22 mars 2026, 13:22

POISON THE WELL

Interview Ryan Primack


C'est un retour qu'on n'attendait plus ! Plus de quinze ans après son dernier album, le groupe pionnier du metalcore POISON THE WELL est de retour avec un nouveau disque, plus osé encore que les précédents, toujours entre violence pure et mélodies complexes. Et à l'image de la musique du groupe américain, notre discussion avec Ryan Primack, guitariste et compositeur d'une bonne partie de l'album, fait des étincelles ! Entre discussion technique et interprétation de paroles, redécouvrez l'un des piliers de la scène metalcore !
 

Vous revenez avec « Peace In Place » seize ans après votre dernier album. Qu’est-ce que ça fait de revenir en frappant un grand coup ?
Ryan Primack : C'est un défi. C'est bizarre. Le monde est un endroit différent depuis la dernière fois qu'on a sorti un album et on ne sait jamais ce qui peut arriver. J'imagine que quand on fait un album, on l'aime mais on se demande si les gens en auront quelque chose à faire. Peut-être que oui, peut-être que non... Donc je ne dirais pas que c'est terrifiant, mais c'est une de ces inconnues qui sont dérangeantes parce qu’on se demande comment ça va se passer. Surtout moi, d'ailleurs, car je ne sais pas faire quoi que ce soit d'autre que ce que l'on fait ! Donc même si on voulait faire un peu ce qui marche en ce moment, on ne pourrait pas parce que je ne sais pas le faire.

Comme tu l'évoquais à l'instant, la scène metalcore a beaucoup évolué et vous avez ouvert la voie à beaucoup de groupes comme COUNTERPARTS ou KNOCKED LOOSE par exemple. Comment vous êtes-vous préparés pour revenir dans une scène très différente de celle qui existait quand vous avez arrêté ?
Je ne crois pas que je me sois vraiment préparé. Je pense que je me suis juste sorti cette idée de la tête. D’ailleurs, je trouve ça drôle que tu me le demandes car j'y réfléchissais hier. Je ne pense pas que j’aurais pu m’y préparer ou comprendre le monde autrement qu'en acceptant que celui qui existait il y a quinze ans est différent du monde d’aujourd’hui. C'est presque comme une thérapie (rire) ! Je ne pense pas qu'on puisse changer qui on est. On est ce qu’on est et si on reste transparent et honnête à ce sujet, alors tout ce qui en ressort devait forcément ressortir. Je ne pense pas que je puisse « keep up with the Joneses », pour reprendre une vieille expression sur le fait de tenter de suivre le rythme des voisins. À presque cinquante ans, je n'ai pas la même façon de voir les choses donc je vais juste la garder telle qu'elle est.

Quel élément a lancé ce processus créatif ?
Jeff, Chris et moi nous sommes rassemblés il y a longtemps, dans une galaxie très lointaine (rire). On avait une autre version d'une chanson qui a fini sur notre deuxième album et on s'est dit : « Et si on la refaisait comme on voulait la faire initialement et qu’on voyait ce qui se passe ? ». On l'a fait avec un de nos amis, puis quelques années ont passé. Ensuite, on s'est demandé ce qui se passerait si on se revoyait. On a écrit et enregistré des chansons mais ce n'était pas exactement ce qu'on voulait. Puis on est retournés en studio et on a enregistré huit autres chansons et ça a fini par être cet album. Je pense que tout le monde en est plutôt content. Avec du recul, je crois qu’on est plutôt satisfaits de ce qu'on a créé, même si je ne sais pas si ça plaira à qui que ce soit d'autre.

J'étais un peu surpris que votre single ''Trembling Level'' ne soit pas sur l'album.
Oui, il y a eu quelques allers-retours quand on était en train de finir l'album. Ce groupe fonctionne comme une démocratie, c’est pour ça que ce single n'a pas atterri sur l’album. Moi, je l'y aurais mis (rire) !


Pendant ces années d'absence, as-tu totalement arrêté d'écrire ou avais-tu quelques riffs en tête ?
J'écrivais des petits trucs. Je crois que de 2009 à 2014 ou 2015, je n'ai rien écrit du tout, puis j'ai commencé à jouer avec des idées. Ensuite, la pandémie a eu lieu et mon travail a été mis en suspens. Donc je me suis dit : « Je vais avoir du temps à occuper, pourquoi je ne m’y remettrais pas ? ». Je n'avais pas arrêté de travailler depuis qu'on avait fini de tourner. Donc j'ai commencé à enregistrer davantage de petites idées mais rien de sérieux, je m'amusais juste. J'ai joué beaucoup de guitare pendant toutes ces années, mais rien qui permette d’écrire un vrai morceau.

Cet album marque l'arrivée du guitariste Vadim Taver et Noah Harmon à la basse dans le line-up officiel de POISON THE WELL. Comment l’alchimie du groupe a-t-elle évolué avec leurs arrivées ?
Je pense que leur présence est toujours très positive. On est amis avec Vadim depuis la fin des années 1990 et c'est une des âmes les plus douces et gentilles que j'aie jamais rencontrées. Un véritable être humain de qualité. Et Noah connaît Chris depuis longtemps. J'ai tendance à être un peu cynique et sombre mais son côté encourageant me contrebalance bien ! Et c'est un gars très courageux.

