
Le 27 février, le groupe de heavy shoegaze NOTHING a sorti un nouvel album, d’autant plus attendu que le dernier remonte à 2020. Alors que « The Great Dismal » semblait être une conclusion presque naturelle au travail du groupe, Nicky Palermo a prolongé le travail avec « A Short History Of Decay » dans lequel le style du groupe semble encore plus abouti. Nous avons eu l’opportunité d’échanger avec le frontman pour parler de ce nouvel album.
« The Great Dismal » était déjà une forme de conclusion pour NOTHING. Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’ajouter un ultime chapitre ?
Nicky Palermo : C’est difficile à dire, mais je ne sais pas vraiment conclure certaines choses, y compris avec moi-même. Je crois que le plus important, même avant l’enregistrement de « Guilty of Everything » (2014), j’avais eu une vie très remplie et j’avais besoin d’extérioriser mes traumatismes. J’ai vraiment utilisé cet album comme un catalyseur et je me suis senti libéré. Ensuite, on s’est retrouvé dans ce cycle d’enregistrement d’un nouvel album tous les deux ans : écrire, enregistrer, partir en tournée, encore et encore. Pourtant, même si j’aime beaucoup ces albums et que j’ai mis beaucoup de moi dans ces albums, c’était plus quelque chose qui ressemblait à un flux continu de conscience. Après « The Great Dismal », j’avais l’impression de ne plus avoir grand-chose à dire mais avec le temps entre cet album et « A Short History Of Decay », il y a beaucoup de choses qui sont remontées à la surface : est-ce que j’ai vraiment abordé ces sujets de la façon dont je le voulais ? Est-ce que j’ai vraiment compris d’où venaient certaines choses ? Le temps que j’ai passé à la maison m’a aussi fait réfléchir à d’autres éléments et j’ai retrouvé l’envie d’écrire, j’avais l’impression d’avoir des choses importantes à dire, des étapes importantes à franchir en espérant continuer à m’améliorer et à travailler sur moi-même. Pour moi, toutes les formes d’art devraient s’efforcer d’être aussi honnêtes que possible. Quand je considère les dix derniers enregistrements, je me rends compte que j’ai dissimulé certaines choses sur lesquelles j’aurais dû être plus honnête avec moi-même. Je voulais vraiment m’y confronter et je me suis senti capable de prendre un stylo et du papier pour écrire à propos de tout ça. Une fois que j’ai commencé, je me suis dit : « Peut-être que je devrais jouer de la guitare. » puis du piano, réunir certains passages pour en faire des chansons et nous y voilà.
Votre album est écrit comme un livre en neuf chapitres. Pensez-vous que l’album pourrait être un livre ou un film ?
Je suis un assez bon lecteur, j’ai beaucoup été inspiré par la littérature depuis les débuts de NOTHING. On peut presque voir où j’en suis et ce que je traverse à chaque album. Il y a évidemment beaucoup de philosophie cynique et ce qu’il y a autour mais aussi de la poésie. J’ai toujours vu les albums de NOTHING comme de la littérature et j’ai toujours voulu qu’un album puisse sonner comme son propre roman, pour le contenu et la trame narrative mais aussi pour la tracklist : assembler les titres dans un ordre qui fait qu’il y a un début, un climax au milieu et une fin tragique. C’est toujours mon objectif pour ces albums mais je crois que vers « The Great Dismal », j’ai commencé à me rendre compte que ça ressemblait vraiment à des chapitres qui feraient partie d’un tout global. Donc je dirais que ça ressemble plutôt à un livre. Ces cinq albums ressemblent vraiment à un roman long mais peut-être qu’un jour, on en fera plutôt une version pour la télé (rire).

Votre dernier album est sorti il y a six ans. Pendant ces dernières années, vous avez notamment pris le temps de vous reposer et de mener une introspection. Qu’est-ce que ces années de repos et de réflexion vous ont amené mentalement et musicalement ?
