
« Tu es douée, mais on ne va pas choisir une fille. » « Sois plus féminine sur scène. » « Pour une fille, tu joues bien. ». Ces phrases et bien d’autres, les groupes de rock et metal composés de femmes les ont très probablement déjà entendues au cours de leur carrière. Pas étonnant alors que KILL THE PRINCESS ait souhaité se dresser contre les injonctions, enfoncer les portes qui se ferment aux femmes et donner de la voix au féminisme à travers l’album « A Fire Within » sorti le 21 novembre 2025. Alors que le groupe prépare sa release-party (Petit Bain, 17 janvier) lors d’une résidence à l’Empreinte de Savigny-le-Temple, nous avons pu nous entretenir avec Nell (Ornella Roccia, chant), Céline Vannier (basse) et Émilie Poncheele (guitare lead) pour discuter du nouvel album, de féminisme, d’espoir et de musique.
Votre album sorti le 21 novembre s’intitule « A Fire Within ». Pour vous, que représente le feu dont il est question ?
Nell : C’est un élément qu’on associe beaucoup au rock en règle générale, c’est vraiment une question de flamme et de feu intérieur. Quand on cherchait un nom pour l’album, on aimait beaucoup la pluralité de lectures contenue dans cette expression : le feu peut consumer aussi bien qu’animer et c’est hyper intéressant de voir quelque chose qui peut détruire comme garder en vie !
Céline Vannier : Il y a une vraie dualité de sens.
On entend beaucoup d’ambiances différentes sur l’album : "Bury The Castles" est très énergique et chantant, "Pieces" est plus doux et plus émouvant, "Your Denial" est rempli de colère. Comment s’est déroulée la composition de l’album ?
Émilie Poncheele : On a beaucoup pleuré (rires).
Céline : On a utilisé divers procédés : on a beaucoup travaillé toutes ensemble en studio, beaucoup plus que sur le premier album. Ça nous a à la fois permis de mettre en commun ce qu’on pouvait apporter individuellement mais surtout, et c’est ce qui était vraiment mieux, de composer des morceaux entiers ensemble.
Nell : Tu parles de ressentis et il faut aussi prendre en compte le fait que notre processus de composition est pleinement ressenti et vivant : on ne va pas s’amuser à écrire sur des thèmes qui ne nous parlent pas, on a besoin de ressentir pleinement ce qu’on joue. Et forcément, ça se ressent dans l’album parce qu’on parle de ce qui nous révolte…
Émilie : De ce qui nous touche aussi.
Nell : Donc on essaie de mettre l’énergie et les sentiments qui vont avec.
Comme un brainstorming de toutes les situations que vous vouliez exorciser ?
Nell : Non, pas du tout, notamment parce que c’est moi qui écris les textes. Mais c’est vrai qu’on a des valeurs communes et des combats qui nous animent toutes, donc ça en découle forcément.
Au milieu de tous vos titres à l’énergie très rock, il y a "Equality In Xtasy" qui flirte avec l’indus et l’électro et nous plonge dans un univers sonore très différent. Est-ce que vous pensez que cette extase est le moyen ultime d’atteindre l’égalité ?
Céline : L’idée de ce morceau, c’est d’avoir un interlude qui soit un vrai point de rupture, comme on l’avait fait dans « Bitter Smile ». C’est un choix qu’on voulait renouveler sur le deuxième album. Le message est assez politique puisque c’est une chanson sur la liberté sexuelle. L’idée, c’est de désinstrumentaliser la sexualité et de mettre en avant le fait qu’elle doit être libre : personne n’est maître ou esclave, ni ne doit l’être, quelles que soient les conditions.
Nell : Sauf si c’est consenti (rires).
Céline : C’est la base alors j’ai oublié de le dire (rires) !
Et qu’est-ce qui a changé en termes de composition pour ce titre ?
Céline : J’ai commis ce titre et effectivement, le processus n’est pas le même, dans le sens où je suis partie de la production programmée par ordinateur avec les claviers, les samples, etc. qui ont été ma base de composition, plutôt que des instruments organiques sur lesquels on rajoute de la production. Je suis donc partie de la production à laquelle j’ai rajouté la basse et les guitares. J’ai construit ce titre dans un processus un peu inversé par rapport à la façon de faire habituelle.
