
Les plus avides des fans de la scène emo les ont déjà découverts en première partie de MOVEMENTS l'année dernière, et le groupe du New Jersey, basé aujourd'hui à Philadelphie, SWEET PILL est déjà de retour avec un second disque : « Still There's a Glow », second album risqué pour le groupe, qui a pu perfectionner son mélange de styles alors que sa chanteuse, Zayna Youssef traversait une dépression. En résulte un album intrigant, sincère et original, dont nous avons pu discuter avec Zayna elle-même.
Vous sortez votre deuxième album, le premier chez Hopeless Records ce vendredi 13 mars, et il semble très important pour vous. C'est d'ailleurs une des choses qui ressortent le plus à son écoute. Comment te prépares-tu actuellement pour chanter ces chansons très directes et honnêtes sur tes sentiments en live ?
Zayna : Wow, oui c'est très brut, n’est ce pas ? Honnêtement, si ça ne venait pas du cœur et d'un sentiment aussi honnête, je ne pense pas que je les chanterais très bien. Donc je pense que plus la chanson est honnête et réelle, plus il y a d'émotion, et plus je m'amuse sur scène, donc j'ai hâte !
J'ai effectivement ressenti que ''Tough Love'' était une chanson particulièrement directe sur ce point, car on y entend la douleur dans ton chant. Est-ce que d'écrire des paroles comme celles de cette chanson t'aide, ou est-ce que ça rouvre des blessures dont tu avais guéri ?
Je suis contente que tu parles de ''Tough Love'', car c'est une des chansons dont j'aime le plus les paroles sur tout l'album. Parce qu'elles sont vraiment remplies d'émotions. J'ai écrit ça quand j'étais plutôt triste, effectivement. Pendant qu'on écrivait cet album, j'ai commencé à suivre une thérapie, et à faire un peu plus la paix avec mes sentiments. Et cette chanson était vraiment une de celles qui me parlaient le plus. Mais comme je te le disais, plus c'est rempli de vérité, brute et honnête, plus c'est facile pour moi. Donc cette chanson a certaines des paroles dont je suis le plus fière. En particulier la phrase « I am scared but I'm not a coward » (« je suis effrayée mais je ne suis pas lâche », en français, ndlr).
Vous avez joué en France avec MOVEMENTS récemment, mais à part ça, on vous connaît assez peu ici. Peux-tu nous parler de SWEET PILL, pour ceux qui vous découvrent avec cette interview ?
J'aime à dire que SWEET PILL est un peu comme une balle rebondissante lancée à pleine vitesse dans une pièce (rire) ! C'est du rock emo avec beaucoup d'énergie. Les gars jouent de la musique très complexe, avec un peu de math rock dans le mélange, même si on garde un petit côté pop. Mais un concert de SWEET PILL est toujours rempli d'enthousiasme ! Et pour ce qui est de la tournée avec MOVEMENTS, c'était super ! On a pu jouer au Backstage By The Mill à Paris, qui est une super salle, et le personnel était très fun et sympa. J'ai passé un super moment !

L'album m'a surpris en termes de son, parce que la pochette est très intense, mais ça sonne plutôt doux et détendu sur une bonne partie des chansons. Il semblerait en fait que le côté lourd soit dans les paroles, mais que vous piochez un peu dans le FOALS des débuts, les albums solo de Hayley Williams et les débuts des FOO FIGHTERS, d'une certaine manière...
J'adore tous ces artistes ! Oui cet album est très différent pour nous. Je pense qu'on avait beaucoup de chansons nostalgiques des années 1990, qui se voulaient être des hymnes. Les FOO FIGHTERS sont une très bonne comparaison. JIMMY EAT WORLD est une autre influence que je citerais, mais je pense qu'il y a beaucoup de cette énergie de la fin des années 1990 à partir de laquelle on a construit. On sait écrire des chansons très puissantes, mais les gens n'ont pas encore entendu ce nouveau côté de nous, et je pense qu'on ne veut pas se répéter encore et encore. Quant à Hayley Williams, mon dieu elle est si cool ! J'aimerais pouvoir écrire comme elle !
J'imagine cependant que la plupart de vos titres étaient déjà écrits quand elle a sorti « Ego Death At A Bachelorette Party », mais il y a des similarités.
