
C’est en plein mois d’août que l’album « Spire of Fear » de King Yosef et son hardcore industriel ont frappé. Alors que les sonorités de « An Underlying Hum » étaient déjà proches d’une véritable déflagration sonore, le quatrième album du chanteur et musicien est davantage marqué par l’équilibre et l’apaisement, mais toujours dans les cris et le déchaînement. Nous avons eu l’opportunité de lui poser quelques questions au sujet de sa carrière et de cet album lors de son passage à Paris pour un concert au Point Éphémère le 24 janvier.
Tu as commencé ta carrière en travaillant avec des artistes de rap. Est-ce que ces débuts dans la musique ont influencé ton processus de création ?
King Yosef : Je ne sais pas si ça a vraiment influencé mon processus de création, mais ça a profondément changé ma vie. Ça a donné un contexte à mon art et ça m’a permis de comprendre pourquoi il était spécial à mes yeux. Ça fait un peu ringard de dire « mon art », mais ça me fait penser à une personne avec qui je faisais de la musique de façon très spontanée il y a quelques années. On le faisait parce que ça avait du sens sur le moment, mais ensuite, il a continué sa vie loin de la mienne. J’y pense encore aujourd’hui et ça m’a rendu un peu plus protecteur envers mon travail. Je ne le regrette pas, j’étais un enfant quand j’ai travaillé sur ces chansons. Mais je ne connais pas tout le monde non plus. Quand je fais de la musique, je ne sais pas forcément qui sont tous les gens autour de moi, je ne sais pas à quoi ressemblent leurs vies et je ne sais pas comment leurs noms pourraient impacter ces musiques qui sont très importantes pour moi. Leurs vies ne ressemblent pas forcément à la mienne. Donc de façon créative, ça n'a pas eu beaucoup d'impact mais ça a influencé ma vie de plein de façons différentes.

Sur ton album « Spire of Fear », on peut entendre beaucoup d’ambiances et d’états d’esprit différents. Étant donné la variété d’ambiances, je me demandais quels artistes t’avaient inspiré...
C’est compliqué de donner un nombre restreint. J’écoutais beaucoup THE STONE ROSES, APHEX TWIN, BOLT THROWER, etc. Mais ce qui est drôle, c’est que je n’ai pas écouté beaucoup de musique industrielle pendant que je composais cet album : j’avais l’impression de suffisamment bien l’avoir en tête et je n’avais pas envie d’avoir l’impression d’arnaquer mes amis ou mes idoles. J’écoutais aussi beaucoup Jóhann Jóhannsson qui a notamment fait la bande originale du film Mandy. Il en a fait beaucoup et j’ai énormément écouté son travail pendant que je composais « Spire of Fear ». Beaucoup de musique ambient et électronique aussi, l'ambient est peut-être la musique que j’écoute le plus. J’écoute de la musique power ambient mais de manière générale, j’écoute des choses assez légères. Ou bien de la musique IDM (Intelligent Dance Music, ndlr) avec beaucoup d’effets et de claviers.
Ton album précédent était très inspiré par des expériences traumatisantes que tu as vécues mais celui-ci semble plus apaisé. Quelles sont les expériences personnelles qui t’ont inspiré cette fois ?
Je crois que c’est juste le fait de vieillir. Je crois que tout le monde a ce genre de souvenir où on se dit : « Tu te souviens à quel point c’était important pour moi ? » et où on se rend compte que ça ne l'est plus vraiment au moment où on y repense. Je crois que c’est surtout ce phénomène qui m’a inspiré : grandir, changer et réaliser ce qui compte vraiment pour moi. C’est probablement ce qui m’a le plus inspiré. Plutôt que de me demander pourquoi il m’arrive plein de mauvaises choses comme je l’ai fait sur le premier album, j’ai pris du recul et je me suis rendu compte que je ne m’étais pas amélioré avec le temps (rire). Donc je me demande ce qui doit me préoccuper maintenant. Je me dis qu’à la fin, je vais juste mourir et je pense à ce que je vais voir défiler devant mes yeux pendant les dix dernières minutes de ma vie. Qu’est-ce que je peux faire qui rende ma vie assez incroyable pour que ces dix dernières minutes soient les moins effrayantes possible ? C’est le propos de l’album. Je ne veux pas que ces dernières minutes soient terrifiantes. Je préférerais me dire que j’ai fait de mon mieux, que j’ai aimé tout le monde et que j’ai fait tout ce que je voulais essayer.