Nell : Je pense que si on écoute attentivement l’album en nous connaissant bien, on peut savoir quelle membre du groupe est à l’origine de chaque morceau. Il y a des morceaux qui sont issus de certaines d’entre nous trois qui sommes les compositrices du groupe. Typiquement, les gens qui adorent "Under The Water" adoraient "The Weak Man" sur le premier album. Les deux chansons ont été composées par Émilie !
Céline : Il y a des petits morceaux de nous dans les titres, des petites signatures.
Émilie : Il y a notre patte.
KILL THE PRINCESS a été créé en partie parce que vous trouviez qu’il n’y avait pas assez de femmes et de représentations dans le paysage rock et metal. Avez-vous pu constater une évolution depuis, plus particulièrement dans la scène française ?
Célin : Il y a eu des progrès.
Nell : Est-ce qu’il y a plus de représentations, c’est la grande question. On reste toujours dans un schéma dans lequel tout le monde connaît les groupes rock et metal 100 % féminins parce qu’il n’y en a pas beaucoup (rire). On voit aussi pas mal de petits groupes se développer avec de plus en plus de meufs qui ont envie de jouer avec d’autres meufs et qui s’autorisent à le faire. Donc oui, ça bouge. Est-ce qu’en termes de représentation, c’est encore effectif et est-ce qu’on peut le voir pleinement ? Je ne pense pas que ça soit vraiment le cas. Il y a des efforts qui sont faits. En tout cas, il y a une prise de conscience.
Ce qui n’était pas forcément le cas en 2019, quand le groupe a été formé.
Nell : Et encore, on est arrivées après #MeToo. On avait déjà ce grand tapis rouge parce qu’il se passait quelque chose : on arrête de fermer nos gueules et venez crier avec nous. On a eu cette chance-là. Je pense qu’il y a des groupes qui ont commencé avant nous, qui ont pris la parole bien plus tôt mais qui ont complètement été tus. Ça n’a pas été simple pour ces groupes, alors que pour nous c’était plus facile.
Céline : Parce qu’elles avaient déjà ouvert la voie et libéré la parole. C’est la plus grosse étape. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut relâcher les efforts aujourd’hui. En tout cas, on ne peut toujours pas le faire !
Vous abordez des thèmes orientés autour du féminisme : le plafond de verre, les stéréotypes de genre, la résilience après les traumatismes, etc. Dans quelle mesure pensez-vous que la musique peut être un refuge et un terrain d’exorcisme pour les personnes qui sont victimes d’oppression et qui portent des traumatismes ?
Nell : C’est dans la mesure maximum !
Céline : Dans la mesure totale ! En plus, je pense que les thèmes abordés dans cet album et dans le premier sont, quelque part, universels, dans le sens où beaucoup de personnes peuvent se reconnaître dedans. Ça n’est pas seulement notre exutoire personnel.
Nell : C’est ce qu’on a dit quand l’album est sorti : une fois qu’il est sorti, il n’est plus à nous.
Céline : Il appartient au public.
Nell : C’est aussi la volonté de la musique : le partage. Pour revenir à la dualité de lecture, les gens vont forcément avoir différentes lectures des chansons, se les approprier et y puiser des choses. On a envie que les gens qui écoutent cet album se disent : « Je ne suis pas toute seule à ressentir ça. ». Peu importe leur lecture de la chanson, du moment qu’ils se sentent un peu plus entourés.
Céline : Je pense vraiment qu’ils peuvent s’approprier tous ces thèmes parce qu’ils sont relativement universels.
Émilie : On a déjà eu des retours de la part de personnes du public qui nous parlent de telle chanson ou tel texte qui les a touchées parce qu’il raconte un bout de leur histoire. On se rend compte qu’on n’avait pas du tout cette vision quand on a écrit le texte, mais c’est complètement normal ! Ça nous fait plaisir et ça nous touche que la chanson résonne pour la personne, même si c’est d’une autre façon.
Pour quelle chanson avez-vous eu ce type de retour ?
Émilie : Pour "Under The Water" par exemple. J’ai beaucoup discuté avec des gens qui viennent souvent nous voir en concert et qui ont particulièrement aimé cette chanson. Comme il y a une métaphore filée tout au long de la chanson, je pense que c’est plus simple de se réapproprier la chose pour un autre sujet et une autre histoire personnelle. C’était assez flagrant, c’était marrant d’échanger sur les différents vécus.

