17 novembre 2012, 21:31

LED ZEPPELIN • Vis ma vie de Manœuvre • Episode 2 : "Jimmy m'a tuer !"



 

Jimmy Page, Robert Plant, puis John Paul Jones arrivent par la gauche de la salle et passent sur l’estrade où sont installés leurs sièges, leurs micros, leurs verres d’eau. Ils s’alignent devant les objectifs. Aucune chaleur n’est perceptible entre eux : ils ne se touchent pas, ont même du mal à se rapprocher les uns des autres quand les photographes le leur demandent. Leurs sourires sont forcés. Coquetterie absolue : Page a chaussé des lunettes fumées, spécialement pour le photo-call. « Glasses, Jimmy ! Take your shades off ! » gueule un confrère. « Bollocks ! », répond l’immense guitariste dans un sourire carnassier. Ont-ils posé ensemble dix secondes, cinq ? Trois seulement ? Impossible de le savoir. Ils vont s’asseoir : John Paul lambine, Jimmy retire ses lunettes, Robert semble exaspéré – déjà. Il lâche un énigmatique « Nice and unassuming… », ou « nice and non-assuming » (« sympa et sans prétention » ou « agréable et m’attendant à tout », au choix, mais si vous avez de meilleures suggestions de traduction, faites-vous plaisir…).

 

 
 
Philippe Manœuvre, quant à lui, a apporté de la doc : quelques vieux papiers, des coupures de presse, trouvées ici et là, datant de 2007. Autant de comptes rendus du concert de l’O2. En les parcourant, un élément de titraille attire son attention: « Quatre demi-dieux en action ». « Mais c’est quiiiiii ce lèche-cuuuuuuuuuls ? » s’écrie-t-il pour lui-même.
 
La déférence qui enrobe les premières questions confine aussi au fayotage. Et « C’est formidable de vous voir tous trois réunis » par ci, « Je tenais à vous dire officiellement que vous êtes invités perpétuels en Irlande, que ce soit pour un concert ou pour dormir chez moi » par là… Malgré cela, l’ambiance reste glaciale. Jimmy, Robert et John Paul auraient ostensiblement bien mieux à faire que d’être là. C’est manifestement d’assez mauvaise grâce que Page, Jones et singulièrement Plant, se livrent à cet exercice promotionnel. Et finalement, cette attitude les honore : à aucun moment, on n’aura l’impression d’être en face de tricheurs ou de vendeurs de tapis – fussent-ils volants.
 
 
Après tout, Jones, dès sa première réponse à la toute première question du speaker de l’évènement, n’avait-il pas encore rafraichi l’atmosphère de quelques degrés en évoquant un véritable « soulagement », dominant ses souvenirs du concert de l’O2 Arena ? Et voici le Dirigeable à front renversé, Plant (notoirement le plus hostile à toute reformation durable) surpris par la brutalité de l’introduction de John-Paul Jones vis-à-vis de leur dernière expérience commune – Mister Jones qui avait annoncé une tournée du Zeppelin, quitte à se passer de Plant, en 2008 ou 2009.
 
 
« C’était rien moins que miraculeux et on s’est beaucoup amusé » a donc ajouté le chanteur de LED ZEPPELIN. Page a conclu : « A ceux qui ne connaissaient pas vraiment LED ZEPPELIN, mais qui en avaient beaucoup entendu parler, on voulait montrer pourquoi nous sommes ce que nous sommes. Et pas seulement : nous nous sommes vraiment éclatés ce soir-là et nous avons rendu beaucoup de gens heureux. »
 
 
Poussé par la curiosité, Philippe a poursuivi sa lecture. « La conception du spectacle est radicale : no nonsense, no bullshit. Aucun artifice (…). Seuls quatre hommes dans la fournaise. Quatre cavaliers de l’apocalypse. ». Intérieurement, il craque : « Cavaliers de l’apocalyyyyyyyyyypse, maintenant ! Rho la référence pourriiiiiiiiiiiiiiiiiiie ! Les cavaliers de l’apocalypse, mais c’est Metallicaaaaaa ! »
 
Entretemps, une question sur la complicité éventuelle qui resterait entre les trois survivants du Zeppelin, quand ils se retrouvent, a été vite expédiée par Robert Plant, tout seul : « Lorsque nous commençons à discuter, les sous-entendus ne tardent pas à s’insinuer. C’est ce qui arrive lorsqu’on a passé beaucoup de temps ensemble : des vieux souvenirs qui remontent à la surface et qu’on aurait préféré oublier. » Bon.