Le media français Exit Music a écrit que ton album ressemblait au son de l’apocalypse. Qu’en penses-tu ?
(rire) J’adore les comparaisons, je trouve ça très drôle. Pour mon dernier album, quelqu’un m’avait dit : « C’est à ça que ressemble sûrement Detroit. » (rire). Si c’est à ça qu’ils pensent, c’est à ça qu’ils pensent. Je crois que je comprends pourquoi. Je m’inspire de beaucoup d’éléments cinématographiques donc si ça sonne apocalyptique comme si le monde allait s’effondrer, c’est une victoire pour moi. Je voulais vraiment convoquer cette impression de fin du monde.

Quelles sont tes inspirations cinématographiques ?
C’est amusant parce que ce sont surtout des vieux films. Je ne regarde pas beaucoup de nouveaux films, je regarde les mêmes dix films en boucle. Par exemple, « No country for old men » que j’ai vu quand j’avais dix ans. À l’époque, je n’ai pas tout compris mais ce film a beaucoup compté pour moi. Je me suis dit : « Quoi que ce soit, je l’aime. ». C'est drôle parce qu’il n’y a pas vraiment de musique dans ce film. Il y a aussi « There will be blood » qui est sorti la même année. La musique de ce film est tellement bonne ! Je regarde beaucoup ces deux films et aussi « Big fish » avec Ewan McGregor, qui a été réalisé par Tim Burton. C’est mon top 3. Ce qui est drôle, c’est que j’écoute les musiques de films que je n’ai jamais vus. Beaucoup plus que je ne regarde de films. Je ne suis vraiment pas un fan de films, mais j’adore les bandes originales, j’aime celles qui permettent de visualiser des choses et qui essaient de communiquer avec moi. Celle de « The wedge » est très importante pour moi.
Tu contribues beaucoup à la scène musicale de Portland, tu y as même créé ton propre festival. Pourrais-tu décrire un peu la scène pour les personnes qui n’y sont jamais allées ?
Bien sûr ! Portland est une ville entre petite et moyenne. On n’est pas Los Angeles, New York ou une autre ville que les Européen.ne.s pourraient connaître ou à laquelle iels pourraient s’intéresser. Mais c’est l’une des dernières villes où la vie ne coûte pas trop cher sur la côte ouest : il y a beaucoup de gens qui ont des emplois normaux et qui, dans le même temps, font partie d’un groupe. On a une très grosse scène heavy metal, death hardcore, beaucoup de psych rock, de la musique un peu plus traditionnelle et une très grosse scène rave underground avec de la musique électronique. La nourriture est incroyable, la ville est très belle, il suffit de conduire entre une heure et une heure et demie pour se promener dans la nature. J’aime beaucoup cette ville, c’est pour ça que j’y travaille beaucoup. Je crois qu’on est beaucoup à Portland à se dire que personne ne fera rien pour nous et qu’on doit tout faire tout seul. La ville est souvent oubliée parce qu'on n’est pas Los Angeles et il n’y a pas de siège d’un label major : pas d’Universal, pas de Capital. On n’a pas l’historique du grunge comme Seattle, on n’est pas San Francisco, on n’a pas beaucoup de patrimoine mais il y a beaucoup de personnes créatives et l’éthique DIY est très répandue. Lancer le Bleakfest était une façon de réunir des talents, notamment ceux de mes amis. C’est la seule façon de faire en sorte que ça arrive puisque personne d’autre ne le fera pour nous. Je trouve que cette éthique DIY qui fait que des choses se passent à Portland est vraiment incroyable. Pour résumer : une nourriture incroyable, beaucoup de musicien.ne.s, une très belle ville que j’adore.
Tes deux albums sont sortis sur ton propre label. Que t’apporte cette indépendance ?
