21 mai 2021, 17:32

POP EVIL

"Versatile"

Album : Versatile

POP EVIL
Deux mots qui jouent sur une antinomie : proposer un metal moderne imprégné d'influences empruntées aux standards mainstream.
Musicalement, il n'y a pas tromperie sur l'étiquette, c'est marqué dessus. Vu d'ici, nous qui intellectualisons tout, le concept reste audacieux, certains l'ont même qualifié d'opportuniste ; vu des Etats-Unis, la question ne se pose même pas : c'est direct dans le top 10.
Pour ceux qui ont déjà rencontré le chanteur Leigh Kakaty, l'indéniable élément-moteur de POP EVIL, sa gentillesse, sa tchatche, sa jovialité dissimulent à peine cette ambition de réussir dont seuls les Américains ont le secret. 
Mais il ne suffit pas d'en vouloir, le gars a aussi la vista : être de North Muskegon, petite bourgade de moins de 4000 âmes au bord du lac Michigan et parvenir à se projeter au prix d'efforts et de volonté sur deux décennies dans cette musique aux sonorités très urbaines, ce n'est pas une évidence première quand on est d'aucune des grandes mégalopoles américaines influentes musicalement.

Tout dans POP EVIL s'oppose et s'attire : un album précédent à la pochette très graphique d'un lion noir, de profil, sur fond blanc (dont la crinière cachait une multitude d'organismes) ; un "Versatile" au visuel aujourd'hui coloré, très comics, illustration de fonds marins à la flore et la faune belles, étranges, mais évidemment terrifiantes et sans doute mortelles finalement. 
Tout est aussi subtilement dans les détails - jusqu'au VI en chiffres romains dans le logo légèrement accentué pour souligner, sans appuyer, qu'il s'agit du sixième album studio et qu'on a mérité ses galons.

Chacun appréciera selon sa sensibilité, mais là où la démarche est habile, c'est que les deux facettes Jekyll-Hyde n'alternent pas d'un album à l'autre, ni même d'un titre à l'autre.
Non, plus que jamais sur "Versatile", cette bipolarité moitié pop, moitié vilain-méchant, s'agite dans la même chanson, à l'image des deux consciences perchées sur vos épaules qui ne cessent de se chamailler pour influencer votre jugement. 
A l'écoute de ce disque, c'est évidemment l'effet recherché, assumé, et un pari gagnant pour qui aime le sucré-salé, l'amertume et la douceur, la caresse et la grosse dérouillée : brouiller les repères, bondir sur un pied sur l'intro d'un titre et ne pas retomber sur l'autre comme on l'aurait imaginé, quelques secondes plus tard.

Si "Let The Chaos Reign" est une entrée en matière frontale, rageuse, d'un metal modernisé presque indus-mécanique ultra-produit, avec une voix scandée plus que chantée, "Set Me Free" commence à biaiser vers le grand brassage : couplets et refrains hybrides, mélodiques pop, rap ou agressifs et toujours ce mur sonique de guitares et cette batterie, pour laquelle on ne tarit pas d'éloges, révélation de Hayley Cramer arrivée chez POP EVIL en 2016 et qui est un élément moteur essentiel à la cohésion sonore du groupe.

En poursuivant l'album de manière classique et linéaire, dans l'ordre des chansons j'entends, le trait s'accentue avec "Breathe Again" qui mélange un refrain totalement pop (vous avez dit autotuné ?) cassé par une rythmique terriblement impactante et tonitruante en couplets, puis "Work" est une ballade en trompe-l'oeil avec ses accalmies, sa mélodie mélancolique contrebalancée par des instants presque cinématographiques où l'on visualise facilement une chaîne de montage en action dans une usine.
"Inferno" tempère davantage, mais une envolée épique n'est jamais très loin et donne même ici de l'espace à un solo de guitare. 

"Stronger (The Time is Now") et "Raise Your Flag" ont toutes les caractéristiques qui peuvent rebuter ou susciter l'adhésion à l'écoute de POP EVIL : une succession de clichés et de mélodies, certaines franchement téléphonées, dont l'intention claire est d'amener le public à chanter en concert et pourtant, au beau milieu, il y a un sursaut, une surprise, de l'inattendu.
Mais cela ne suffit pas et "Versatile" marque un ventre mou à cet instant, sans doute pour avoir agrégé ses titres les plus forts dès le début de sa tracklist.

Fort heureusement, la seconde partie n'est pas inintéressante et peut-être moins prévisible que laissait supposer ce temporaire passage à vide.
Comme "Human Nature", qui est une sorte d'anomalie dans la progression de "Versatile", excellent titre de rock, presque dépouillé, avec des incursions de bonnes guitares à l'ancienne. 
Sentiment prolongé avec "Survivor" rappelant les grandes heures de la production pop-rock des années MTV, il y a 25 ans. Kakaty est de cette génération-là…

La fusion est un terme tellement galvaudé qu'il n'a plus vraiment de sens en 2021 lorsqu'on regarde tout ce que la scène mondiale produit de jeunes groupes, biberonnés à la pop, au hip-hop, à l'électro, aux musiques de film, au rock et au metal, décomplexés au point d'avoir tout remué comme dans un shaker, assimilé et digéré. 
En fait, le nouveau monde musical n'est qu'une immense fusion et POP EVIL est sans doute l'une de ses représentations les plus abouties versant metal pour parvenir à créer la passerelle, ce trait d'union entre des univers jadis "ennemis" ou si longtemps cloisonnés. 
C'est gonflé, ça peut déranger et même déplaire, inspirer une sensation rédhibitoire si l'on préfère les genres bien ordonnés dans leurs cases respectives, mais entre nous, le débat est-il encore à l'ordre du jour ? 
Il faut de tout pour faire un monde, des conservateurs gardiens des formules ancestrales et des défricheurs aventureux. J'ai tendance à penser que l'avenir appartient plutôt à ceux qui oseront, risqueront, feront bouger les lignes. 
Il en va du salut de la musique en général, et du metal en particulier pour qu'il ne s'éteigne pas lentement à petit feu.

Blogger : Christian Lamet
Au sujet de l'auteur
Christian Lamet
Christian Lamet est réalisateur, journaliste et producteur pour la télévision et le multimédia...entre autre. Fondateur en 1985 du magazine HARD FORCE, il en a été le rédacteur en chef durant ses quinze années de parution en kiosques. Depuis, l'aventure HARD FORCE a repris depuis 2008 sur le web, devenant ainsi le plus ancien média metal en France toujours en activité encore mené par son fondateur. Christian est également producteur et réalisateur du media digital HEAVY1 en partenariat avec LIVE NATION FRANCE et du webmagazine METALXS.
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