
L’année 2026 marque un tournant pour PONTE DEL DIAVOLO : en plus de sortir son deuxième album intitulé « De Venom Natura », le quintet composé d’Erba del Diavolo (chant), Khrura Abro (basse), Kratom (basse), Nerium (guitare) et Segale Cornuta (batterie) présente sa musique à de nouveaux publics. Le groupe jouera notamment cinq dates en France (Lyon, Strasbourg, Paris, Nantes, Montpellier) en mars et mai. Dans cette interview, Erba del Diavolo et Kratom nous parlent de la composition de l’album, mais aussi de leur vision de la relation entre l’humanité et la nature, de la scène metal italienne et des dates françaises à venir.
Le nom de votre groupe, PONTE DEL DIAVOLO, fait référence au nom d’un pont situé près de chez vous. Est-ce que le choix de ce nom est une façon d’affirmer la place de la spiritualité dans votre vie et votre musique ?
Kratom : Je dirais oui dans les deux cas. Oui, le nom PONTE DEL DIAVOLO vient d’un endroit près d’ici, nommé d’après des histoires issues du folklore local. On peut dire effectivement qu’on aime intégrer l’idée du diable dans notre musique, aussi bien comme un pont entre deux mondes que comme une source d’inspiration.
Erba del Diavolo : Et aussi l’idée de liberté.
Vous jouez un mélange de doom, black metal et post-punk qui reflète les divers bagages musicaux des membres du groupe. Quels artistes et groupes vous ont inspiré.e.s pour la composition de cet album ?
Erba del Diavolo : Je ne crois pas qu’on ait une inspiration musicale spécifique pour cet album. Mais chacun.e d’entre nous a un bagage musical différent, c’est pour ça que notre musique ressemble à un patchwork de différents styles et de différentes musiques plutôt obscures. C’est plus un mash-up de ce qu’on écoute et des styles musicaux qu’on a joués avant de créer PONTE DEL DIAVOLO.
Kratom : Honnêtement, ces deux dernières années, j’ai écouté beaucoup de post-punk de différents groupes. Un peu moins de metal qu’avant peut-être, même si j’en écoute toujours, mais j’ai écouté davantage de post-punk et de wave ces deux dernières années.
Erba del Diavolo : Alors que pour moi, c’est complètement l’inverse : j’écoutais beaucoup de wave et de post-punk mais ces deux dernières années, j’ai écouté beaucoup plus de metal. Mais je viens du post-punk donc je connais très bien ce style.

La pochette de « De Venom Natura » a été dessinée par Francesco Dossena. Pouvez-vous nous en parler, nous dire comment a émergé cette volonté de faire dessiner la pochette par une autre personne que Laurus et pourquoi avoir choisi cet artiste ?
Kratom : C’est l’autre bassiste du groupe qui aime beaucoup Dylan Dog (série de bandes dessinées d’épouvante racontant les enquêtes surnaturelles d’un détective privé, ndlr), tout le monde a grandi en lisant ces bandes dessinées mais notre bassiste en est certainement le fan n°1. On voulait que l’artwork de cet album marque un changement par rapport au précédent et on trouvait que l’esthétique de Dylan Dog était parfaite pour donner une représentation visuelle à ce son : c’est sombre mais aussi romantique.
Erba del Diavolo : C’est sombre et aussi un peu punk.
Kratom : Ça n’a pas été facile d’entrer en contact avec l’illustrateur mais Khrura Abro, l’autre bassiste, a réussi à le contacter en lui envoyant des photos de son chien et Francesco lui a envoyé des photos de son chien en retour (rires). Cette amitié a donc grandi grâce aux animaux (rires). Il a une façon très particulière de dessiner, très différente des autres artistes de Dylan Dog, qui est parfaite pour nous. Il a très bien compris ce qu’on voulait aborder dans l’album, même si on ne lui a pas dit grand-chose. On aime beaucoup le résultat.
C’est plutôt surprenant comme relation !
Kratom : Beaucoup de choses sont surprenantes dans ce groupe.
Que lui avez-vous dit pour l’aider à développer l’artwork ?
Kratom : On lui a envoyé l’album…
Erba del Diavolo : Et on lui a dit quelque chose comme : « Nature, poison, etc. »
Kratom : On ne voulait pas lui donner trop d’indications non plus.
