
Dans un Aéronef complet, dans sa configuration la plus large (plus de 1800 places) s’est tenue une magnifique soirée en trois chapitres : la révélation, la confirmation, la consécration.
THOUGHTCRIMES a été la révélation. Formé autour du batteur passé de 2009 à 2017 par THE DILLINGER ESCAPE PLAN, le groupe assène, dans une ambiance rouge sombre, son hardcore teinté de mathcore. La violence, incarnée par un chanteur déchaîné, bonnet à l’effigie d’IGORRR vissé sur le crane, est sidérante, laissant le public hébété. Un problème de micro interrompt l’avalanche de notes agressives, agaçant le vocaliste pendant que ses comparses se lancent dans une brève improvisation. Les rythmes syncopés, entrecoupés de passages quasi rock ("Lunar Waves"), reprennent ensuite de plus belle, entre deux touches d’humour – une intro dansante, un début de "Wonderwall" (oui, oui!) a capella. Chaotique et dissonante, dynamique et instable ("Artificier"), cette demi-heure furieuse a ressemblé à une succession de crochets techniques assénés en pleine face. Oui ça fait mal, mais oui, on a adoré !

DVNE a été la confirmation. Après une intro qui monte en puissance, les Franco-écossais, noyés dans lights bleutés, tissent un filet qui capturent, qui captivent le public, prisonnier bienheureux. Leurs longues compositions à tendance progressive – ils en joueront quatre, dont trois de leur dernier album, le somptueux « Voidkind » – enveloppent et hypnotisent les âmes. Les gros riffs répondent à la voix agressive, growlé de Dan, au jeu complexe du batteur puis s’éclipsent derrière une ligne mélodique, derrière un chant apaisé assuré par Victor, derrière un clavier timide, certes, mais précieux ; tel est le splendide "Eleanora". Le groupe bâtit de rusées montagnes russes, montent dans des hauts sublimes d’intensité avant de descendre dans des abîmes éthérés, qui frôlent l’ambient sur "Cobalt Sun Necropolis", conclusion parfaite d’une prestation remarquable.

Pour IGORRR, ce fut la consécration. Dès "Daemoni", la puissance oxymorique du groupe se répand sur un Aéronef où se mêlent fans de metal, adeptes de techno et curieux branchouilles. Gautier Serre, empereur romain, trône sur une estrade aux motifs inquiétants. DJ en marcel noir entouré de ses machines, guitariste, brièvement percussionniste et même flûtiste pour un clin d’œil humoristique, il est le maître de cérémonie, le chef d’orchestre aux grands gestes guidant ses comparses.
Avec une force peu commune, une énergie sidérante, la formation, en osmose, offre un concert à forte dimension théâtrale. Se dessine un duel entre ombre et lumière, entre la pure blancheur de Marthe, l’envoûtante soprano, et la noirceur totale, jusqu’au maquillage, de JB, hurleur effrayant. Les deux chanteurs se succèdent ou s’affrontent, visage contre visage, portés vers une terre inconnu par la puissance des riffs de Matyn, par la frappe éclectique de Rémi, impérial en mode blasts. Quand la femme s’allonge, comme en transe, sur les planches, l’homme lui répond, en fin de cérémonie, par un slam.

L’ultraviolence ("Pure Disproportionate Black and White Nihilism", pour citer un exemple tiré du dernier album « Amen » (2025) dont sept titres, parmi lesquels l’irrésistible "Blastbeat Falafel", sont joués) est omniprésente au fil de compositions alambiquées et tortueuses ("Headbutt"). « Spirituality And Distrorsion » (2023), le chef d’œuvre d’IGORRR, est lui aussi représenté par sept morceaux, comme autant de voyages à travers un monde mystique, aux confins de pays énigmatiques, de l’Égypte ("Downgrade Desert") à l’Inde ("Himalaya Massive Ritual") puis retour en Afrique avec l’incontournable "Camel Dancefloor" lors du rappel.
Le metal, jusque dans ses visages les plus extrêmes ("Nervous Waltz"), la techno, le baroque et les mélodies folkloriques copulent pour donner naissance, sous les I majuscules illuminés, à un être difforme, certes, mais à la beauté sidérante. « Il faut avoir un chaos en soi-même pour accoucher d’une étoile qui danse » écrivait Nietzsche ; imaginait-il qu’un jour naîtrait un artiste comme Gautier Serre ?