Le nom de votre groupe est une façon de marquer le fait qu’on doit se détacher des stéréotypes de genre, tout comme le titre "Bury The Castles". Quels ont été les moments, pour chacune d’entre vous, ou vous avez réalisé que ces stéréotypes devaient être déconstruits ?
Nell : Il y a deux choses qui m’ont marquée. Une fois où le jury d’un tremplin m’a dit : « Ta voix est super, j’adore ce que tu fais, mais si je peux te donner un conseil, mets une robe. » et où je me suis dit : « Mais what the fuck ? ». Et une autre fois, plutôt à l’inverse puisque c’était un compliment tourné d’une manière bizarre : on m’a dit : « J’aime pas les chanteuses d’habitude, mais toi je t’aime bien ! ». Au début, on se dit que c’est gratifiant parce qu’on est mise à part, mais ensuite on réfléchit et on se dit : « … Mais pourquoi ?! » (rire). Ça veut dire que les chanteuses, de manière générale, ont toutes la même voix ? C’est tellement bizarre de dire ça ! Ça a été deux moments particuliers pour moi, mais je pense que dans une vie de musicienne, on en rencontre beaucoup.
Émilie : Comme les : « Tu joues bien pour une fille. »
Nell : J’ai eu « les chianteuses ».
Céline : Pour moi, ça vient de loin : j’avais envie de jouer de la batterie quand j’étais plus jeune et on m’a dit que ça n’était pas un instrument de fille. Donc j’ai commencé à me remettre en question mais ensuite j’ai fait des études de technique du son, il y avait très peu de filles sur les bancs de l’école. C’est surtout au travers de ma recherche dans le monde du travail que j’ai été très confrontée au sexisme, mais pour le ramener à aujourd’hui, la prise de conscience du besoin de déconstruction est présente au quotidien. Ma plus ancienne prise de conscience se situe dans ma vie d’adolescente et de jeune adulte, et ça continue aujourd’hui dans le quotidien. Même à titre personnel, je pense qu’on peut déconstruire beaucoup de choses soi-même : dans sa vision de soi en tant que femme, musicienne, mère, etc. en fonction de qui on est dans la vie, parce qu’on a été éduquées dans une société qui nous a matrixées. C’est important de se poser ces questions même si on est engagées, féministes et qu’on a déjà déconstruit une partie de soi. C’est très compliqué de se déconstruire complètement donc il faut travailler dessus tous les jours.
Nell : C’est un genre d’effet boule de neige : plus on y pense, plus on y réfléchit. Je pense aussi que le fait d’avoir monté ce groupe avec des meufs et d’être dans un élan féministe m’a rendue plus féministe.

Y a-t-il des théoricien.ne.s, des autrices, sociologues, comptes Instagram ou autres qui nourrissent vos réflexions au quotidien ?
Émilie : Il y a une personne qui revient souvent sur les réseaux sociaux : c’est Noémie de Lattre qu’on est allées voir au théâtre. Elle est autrice, réalisatrice, metteuse en scène, etc. et elle fait beaucoup de vidéos sur ces sujets.
Nell : Ce qui est fou, c’est qu’elle est vraiment caricaturale de la petite nana qui adore la mode et qui adore s’apprêter, elle est dans une relation hétéronormée qu’elle essaie de déconstruire avec son compagnon et elle parle beaucoup de son quotidien. C’est encore plus fort de voir une meuf complètement matrixée qui essaie de revoir toute sa manière de vivre. C’est vrai que je l’aime beaucoup aussi, mais il y en a plein d’autres : Emma Watson, …
Émilie : Viola Davis...
Nell : Même Taylor Swift et d’autres grandes pop stars qui disent : « Maintenant, c’est moi qui pèse dans le game alors laissez-moi faire. » P!nk aussi a prononcé des discours à des moments clés : quand elle reçoit un prix, elle en profite pour parler de sa fille et raconter qu’elle dit à sa fille : « Les gens disent que je suis trop masculine, que j’ai une trop grande gueule, mais est-ce que tu vois Maman changer ? Nan ? Eh ben voilà ! » Et c’est exactement ça ! Il y a plein d’artistes comme ça. Dans mon quotidien, je peux citer ma femme parce que je me rends compte qu’elle réagit à beaucoup de choses qui me semblent anodines avant que je me rende compte, avec un peu de recul, qu’elle a raison et que ça ne devrait pas être la norme.