Erba del Diavolo : Parce que c’est dur aussi pour nous d’imaginer à quoi ça pouvait ressembler. On ne peint pas, on ne dessine pas, on ne pratique pas ces arts donc je crois que le mieux à faire dans ce cas est de laisser l’artiste faire ce qu’il ressent à propos de ce qu’il entend.
Votre groupe compte deux basses et cet album est le premier sur lequel toi, Kratom, tu as pu apporter tes idées sur la composition. Comment cela a-t-il influencé le son de « De Venom Natura » ?
Kratom : Je ne suis pas sûr d’être le mieux placé pour y répondre puisque c’était forcément différent pour moi. Il m’a fallu du temps pour écouter le groupe avant d’ajouter des éléments au fur et à mesure. Je dirais que j’ai donné une attitude un peu plus punk au son, mais je ne crois pas avoir modifié le processus de composition. Le groupe a toujours été un groupe de jam donc une grande part de la composition se fait directement en jouant. On joue beaucoup donc chacun.e peut exprimer ses idées. Ensuite, on développe les riffs et tout le reste. Donc j’ai apporté des idées, mais on a travaillé dessus tou.te.s ensemble. Je crois que la plus grande différence, c’est qu’on joue beaucoup en live ensemble donc ça change beaucoup la façon dont on compose : on joue beaucoup donc on est davantage confiant.e.s, on sent qu’on est vraiment membres d’un groupe et notre jeu est plus spontané : on ne réfléchit pas pendant trop longtemps parce qu’on joue beaucoup. Je n’ai pas l’impression que ça soit de mon fait, ça s’est fait vraiment naturellement parce qu’on joue beaucoup ensemble. Je crois que c’était ça, la vraie différence.
C’est intéressant comme fonctionnement, de faire des jams et improviser plutôt que de faire des allers-retours d’écriture.
Kratom : C’est une approche un peu plus scolaire, mais on utilise aussi des ordinateurs pour s’envoyer les riffs les un.e.s aux autres. Mais le plus gros de l’écriture se fait quand on joue ensemble.
Erba del Diavolo : Mais on n’écrit pas la musique.
Kratom : On n’écrit pas la musique parce qu’on n’a pas d’éducation (rires). Même si on le voulait, je ne suis pas sûr qu’on le ferait.

Sur cet album et sur le précédent, c’est Danilo Battocchio qui s’est occupé du mixage. Pouvez-vous nous en parler et nous dire ce que cette collaboration a apporté au son de l’album ?
Erba del Diavolo : On adore Danilo Battocchio !
Kratom : Il est presque un membre extérieur du groupe parce que c’est aussi notre ingénieur du son. On voyage avec lui tout le temps et a beaucoup joué avec lui ces deux dernières années. Il a joué un rôle très important dans la construction du son de cet album. Comme il a aussi son propre studio d’enregistrement, c’était le meilleur choix possible pour nous : il nous connaît, il savait ce qu’on voulait faire, il sait qu’on a deux basses donc que ça peut être un peu compliqué à gérer et on a beaucoup travaillé avec lui, en live et en studio, pour faire en sorte que tout ressorte à merveille et qu’on entende distinctement les deux basses.
Erba del Diavolo : On lui fait vraiment confiance et je trouve que c’est une partie très importante du live d’avoir confiance en son ingénieur du son (rires).
Kratom : Oui, il faut avoir confiance en son ingénieur du son. Il est vraiment très doué et il est originaire de la même ville que nous donc on est aussi amis.
Erba del Diavolo : Oui, ça fait longtemps qu’on se connaît. On vient tou.te.s de Turin qui n’est pas une très grande ville donc on se croise en concerts, dans les clubs, etc. depuis vingt ans.
Comment décririez-vous la scène musicale de Turin ?
Kratom : Turin a une scène musicale exceptionnelle pour l’Italie.
Erba del Diavolo : La scène est très vivante, il y a beaucoup de concerts dans la ville, beaucoup de salles de concerts.
Kratom : Ça n’est pas la norme en Italie pour le metal.