C’est arrivé un peu comme ça. Je me suis dit que de cette façon, je n’avais pas besoin de me vendre à qui que ce soit. Et ça n’avait pas vraiment de sens d’attendre ça de la part de quelqu’un d’autre, d’autant plus après avoir appris comment tout fonctionne et comment je peux faire les choses moi-même. Je me suis demandé si j’avais vraiment envie de donner un pourcentage du peu que je gagnais à quelqu’un pour un travail que je pouvais faire moi-même. Je me suis familiarisé avec l’idée petit à petit et maintenant, je peux aussi sortir la musique de mes amis. J’ai du très bon matériel donc on peut faire ça ensemble. Quand j’entends des gens dire des choses comme : « Je ne parierais pas sur ce groupe de death metal. », j’ai envie de dire : « Et alors ? On n’a qu’à investir nous-mêmes et, de cette façon, on ne devra rien à personne. ». Il n’y a pas de barrières, pas de murs à franchir ou de type dans un costume qui nous dit quand on doit sortir un single. Je me suis juste dit qu’un jour, un label me contacterait mais quand c’est arrivé, je n’ai pas voulu saisir l’opportunité et prendre l’argent, j'ai préféré tout faire moi-même. J’aime le fait de ne pas devoir répondre de mes actes devant quelqu’un d’autre que moi. Les labels sont censés aider les artistes à diffuser leur musique pour que les gens les écoutent. C’est tout, c’est leur travail. Pourquoi ils devraient dire aux artistes ce qu'iels faire ? Ça n’a aucun sens !

La pochette de l’album a été réalisée par la photographe Nona Limmen. Comment s’est déroulée la collaboration avec elle ? Pourquoi l’avoir choisie ?
C’est un bonheur de travailler avec elle. J’adore son travail, c’est génial de travailler avec elle parce que c’est très simple, il n’y a rien de compliqué. En gros, je lui ai envoyé un mail et elle m’avait déjà vu au Roadburn donc je lui ai dit : « J’adore ton travail, j’ai une idée pour la pochette de mon album. » et je lui ai parlé du concept de « Spire of Fear », je le lui ai décrit et elle m’a répondu : « Ça marche, j’ai la photo parfaite d’un monument pour ce projet. ». Une fois que je le lui ai décrit, elle me l’a envoyée. Je crois que c’était la troisième ou quatrième photo qu’elle m’a envoyée et c’est celle qui est sur la pochette de l’album aujourd’hui. Je lui ai répondu pour lui dire : « Tu as lu dans mes pensées, c’est incroyable ! ». Elle était tellement adorable et enthousiaste : elle a proposé des grandes photos,elle a changé les couleurs sans rechigner, elle a compris et soutenu ma vision du projet. C’était vraiment incroyable, j’ai beaucoup d’amour et de respect pour elle, elle est vraiment très gentille et très très talentueuse.
Tu es actuellement en tournée avec YOUTH CODE avec qui tu as travaillé sur l’album « A Skeleton Key In The Doors Of Depression » (2021) que vous avez sorti ensemble. Qu'est-ce que ça te fait de faire une tournée avec ce groupe ?
C'est comme si je faisais une tournée avec mes frères et sœurs. C'est comme une famille, pas du tout relou. Sarah et Ryan sont des ami.e.s très proches, on s'appelle au moins une fois par semaine donc c'est vraiment très facile et confortable de tourner avec elleux. Et le fait de pouvoir jouer certains morceaux en live est vraiment très chouette. Cet album est sorti il y a tellement longtemps... C'est vraiment génial de pouvoir enfin jouer ces morceaux en concert, surtout parce qu'on les a écrits pendant la pandémie, quand on ne savait pas encore ce qui allait se passer. Maintenant, je suis en tournée européenne avec eux et c'est génial. J'ai joué une fois à Paris, mais c'est ma première tournée européenne et c'est très excitant.
Et à quoi peut-on s'attendre pour le concert de ce soir ?
J'essaie de faire en sorte que tout le monde participe autant que possible. Je ne pense pas qu'on puisse juste rester debout sans rien faire à un concert de King Yosef (rire). On peut si on veut, mais si on a moins de 35 ans, on est obligé de bouger. J'adore quand les gens prennent vraiment part au concert. Plus les gens bougent, plus c'est agréable pour tout le monde. Donc je dirais que ça va être très énergique.