C'est cool ! A vrai dire j'ai écrit certaines chansons à la dernière minute. Il ne nous restait que deux jours de studio, et je me suis dit « OK, je doit écrire trois chansons avant la fin ». Mais je ne sais pas si l'album de Hayley était sorti en juillet. Mais j'ai toujours été une très grande fan d'elle, et même de ses autres projets. « Flowers For Vases » est très bon, mais ses EP et ses albums très tristes m'ont vraiment influencée.
J'ai lu que votre album a aussi été réécrit du début suite à une panne d'inspiration autour des premières démos. Comment vous êtes-vous sentis quand vous avez repris de zéro ? Et avec le recul, penses-tu que certaines de ces demos auraient pu être utilisées ?
C'est marrant que tu dises « auraient pu être utilisées », parce que c'est justement ce qu'on fait en ce moment-même ! Initialement, on faisait de petits voyages dans des cabanes, on allait dans les bois pour faire autant de bruit qu'on voulait aussi longtemps qu'on le voulait. On y est allés une fois, et on avait une vingtaine de bonnes idées, mais je souffrais également de ma dépression. J'avais du mal à me concentrer, et à écrire. Donc j'ai demandé aux gars si ça ne les embêterait pas de continuer à écrire, et c'est ce qu'ils ont fait. On en est tous très heureux, car certaines des chansons qui ont fini sur l'album étaient parmi les idées les plus nouvelles qu'on avait eues ! Mais on n'a pas tout jeté, ça existe toujours, et actuellement, on construit à nouveau autour de ces idées, pour les rendre plus grandes qu'elles ne l'étaient. Donc peut-être que tu les entendras plus tard !
Quelles étaient les chansons que vous aviez écrites en dernière minute, que tu mentionnais un peu plus tôt ?
Alors c'est marrant parce que ce sont certaines de nos chansons préférées ! Les gars avaient tout écrit, et c'est moi qui étais en retard. Mais la dernière chanson que j'ai écrite était ''Letting Go'', qui est la dernière de l'album. Il nous restait littéralement un jour dans le studio, sur les deux semaines qu'on avait prévues, et je me suis juste dit « allez, je m'y mets ». Les autres étaient ''Rotten'', dont j'avais certaines parties déjà écrites mais pas finies, ''Smokescreen'', pour laquelle ma partie de chant n'existait pas jusqu'au dixième jour de studio, et ''Holding On''.
C'est drôle que ce soient ces quatre chansons-là, car il s'agit de mes quatre préférées !
Pareil ! Je pense que ce que ça dit sur moi, c'est que je suis mon pire ennemi. Et quand l'horloge tourne, et que je n'ai pas le choix, je me dis « OK, ça va se passer comme ça ». Et je pense que je réalise peu à peu que je suis très dure avec moi-même. Et c'est quelque chose qui était là tout le long de la création de l'album. Je me disais « ce n'est pas assez bien », mais quand je chantais aux gars ils me disaient « oh mon dieu, Zayna, c'est super » !
Une partie de l'album a été faite avant que tu traites ta dépression, et une autre après. Je trouve que ça s'entend particulièrement sur ''Slow Burn'' et ''Tough Love''. Est-ce que tu penses que la thérapie a eu un rôle important dans le fait de finir cet album ?