Erba del Diavolo : Après la pandémie, tout s’est développé très vite parce que les gens avaient peur d’être de nouveau enfermés et de devoir arrêter d’aller en concert. Alors ils ont tous commencé à en organiser vraiment beaucoup après la pandémie et ça marche très bien à Turin.
On compte beaucoup de collaborations artistiques sur cet album, notamment pour les musiciens invités. On observe la même chose sur le dernier album de MESSA. Diriez-vous que ces nombreuses collaborations sont révélatrices d’une forte entraide entre les artistes metal italiens ?
Kratom : Je ne suis pas sûr que ça soit très habituel. Je sais que je l’ai déjà dit, mais le fait de beaucoup jouer ensemble ces deux dernières années nous a vraiment aidé.e.s à gagner de l’expérience, rencontrer des gens, etc. On a écrit les chansons sans envisager d’avoir des guests dessus, mais pendant l’écriture, on s’est rendu compte que certaines parties pourraient être belles avec telle personne ou telle autre qui les jouerait. Les collaborations ont pu avoir lieu parce qu’on connaît bien les personnes en question donc je pense que c’est la raison principale.
Erba del Diavolo : On les a rencontré.e.s, on a joué ensemble dans des clubs et les rencontres ont eu lieu au fil de nos voyages.
Kratom : Je sais que ça a l’air ennuyeux dit comme ça, mais ça s’est fait de façon très naturelle et spontanée. Pendant l’écriture, on s’est dit : « On pourrait avoir ce musicien sur cette partie. », même après que la musique soit déjà terminée.
Dans "Delta-9 (161)", vous répétez en boucle la formule chimique du THC. Pourquoi choisir d’aborder ce thème et l’état de transe associé via le prisme de la chimie ?
Erba del Diavolo : C’est la seule drogue que tous les membres du groupe consomment. On en prenait avant d’écrire les musiques de l’album. J’aime performer la formule du début à la fin : dans la première partie, c’est comme si le THC grandissait et dans la deuxième, c’est comme si on en ressentait les effets.
Kratom : On peut donner des réponses plus sérieuses ou moins sérieuses, mais elles sont toutes vraies. Celle d’Erba me convient, mais on peut aussi relier ça au thème plus général de l’album qui parle de poison : le THC est un poison, mais il a aussi beaucoup d’effets médicinaux. Bien sûr, il modifie la perception mais il fait partie de la nature et peut avoir des effets très différents sur les gens : pour certaines personnes, c’est plutôt néfaste alors que pour d’autres, c’est un vrai remède. C’est un processus naturel, ça fait partie de la nature et d’un tout et ça correspond au thème de l’album. C’est la plus longue chanson de l’album et, quand on l’a écrite, on s’est dit qu’il fallait installer une ambiance, d’où le côté très répétitif.
Erba del Diavolo : Un peu comme un mantra.
Kratom : La deuxième partie est plus directe, mais la première partie fonctionne davantage en crescendo.
Le thème de la nature revient souvent, dans le titre de l’album, dans les titres, et même dans vos vies courantes. En quoi consisterait, selon vous, une relation harmonieuse entre l’être humain et la nature ?
Erba del Diavolo : Il y a deux architectes dans le groupe et pour la plupart, nous sommes végétarien.ne.s ou vegan.
Kratom : Mais je ne crois pas que ça soit la raison principale pour laquelle on a voulu aborder ce thème. C’est peut-être lié.
Erba del Diavolo : Le concept de Nature a beaucoup de ramifications, on a voulu en parler comme d’un tout. Ça peut être le Mal incarné, la pire chose qu’on rencontre dans sa vie parce que ça donne la vie et la mort mais on peut aussi le voir comme quelque chose d’amusant quand on prend de la drogue, ou quelque chose qu’on doit respecter.
Kratom : On parle de la Nature dans le sens le plus large qui soit, donc on ça n’est pas lié au concept chrétien du Bien et du Mal. C’est la Nature. On en fait partie et tout ce qu’on fait va l’affecter d’une façon ou d’une autre donc on doit en être conscient.e et faire de notre mieux. Mais c’est un processus très large et très complet, qui n’a rien à voir avec le Bien et le Mal. Bien sûr, on peut le voir comme quelque chose de bien ou de mal, ça dépend comment on le voit, mais dans la réalité, ça n’est pas ça.