C’était vraiment intéressant. Je n’ai encore jamais enregistré un album comme celui-ci auparavant, peut-être « Guilty of Everything » qui y ressemble par le process des pensées qui m’ont amené à écrire et le besoin de faire un album. C’était très naturel, NOTHING a toujours été très thérapeutique pour moi. C’est littéralement ce qui m’a aidé à avancer et à tenir un jour après l’autre. Quand j’ai senti que la source d’inspiration commençait à se tarir, j’ai commencé à paniquer mais ça m’a aussi amené à me dire : « Je vais voir comment avancer grâce à mes propres pieds. » Je crois que ça n’a pas duré très longtemps… C’était moins un moment de crise qu’une forme de réalisation. En plus, je manquais vraiment d’expérience à l’époque de « Guilty of Everything », je n’avais pas l’habitude d’écrire ce style de musique et je n’avais pas non plus l’habitude de l’enregistrer. J’ai appris tellement pendant les douze dernières années, je peux vraiment avoir une forme d’indépendance. J’étais beaucoup plus confiant en allant en studio pour « A Short History Of Decay ». Je sais comment faire ce qu’on fait de mieux et je sais aussi comment travailler avec les producteurs. J’avais un peu plus confiance en moi pendant le travail sur cet album. Je me suis aussi placé à l’avant, je me sens plus vulnérable dans cette situation. C’était une expérience vraiment unique et je vois vraiment comme un accomplissement le fait de pouvoir regarder cet album comme un travail terminé.
Il y a eu beaucoup de changements entre « The Great Dismal » et « A Short History Of Decay », notamment le label et la majeure partie du line-up. Comment ces changements ont-ils influencé l’album ?
Le changement de label était surtout un renouvellement. J’ai beaucoup d’amour pour l’équipe de Relapse Records, c’est grâce à eux qu’on a pu travailler mais le changement fait du bien, je voulais travailler ailleurs parce que je voulais que cet album arrive ailleurs. Pour le line-up, j’ai l’habitude des changements parce que ça change constamment pour NOTHING au fil du temps. Chaque personne a pu laisser son empreinte, sa marque sur ce groupe. Toutes les personnes qui ont fait partie de ce groupe ont laissé un travail qui n’a pas été perdu. J’ai appris à former ce line-up selon la direction que prenait la musique. Avec le départ d’Aaron (Aaron Heard, bassiste de NOTHING de 2018 à 2022, ndlr), Christina (Christina Michelle, bassiste de NOTHING de 2022 à 2023, ndlr) et Kyle (Kyle Kimball, batteur de NOTHING de 2013 à 2022, ndlr) qui a été la force motrice derrière la batterie de NOTHING pendant le plus de temps, c’était vraiment un gros changement. Ça m’a amené à me demander si j’étais capable de continuer. J’ai choisi soigneusement les nouveaux membres du groupe : Zach (Zachary Jones, ndlr) à la batterie, il est brillant pour la musique électronique et c’est un vrai gorille quand il est derrière une batterie et je savais que cet album allait avoir des influences électroniques. Doyle (Doyle Martin, ndlr) est là depuis longtemps, je crois même que c’est l’une des personnes à être restées le plus longtemps dans NOTHING. Il écrit de très bonnes chansons et il a une très belle voix, bien plus belle que la mienne. Et il y a Bobb Bruno qui a tourné avec nous pendant trois ans il y a plus de dix ans. Il joue dans BEST COAST (duo de rock californien fondé en 2009, ndlr), il fait un super travail en studio, il est producteur et il a travaillé sur beaucoup de beaux projets. C’est vraiment un couteau suisse, il est très professionnel et c’est l’un de mes meilleurs amis donc c’est génial qu’il soit avec moi dans le groupe. Et enfin, il y a Cam Smith. C’est le plus jeune, c’est un très bon guitariste et maintenant, c’est aussi l’un de mes meilleurs amis. Quand je choisis les nouveaux membres, j’essaie de ne pas recruter quelqu’un qui sache seulement jouer d’un instrument. Je veux pouvoir passer du temps avec les gens que j’apprécie et avec lesquels je peux être dans un van pendant six semaines. Maintenant, tout est fait de façon plus intentionnelle et un peu moins chaotique, du moins aussi loin que va le planning. Pas qu’on ne voie pas de chaos à chaque coin de rue, mais on essaie de contrôler ce qu’on peut.