 

 

 
Philippe ronchonne toujours, dans son coin, et poursuit sa lecture : « La ressemblance de frappe des deux Bonham est désormais hallucinante. A 43 ans, Jason foudroie ses toms, écrase ses peaux avec une conviction furieuse. Comme son père, il fait swinguer le hard rock. » Et puis, plus loin, à propos de « Kashmir » : « Sous cette perspective surréaliste, le grand épique néo-oriental rempli de breaks de batterie et de riffs acérés déroule ses méandres, énorme montée de son, vers l’absolu, l’infini et ainsi se termine le concert du siècle. » C’est à ce moment-là qu’il décide que la troisième question sera pour lui, enfin pour Rock & Folk magazine.
 
Philippe Manœuvre, version low-light.
 
 
Il termine sa lecture : « Ce concert du Zeppelin risque de remettre nombre de pendules à l’heure. Inspiration, son, qualité d’exécution, bravoure et improvisation, tout était là. Mission accomplie, messire Plant, Page, Jones et… Bonham ». Bonham… Bonham n’est pas là, ça risque de ne pas passer, mais c’est le moment ou jamais, il faut la tenter. Le speaker lui donne la parole et engage ce dialogue déjà culte :
 
Speaker : « The Gentleman in the dark glasses ? »
Manœuvre : « Hello. I am Philippe, Rock & Folk magazine, France. I would like to know, euh: did Jason Bonham do the job ? Were you happy with his drumming.
Page: “Is that Philippe Paringaux?” (P. Paringaux a également été rédac’chef de Rock & Folk, mais « un vrai rédac’chef », selon des gens qui ont bossé avec lui - ndr)
Manœuvre : “No: Philippe Manoeuvre !
Page: “Oh excuse me. So what was the question? Did Jason Bonham what?
Speaker: “Were you happy with his drumming?
Plant: “It’s Philippe’s dad!” (Charitable, le père Plant !)
Page: « Happy with Jason’s drumming? Well… » (Et il éclate d’un rire moqueur).
 
Le début du rire moqueur de Jimmy Page.
 
 
Et c’est avec cet éclat de rire général (nos amis Britanniques, chacun le sait, résistent toujours très mal à l'opportunité de rire ensemble aux dépens d’un Français) que Philippe Manœuvre parvint enfin à détendre un peu l’atmosphère de cette conférence de presse où on commençait à se faire un tout petit peu… à s’embêter, quoi. S’ensuit une réponse de Page pleine de superlatifs et terminée par cette sentence définitive : « Nobody else could have done it. »
 
Le reste de l’évènement permet à John-Paul Jones de confier que 5 années, en temps « zeppelinien », ça fait 5 minutes, mais aussi d’admettre qu’il a la tête ailleurs (« What was the question ? I spaced out… »), à Robert Plant d’avouer qu’il continue de s'interroger sur le sens des paroles de "Stairway to Heaven" ("Every other fucker does !") et à Jimmy Page d’envoyer sèchement paître le reporter de CNN qui demandait simplement aux musiciens s’ils n’avaient pas envie de remettre le couvert – on sait que depuis lors, à la conférence « Celebration Day » organisée aux Etats-Unis, c’est Robert Plant qui, face à la même question, s’est emporté contre les journalistes, dans des termes frôlant le grossier.
 
Il faut s’y faire, définitivement : ce n’est pas à nous, simples mortels, de suggérer à nos demi-dieux qu’il faudrait qu’ils se rassemblent afin que nous puissions, de nouveau, les adorer comme il se doit.
 
Quand Jimmy Page fâché, lui toujours faire ainsi.
 