Oh mon dieu oui ! Quand on est allés bosser dans la cabane pour la première fois était en mars 2024, et c'est quand la chanson ''Slow Burn'' est venue. Je n'avais pas encore écrit les paroles, mais les gars avaient écrit la chanson, ainsi que ''No Control'', ''Sunblind'' et quelques passages de l'album. Et j'ai commencé à suivre une thérapie en décembre de cette année-là. Donc quand on est retournés à la cabane, on a écrit le reste de l'album de décembre 2024 à juillet 2025, et fin juillet 2025 on l'a enregistré, et nous voilà à le sortir un an plus tard. ''Tough Love'' est effectivement écrite en juillet 2025, et tu as ''No Control'', qui date de 2024 et où tu peux entendre que je parle très directement du fait que je n'ai aucun contrôle sur moi-même. Et à travers la thérapie, tu apprends des choses à propos de toi, et des gens autour de toi, et de comment interagir avec eux. En gros, tu apprends à te contrôler du mieux que tu peux, et je pense que c'est là qu'est venu le titre de l'album, « Still There's a Glow ». C'est cet espoir que s'il y a une lueur, il y a une braise dans le feu, et c'est suffisant pour en démarrer un nouveau. Donc je pense vraiment que la thérapie a influencé cet album. Elle m'a vraiment inspirée à ne pas rester au fond du trou, et à me bouger un peu. Je ne dis pas qu'on est faits d'acier et indestructibles, mais il faut apprendre à être sympa avec soi-même tout en admettant des choses qu'on ne veut pas forcément entendre. Et c'est ce qu'est cet album. J'ai en tête que cet album pourrait aider des gens à travers ça, et en tout cas je l'espère, car c'est ce que la musique a fait pour moi ! J'ai toujours été de l'autre côté, et je sais ce que c'est d'attendre un concert, et de voir le groupe jouer cette chanson que tu as écouté, sur laquelle tu a pleuré, en criant et en regardant tout le monde autour de toi le crier aussi. C'est une thérapie aussi, d'une certaine manière, et j'en comprends totalement le pouvoir. Et c'est pour ça que je veux que ce soit aussi honnête.
Pour parler plus en profondeur des chansons en elles-mêmes, j'aime beaucoup ''Rotten'', qui a une énergie explosive qui correspond bien à ta définition de SWEET PILL un peu plus tôt. Peux-tu me raconter l'histoire de cette chanson ?
J'en avais écrit une partie, je crois que j'avais les phrases « some of it's spoiled, but all of it's rotten ». J'avais cette phrase en premier car je savais que je voulais parler de comment la nourriture peut devenir mauvaise. J'avais cette idée en tête, mais je ne savais pas comment la finaliser. Et je pense qu'encore une fois, la pression d'être en studio m'a forcée à la compléter. Mais pour ce qui est de la chanson, je pense qu'il s'agit de la chanson la plus différente du reste de l'album. On aime beaucoup le groupe FLESHWATER, et on l'appelle régulièrement « notre morceau de FLESHWATER », parce que ça sonne comme quelque chose qu'ils auraient écrit (rire) ! Mais pour moi, ça a encore une fois un rapport avec la thérapie, car j'y admets que je ne suis peut-être pas la meilleure personne que je pense être, et que j'ai peut-être des tendances à être pourrie (« rotten » en anglais, ndlr). Parfois je pense être directe, mais je ne le suis pas. J'ai tendance à jouer sur les mots pour obtenir ce que je veux, mais je pense que tout le monde a ce côté sombre, non ? Et on choisit d'agir pour changer ça ou non. Cette chanson est un peu à propos de cela, c'est un peu comme si je m'interpellais moi-même.

J'imagine qu'on peut dire que de jouer sur les mots est un peu le propre du parolier, quelque part (rire) !
C'est vrai (rire) ! D'ailleurs je ne sais pas combien de fois j'ai réécrit ce refrain. J'avais la mélodie, mais je n'arrêtais pas de changer les mots. Mais je tournais autour des mots, et j'y revenais tout le temps. A chaque fois je me disais « OK, c'est la bonne », puis je tournais autour à nouveau (rire) !
J'ai également beaucoup aimé ''Holding On'' car on y sent un véritable espoir, qui est très rafraîchissant dans un monde aussi sombre. Quelle est la chose qui t'aide à garder espoir en ce moment ?
Eh bien, c'est la musique, bien sûr, dans le sens le plus général possible. Ça a toujours été la musique, parce que ça m'a toujours donné comme une étincelle dans la poitrine. Et maintenant que j'ai cette plate-forme, et que de nombreux artistes aussi, c'est génial de voir des gens qu'on admire parler des choses qui comptent pour soi. Je ne sais pas comment sont les choses en France, mais en Amérique, ça ne se passe pas bien. C'est plutôt horrible politiquement. Je me réveille tous les jours en lisant mon téléphone et en ne croyant pas les gros titres que je lis. On dirait une blague, et je me sens tellement impuissante ! Je veux dire, qu'est-ce que je pourrais y faire ? Puis je réalise que j'ai SWEET PILL, et je me dis que c'est la seule chose sur laquelle j'ai du contrôle, et je vais toujours essayer d'aller vers la bonté avec. J'espère que les gens qui nous écoutent la choisiront aussi ! Je pense que l'espoir que j'ai, c'est que ce groupe et cette communauté qu'on a soit accueillante. C'est difficile de trouver ça de nos jours. Et je pense que c'est l'espoir que j'ai. Après, j'ai aussi un chat noir, et quand je me sens très triste, je le tiens juste très fort, donc c'est mon autre rayon d'espoir (rire) !