Y a-t-il des groupes, partiellement ou totalement féminins, qui vous inspirent, vous donnent de l’espoir et vous apportent de la force et du réconfort ?
Émilie : LOFOFORA parce qu’on a joué avec eux récemment et je trouve que, pour un groupe de mecs de cette génération, ils sont très ouverts et militants. Leur discours est touchant et ils sont très engagés pour la cause des femmes donc ça nous touche particulièrement. On peut aussi penser à des gros groupes comme GOJIRA dont les membres sont très militants activistes et écolos. Il en faut et je trouve que dans un genre aussi extrême que le metal, c’est très inspirant.
Céline : Je vais dire L7. À première vue, ça n’est pas un groupe actuel mais pourtant, le groupe tourne encore ! Je donne ce nom parce qu’elles font partie des premières riot girls et elles sont toujours là. Ce sont des femmes d’âge mûr qui continuent de faire du rock. J’ai aussi envie de les citer parce que tu (en se tournant vers Nell) m’appelles « le chien fou du groupe » et il y a ce côté riot girl qui est toujours vivant en moi, un peu « On n’en a rien à foutre, on va faire du rock et on sera toujours là ! » et peu importe ce que peuvent en penser les détracteurs. Pour moi, ce groupe est un symbole de liberté.
Nell : J’ai parlé de Taylor Swift et de P!nk mais on peut parler de Lady Gaga. C’est quand même quelqu’un qui a fait bouger énormément de choses. Je suis aussi très fan de PARAMORE et je trouve que Hayley Williams (chanteuse de PARAMORE, ndlr) défend beaucoup de causes et essaie de mettre beaucoup de choses en place, surtout en ce qui concerne la santé mentale et la place des femmes. Et aussi THE WARNING parce que le groupe représente une nouvelle génération et rien que le nom est génial.
Qui était l’artiste pop qui proposait de financer les thérapies de ses danseuses ?
Nell : C’était Taylor Swift. Elle a fait venir PARAMORE en première partie sur sa tournée parce qu’elle est très copine avec Hayley Williams qui a monté une boîte de coloration pour cheveux, très représentatif de son style, et une grande partie des bénéfices est reversé à des associations pour soigner la dépression des artistes ou pour les femmes qui ont subi des abus.
Vous êtes actuellement en résidence à l’Empreinte de Savigny-le-Temple pour préparer votre release-party à Petit Bain. Comment se passe cette résidence ? Par exemple, qui, de votre équipe et de l’Empreinte, vous accompagne ? Et que peut-on attendre de la release-party à Petit Bain ?
Émilie : Il y aura des choses inédites, c’est sûr.
Céline : On travaille avec notre technicienne son, Léa, notre technicien lumière, Théophile et Élise, notre vidéaste et réalisatrice.
Nell : On fait des filages, beaucoup de filages. On essaie de voir comment organiser nos temps de parole, les interactions, les transitions, etc. On bosse beaucoup sur le rendu du son, les effets et les lumières. On essaie de faire en sorte que le live qu’on va produire soit raccord au maximum avec l’album et dans sa prolongation. En mieux si possible (rire), en plus vivant...
Céline : Avec toute notre énergie scénique. On sera à cette soirée avec deux autres groupes : NOWHERE, un duo folk-prog avec Camille Bigeault et Axel Thomas. Ensuite, on aura DEATH RUN RADIO, un groupe…
Nell : Tu vois ce qu’on fait ? Bah c’est nous mais fait par un groupe de mecs (rire).
Céline : Un groupe de rock metal alternatif nantais qui a sorti un premier EP, disponible à l’écoute avant la soirée si on veut avoir un aperçu avant le concert.
Nell : On est donc un groupe de quatre meufs, un duo mixte et un groupe de quatre mecs ! La parité est respectée ! Sachant que même dans notre équipe technique, on a un mec et une meuf (rire). Vive la parité !

