore bouclée, l’arrondi est désormais plus que visible (non : je ne parle pas de mon ventre). Preuve que tout se déroule selon le plan – savamment – orchestré… même si j’aimerais que le tempo s’accélère. Bon, et sinon, qu’est-ce que j’écoute comme musique ? Du bon, rien que du bon : Platon, Nietzsche, Hegel et Spinoza ! Mais je ne crache pas non plus sur un bon vieux morceau de Prost, Villeneuve ou Alonso… Comment ça, Christian, faut tout réécrire !?!
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