C'est vrai que de voir des groupes comme GREEN DAY, DROPKICK MURPHYS ou Noodles de THE OFFSPRING parler sur ces sujets donne un peu d'espoir dans la scène musicale !
Oui, ça donne l'impression d'être du bon côté de l'histoire. C'est le plus grand « green flag » possible. J'ai l'impression de faire quelque chose de bien quand je soutiens ces gens. Puis quand ces grands groupes te soutiennent en retour alors qu'ils n'en ont pas besoin, c'est très encourageant. Ils n'ont pas besoin de dire ça. Et pour être honnête, j'ai parfois peur car je suis une femme arabe, et si je disais de libérer la Palestine, ou si je parlais du moindre sujet, certaines personnes pourraient mal le prendre. Parfois j'ai peut que quelqu'un décide de s'en prendre à moi physiquement. Mais en tout cas, ces groupes ne nous doivent rien, mais ils ressentent quand même l'importance de le dire, et c'est pour ça que c'est si agréable comme sentiment.
Quel est ton conseil pour ceux qui vivent actuellement avec la dépression ?
Je pense que la chose la plus importante que mes amis m'ont dite, c'est qu'il fallait que je voie un docteur. Je me suis demandé si j'étais folle, ou si j'avais l'air folle. Pourquoi j'irais voir un docteur parce que je suis triste ? Et j'y suis allée car je n'avais pas le choix. C'était comme si je n'avais plus d'options. Et quand je suis allé voir le docteur, il l'a pris très sérieusement, et même après ça, je m'en occupe seule maintenant, en prenant des médicaments. Et je pense que je voudrais dire à tout le monde que ce n'est pas embarrassant de demander de l'aide. Vous n'êtes pas seuls. Je ne connais pas la vie de tout le monde, ni ce qui les a menés à la dépression, mais si vous l'avez, vous n'êtes pas aussi seuls que vous le croyez. Et vous pouvez trouver de l'aide là où vous l'attendez le moins. J'étais désespérée, et normalement je n'aurais pas écouté mes amis quand ils m'ont dit d'aller voir un médecin, en me disant que je n'avais pas le temps. Mais j'ai écouté, et ça a pris beaucoup de travail... Mais en gros, ne soyez pas embarrassés de demander de l'aide !
Quelle chanson de votre album correspondrait le mieux à ton humeur aujourd'hui ?
J'écoute pas mal ''Jinx'' (« malédiction » en anglais, ndlr). Je n'écoute pas beaucoup l'album parce que je l'ai beaucoup entendu et je veux écouter quelque chose d'autre maintenant, mais j'ai récemment recommencé à écouter ''Jinx''. Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que j'aime la chanter. Je ne pense pas trop manquer de chance actuellement. Je pense même que j'ai pas mal de chance. Mais j'aime beaucoup le son de ce morceau. Je pense que je vais un peu mieux que quand je l'ai écrit.
Donc tu as brisé la malédiction, le ''Jinx'' !
J'ai brisé la malédiction, oui (rire) ! Ce n'est d'ailleurs pas un hasard que notre album sorte un vendredi 13. En plus, j'ai un chat noir que j'évoque dans la chanson (rire) !
Est-ce que tu penses, d'ailleurs, que c'était un pari risqué de faire cet album de cette manière, un peu plus calme que le précédent ?
Oui, c'est vraiment pour ça que je suis si nerveuse, parce que j'ai l'impression que les gens s'attendent à du rock pur et simple. Mais je m'inquiète plus pour la musique que pour ce qui est dit dans les paroles. On avait vraiment envie de le faire comme ça, donc soit on se tire une balle dans le pied, soit les gens vont aimer, mais finalement on ne fait pas notre musique pour les gens, mais parce que ça nous fait nous sentir bien. On n'y va pas en ayant un but en tête.