J’ai l’impression que l’album est plus contrasté que les précédents : "Cannibal World" et "Toothless Coal" sont plus heavy, "Purple Strings" est plus calme et "The Rain Don’t Care" est une vraie ballade. Vouliez-vous accentuer certaines caractéristiques de votre style ? Et souhaiteriez-vous les développer davantage dans d’autres créations musicales ?
On a toujours eu cette crise d’identité avec NOTHING, dès le début. On vient du monde de la musique heavy et on s’est isolé en jouant notre style de musique. Mais encore une fois, on est trop heavy pour les musiques douces et on est trop doux pour les musiques heavy, c’est un scénario qu’on connaît bien. On a toujours été une anomalie. Pendant six à sept ans, ça a été douloureux de faire ça : on n’avait pas vraiment de maison à laquelle se rattacher, tout était étrange. Quand les gens ont commencé à se lier avec la musique, c’est devenu une vraie force de pouvoir aller où on voulait et de jouer devant le public qu’on voulait. Des fois c’est bizarre et d’autres fois, ça a beaucoup de sens. Personnellement, j’aime me sentir un peu à part dans la musique, c’est comme si ça renforçait mon objectif. Tout devrait être difficile et compliqué pour pouvoir faire exister son art. Mais depuis qu’on fait de la musique, on a toujours eu cette crise identitaire : les musiques heavy doivent être faites d’une certaine façon, plus bruyantes, etc. mais on a aussi fait des musiques très tristes et déprimées qui sont plus calmes. Pendant un temps, ça n’avait pas beaucoup de sens quand les gens écoutaient l’album entier : ils avaient besoin d’assimiler l’ensemble. Mais ça fait quinze ans que je fais ça de façon assez difficile et maintenant, les gens attendent de nous qu’on fasse ce dont on a besoin. Quand j’ai commencé à travailler sur les démos de ces chansons, au lieu de faire une démo acoustique au téléphone et de le faire rentrer dans un moule, j’ai vraiment essayé de rester ouvert aux possibilités. Je voulais que ça sonne de façon naturelle dès la démo parce que c’est là que se trouve la majeure partie de l’âme de ces chansons. Je ne voulais pas perdre ça donc j’ai essayé de développer ces aspects et de renforcer certains éléments qui se trouvaient dans les démos. C’est comme ça que je me suis retrouvé avec les chansons les plus calmes. Mais même pour "Cannibal World", on voulait vraiment avoir ce son électronique qui sonne comme un jungle beat un peu shoegaze inspiré du milieu des années 90, mais en le rendant un peu futuriste. J’avais cette idée avant même d’avoir un riff de guitare ou quoi que ce soit d’autre en tête. J’essayais de le visualiser en me disant que si j’y arrivais, j’allais le faire et si je n’y arrivais pas, eh bien…c’est la vie ! (prononcé en français)

Vous avez créé le festival de shoegaze Slide Away. Pourriez-vous nous en parler un peu ?
C’est assez simple. Comme je l’ai dit, c’est lié à la crise identitaire du groupe. Aux débuts de NOTHING, j’avais très peu de soutien. J’avais l’image de l’ado relou qui envoie des mails à ses idoles des groupes des années 90 et qui essaie de se créer un réseau parce que son groupe n’appartient vraiment à aucune famille. Maintenant, je comprends que les gens ne répondent pas vraiment à ce genre de mails. Comme je n’avais pas beaucoup de soutien, j’avais vraiment l’impression de stagner et de rester seul et, pendant longtemps, j’ai essayé de traverser tout ça jusqu’à ce qu’on trouve notre style. Je trouve que Slide Away a du sens maintenant qu’on a une stabilité et une reconnaissance. Je ne suis pas un promoteur et la plupart du temps, je suis vraiment maniaque et je suis surpris que les gens me fassent confiance pour un tel événement. Maintenant, j’ai suffisamment montré ma valeur mais au début, je me demandais ce qui pourrait amener quelqu’un à me faire confiance, mais j’avais une équipe très forte avec moi et des gens en qui j’avais vraiment confiance, donc on l’a fait. L’objectif est vraiment de créer un espace transgénérationnel, un festival qui réunissent aussi bien les groupes des années 80 et 90 que ceux des années 2000, 2010 et