 
Dans le fond de la salle, prostré, Philippe se répète comme un mantra : « J’aurais dû poser la question des Mandolines de Lunel. J’aurais dû poser la question des Mandolines de Lunel… la question des Mandolines… les Mandolines de Lunel… c’est bien aussi la mandoline… ».
 
Euh les gars, si on vous ennuie...
 
 
Après une demi-heure, le speaker clôt l’évènement aussi abruptement qu’il l’avait introduit. Plant se lève et s’échappe immédiatement, protégé par deux gardes du corps. Jones et Page font mine de s’attarder quelques secondes, sont rapidement assaillis par quelques-uns des journalistes qui occupaient les premiers rangs et décident presque instantanément de fuir, eux aussi escortés par des gorilles.
 
Tristement, Philippe s’est levé et dirigé vers la sortie. « En plus, mon micro marchait pas ! », lance-t-il à qui veut l’entendre, avant de s’engouffrer dans le premier taxi, direction Saint-Pancras International, puis Paris.
 
 
Après son départ, les conversations des journalistes français se prolongent sur le jeu de Bonham tel que « Celebration Day » permet d’en prendre la mesure. A un confrère qui souligne que, même si on n’entend pas forcément toujours distinctement les breaks de Jason Bonham, dans le film, ça reste un sacré bon batteur, le journaliste « air-homme-orchestre » de la voiture bar (voir l’épisode 1) répond : « Moi je l’ai vu jouer Bonham. Tu l’as vu jouer, toi ? Non ? Bon ben : moi je l’ai vu jouer. Ouais, avec Bonamassa. Tu connais Bonamassa ? Ah ouais ? Tu l’as vu jouer ? Non ? Non, non, non, c'est pas la question que c'est pas son père : Jason Bonham, c’est juste un batteur moyen. »
 
Face à une argumentation de cette tenue, il faut bien l’avouer, en reprenant l’Eurostar, on se sent un petit, petit, petit Padawan et on se dit qu’on a bien de la chance d’avoir participé à ce genre d’évènement pour prendre une si éclatante leçon, au contact d’un confrère si talentueux et éloquent... et on s'endort doucement, en rêvant d'un escalier vers le paradis.
 
Epilogue :
 
Tous les extraits cités dans ce post proviennent évidemment du live-report qu’avait tiré Philippe Manœuvre pour Rock & Folk du concert de 2007, auquel il avait assisté de la place 210 du O2 Arena. Vous trouverez l’intégralité de son article ici.
 
On peut apprécier le travail de Philippe Manœuvre ou pas, on pourrait sans doute écrire une thèse sur les raisons pour lesquelles il a posé sa question et pas celle sur les Mandolines de Lunel à la place, mais on sera nombreux à être d’accord avec lui pour dire que ce qui sort en DVD, ce lundi 19 novembre, est probablement le meilleur concert de tous les temps.
 
En tout état de cause, a priori, comme fan de LED ZEPPELIN et de la part de Page, Plant et Jones, il faudra bien le prendre comme un solde de tout compte.
 
Images : © Naiko J. Franklin
 
Blogger : Naiko J. Franklin
Au sujet de l'auteur
Naiko J. Franklin
Naiko est né à une époque où DEEP PURPLE chantait « Mistreated » et BLACK SABBATH, « Sabbra Cadabra ». Ses biberons étaient dopés au PINK FLOYD, au LED ZEPPELIN, voire URIAH HEEP. Pourtant, c’est à Londres, au début des années 90, que s’est nouée sa véritable rencontre avec le metal, autour de groupes comme KORN, TYPE O NEGATIVE, MOONSPELL, MY DYING BRIDE ou CRADLE OF FILTH. C’est toujours à Londres, à la même époque, qu’il prit une petite part au lancement du mythique Big Cheese, aux côtés d’Eugene – qui dirige toujours le magazine. Après bien des détours, à la fin de 2011, lorsqu’il fut lassé du conflit israélo-palestinien, de la politique française, des femmes à poil et même des chiens écrasés, HARD FORCE lui permit enfin de renouer avec sa passion profonde.
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