Et selon vous, quelle serait la relation parfaite entre l’humanité et la Nature ?
Erba del Diavolo : L’extinction (rires) !
Kratom : Je dirais que, comme je l’ai dit avant, plus les gens comprendront qu’on fait partie de ce système, mieux ça ira et moins il y aura de destruction.
Erba del Diavolo : Ça n’est pas une organisation pyramidale, c’est plutôt un cercle.
Kratom : Autrement, on a tendance à voir l’humanité comme étant au sommet de la pyramide avec la Nature qui se trouve en-dessous donc d’après cette conception, on peut faire ce qu’on veut : on est le maître de tout.
Erba del Diavolo : Ça n’est pas la bonne manière de penser.
Kratom : Selon nous, il faut vraiment être conscient.e qu’on fait partie d’un tout et que tout ce qu’on fait, même la plus petite chose, a un impact sur l’ensemble. C’est de la physique : chaque action entraîne une réaction. Ça a l’air bête mais en fait, c’est très simple.
Erba del Diavolo : C’est très simple à dire...
Kratom : Mais en réalité, c’est très difficile à concrétiser.

Erba, on a l’impression que ton chant est plus libre et que tu tâches de maîtriser différents aspects de ta voix sur cet album. Suis-tu certains rituels pour te préparer avant de chanter ? Te mets-tu dans un état d’esprit particulier avant d’interpréter ces morceaux ?
Erba del Diavolo : Je crois qu’on a cette impression parce que je suis plus impliquée dans le groupe. Donc pendant l’enregistrement, j’avais davantage confiance et j’étais plus détendue. On a passé beaucoup de temps à écrire cet album alors qu’on n’avait passé que trois mois à écrire le premier, donc j’étais beaucoup moins détendue. Cette fois, j’ai pu prendre mon temps. Je n’ai pas de rituel particulier, mais je dois faire le vide dans mon esprit pour pouvoir enregistrer correctement. Je dois rester seule et j’ai pu faire ça sur cet album mais pas sur le précédent. C’est pour ça qu’il y a une différence entre mon chant sur le premier album et celui du deuxième.
En mars et mai prochains, vous jouerez vos cinq premières dates françaises à Lyon, Strasbourg, Paris, Nantes et Montpellier/St Jean de Védas. Comment vous sentez-vous à l’approche de cette première rencontre avec le public français ?
Erba del Diavolo : On est très content.e.s et on a vraiment hâte !
Kratom : On n’a encore jamais été en France donc ça va être intéressant de voir comment les gens reçoivent notre musique. Ça peut être très différent d’un pays à l’autre : par exemple, en Grèce, comme c’est proche de l’Italie, la réception a été vraiment bonne. Même si la France est aussi très proche, la mentalité n’est pas la même. Donc on a vraiment hâte de voir comment notre musique sera reçue.
Erba del Diavolo : D’autant plus qu’on sera la tête d’affiche, donc c’est un vrai défi !
Kratom : Et on chante en italien, donc on ne peut jamais savoir comment un public étranger va percevoir notre musique.
Erba del Diavolo : On est très content.e.s d’avoir cette chance.
Kratom : D’ailleurs, pour l’anecdote, lors de notre précédente tournée, on utilisait la chanson "Non, Je Ne Regrette Rien" d’Édith Piaf en ouverture de nos concerts.
Erba del Diavolo : Mais on ne l’utilisera pas pour cette tournée.
Kratom : Deux ans d’Édith Piaf, c’est suffisant (rires). Je ne peux plus écouter cette chanson aujourd’hui, mais c’était une belle ouverture. C’était un beau voyage.
Erba del Diavolo : Et un jour, quand on a lancé la musique d’ouverture, on a entendu une personne du public dire : « Oh non, Édith Piaf, je déteste Édith Piaf ! » (rires).
Kratom : Ça n’est pas très commun comme ouverture pour un concert de metal.
Erba del Diavolo : Je pense que pour la tournée de 2026, on utilisera une chanson italienne.
Kratom : On est encore en train de se disputer pour savoir laquelle on va utiliser. Mais on n’utilisera pas une chanson de metal parce qu’on aime avoir un moment un peu « what the fuck » avant nos concerts pour instaurer une atmosphère particulière.