ceux d’aujourd’hui. Réunir tout le monde sous le même toit et créer une véritable communauté dont on avait besoin depuis longtemps pour ce style de musique. Et voilà, c’est vraiment l’idée de base : garder des prix bas pour être accessible, garder l’éthique d’un festival dans un temps où tout est régi par l’argent. L’époque est vraiment terrible pour les groupes et pour les fans. J’ai déjà vécu tout ça et pour moi, c’est facile maintenant de voir ce qui ne va pas et de m’en détacher pour me dire que je veux construire autre chose. On peut construire quelque chose sur la base de ce qui fonctionne bien dans les festivals. C’est un moment vraiment très apaisé et très calme qu’on veut créer : tout le monde est heureux de venir, depuis l’équipe du lieu jusqu’aux fans, en passant par les groupes qui sont heureux de venir jouer, c’est vraiment un bon moment pour tout le monde. Maintenant, on continue d’avancer : on se déplace à l’international à Mexico City, au Japon et on va bien sûr travailler avec l’Europe. Les gens qui me connaissent savent que j’adore la France, je m’approprie beaucoup la culture française (rire). Ce qui est génial quand on fait un événement international, c’est qu’on peut avoir des têtes d’affiche qui viennent d’autres pays et on peut vraiment donner de la lumière à des groupes plus émergents qui sont très bons dans leur pays mais qui ont parfois du mal à s’exporter. C’est génial d’arriver à leur apporter un peu de visibilité et de les aider à développer leur réseau international.
Je ne savais pas que vous vous aimiez à ce point la culture française ! J’espère que vous pourrez bien vous entendre avec les groupes français.
Kyle, mon ancien batteur, a étudié l’Histoire de France en majeure à l’université et quand on prenait des jours de congé en France, on roulait en scooter et il me racontait un peu d’Histoire. J’aime aussi beaucoup la littérature et j’ai toujours lu beaucoup de littérature française.
Dans "Purple Strings", on peut entendre Mary Lattimore jouer de la harpe et elle avait déjà travaillé avec NOTHING. Pouvez-vous nous parler de votre collaboration ?
Mary et moi sommes vraiment les meilleur.e.s ami.e.s du monde. Elle a vécu à Philadelphie pendant un temps, on s’est rapproché et ensuite elle a déménagé mais on est resté en contact. Notre anniversaire tombe le même jour, le 11 septembre, donc j’en rigole en disant qu’elle et moi sommes vraiment les tours jumelles (rire) mais elle ne trouve pas ça aussi drôle que moi (rire). Elle est extrêmement talentueuse, j’ai toujours adoré ce qu’elle faisait et j’essaie de travailler le plus possible avec elle sur mes projets. Elle a joué sur « The Great Dismal » et « A Fabricated Life » (2021) et quand j’ai écrit cette chanson, je savais que je voulais que Mary joue dessus. Elle est suffisamment gentille pour abaisser ses standards et rejouer sur un album de NOTHING donc je lui suis éternellement reconnaissant.
Cet album peut être vu comme le chapitre final d’une ère musicale qui aurait commencé avec « Guilty Of Everything ». Qu’imaginez-vous pour l’avenir ? Pas forcément en pensant à un album, mais de manière plus générale.
J’en suis à un stade de ma vie où j’essaie de tout faire un jour après l’autre. Je ne veux pas me forcer à entrer dans un engrenage qui me broierait encore, j’ai envie d’être inspiré et de faire de la musique quand ça a du sens pour moi. C’est comme ça que j’avance ces jours-ci, un peu plus lentement. Je suis devenu complètement obsédé par NOTHING il y a quinze ans et j’ai mis beaucoup d’aspects de ma vie de côté au cours de ce processus. J’ai besoin de renouer du lien avec les relations que j’ai laissées de côté, celles que j’ai un peu rejetées et je n’ai pas envie de les perdre de nouveau donc en ce moment, j’avance jour après jour et je fais ce que je peux. Je me sens très bien avec la façon dont je gère ma vie actuellement.
Peut-être que vous prendrez des vacances en France ?
Peut-être ! Ça fait longtemps que je n’ai pas ouvert une bouteille de vin dans la campagne… Je reviendrai bientôt en Europe pour prendre quelques jours de repos.