Et avec Chris et Jeff, est-ce que votre relation a changé après seize ans ou est-ce que c'est comme rouler à vélo ?
C'est comme rouler à vélo, en bien comme en mal (rire) ! Quand un vélo déraille et part un peu en cacahuète... Ouais, c'est comme rouler à vélo, on se dit : « Ce vélo est cool », puis on a une prise de conscience : « Merde, on ne peut pas passer la quatrième vitesse sur ce vélo ! » (rire).

C'est un de vos albums les plus lourds : il y a de la colère, de la frustration, mais aussi de la consolation et de l'honnêteté, notamment au milieu de l'album. Est-ce que cet enchaînement représente vos voyages personnels ?
Je pense que l'ordre des chansons tel qu'il est, est arrivé par hasard. Mais je pense que ça a toujours été un de nos buts avec le groupe : communiquer tout le spectre de nos émotions personnelles. En tant qu'être humain, je ne peux pas être uniquement frustré ou en colère tout le temps. Quand je me demande comment écrire, je veux que même si je suis en colère, il y ait un sens de la nuance, même s’il est un peu caché. Je pense que la colère s’accompagne d’un genre de sentiment de solitude... Je crois qu'à la racine d’une grande colère, se trouvent un sentiment de solitude et une impression de ne pas être compris.

J'ai effectivement pu entrevoir ce sentiment sur ''Plague Them The Most'' lors du break un peu alternatif et contemplatif au milieu de la chanson. J'ai même imaginé être dans un mosh pit et avoir ce moment de réflexion au ralenti . Est-ce que c'était l'idée derrière ce break ?
Oui, je pense que quand j'assemblais ça, que ce soit conscient ou non, je pensais aux moments où les choses sont très tendues, où on se surprend à être stressé et où on se dit : « Calme-toi, ça va aller. ». Puis on essaie de reprendre pied mais parfois, ça ne marche pas. C'était un peu l'idée derrière ce titre. C'est la grande respiration que tout le monde te dit de prendre avant de réagir, et parfois, tu n'arrives pas à ne pas réagir. Ça le rend d’autant plus efficace que c’est le seul moment comme ça sur l'album !

Oui, on l’écoute et on se dit : « C'est un choix étrange ».
J'aime ça. Si tu me fais choisir entre quelque chose qui aurait du sens et quelque chose de bizarre, neuf fois sur dix, je choisis ce qui est bizarre (rire) ! C'est celui qui est intéressant, inattendu, qui te saisit l'oreille ou qui t'énerve. Ça provoque une émotion en toi et à chaque fois, je me dis : « Je fais ce choix, celui qui n'a pas de sens. ». 

En parlant de drôles de choix : dans les clips, on voit que tu n'utilises que des Telecasters sur cet album, ce qui n'est pas commun dans le metal !
Oui, après le vol de notre matériel vers 2008, j'ai joué sur des Les Paul pendant des années. Je me suis dit que je ne pourrais jamais remplacer les Les Paul qui ont été volées. C'étaient celles que je préférais par-dessus tout. Puis j'ai commencé à acheter des Telecasters et je me suis dit que ça marchait bien, que ça allait droit au but. Il n'y a rien dessus, c'est juste l’instrument qui fait du bruit et le reste est entre tes mains. J'aime l'idée selon laquelle on n’est pas censé utiliser ça pour notre style. Mais finalement, c'est un peu comme une crosse de hockey avec des cordes : ce sont les guitares les plus simples et elles ne font rien pour nous aider. Il faut les maîtriser soi-même !

Pour revenir à l’album, j'ai beaucoup aimé "Wax Mask" qui est un des titres les plus brûlants. Pour sortir une performance aussi abrasive, dans quel état d'esprit te mets-tu avant d'enregistrer ?
Généralement, j'ai juste peur de mal jouer (rire) ! Mais du côté du son, je trouve que j'ai une main droite trop ferme, c'est frustrant. Je joue de la guitare très fort, ce qui est stressant au niveau de l'accordage : je tape tellement fort que je la désaccorde souvent. Mais j'utilise des accords bizarres et ça le cache : ça sonne déjà de manière dissonante, donc peu importe que la guitare soit accordée ou non.

Il y a d'ailleurs beaucoup d'accords complets dans ton jeu, plutôt que les fameux accords de puissance si chers au metal, au punk et au hardcore...
Oui, j'essaie de toujours utiliser les six cordes en même temps si c'est possible. J'utilise souvent mon pouce sur la main gauche. Et pour les accords un peu abrasifs, au lieu de jouer un accord majeur normal, je le joue une quinte au-dessus pour qu’il sonne de façon étrange. J'aime ce qui est tendu, j'essaie toujours de tout faire sonner avec de la tension parce que tout est toujours un peu tendu dans la vie, pas vrai ? Les sentiments ne sont pas toujours agréables. Il y a toujours quelque chose qui s'apprête à nous tomber dessus et on a toujours ce sentiment que n'importe quoi peut arriver. La paranoïa est notre meilleure amie !

J'ai ressenti ça sur tout l'album. Quand on arrive à un passage où on se sent en sécurité, avec une partie mélodique, on sait qu'il peut y avoir quelque chose de fou et de violent juste après !
Oui, ou très probablement quelque chose qui rendra le moment plus amer. Je crois qu'il y a des années, un vieil ami a écouté des chansons qu'on avait enregistrées et m'a fait le compliment le plus intéressant de tous les temps. Il m'a dit : « Ces chansons sonnent comme si quelqu'un te regardait aux toilettes. » (rire) ! Je me suis dit que c'était bizarre mais génial ! Je veux que nos musiques soient aussi inconfortables que ça.

Vous aviez déjà sorti deux chansons de l'album, ''Thoroughbreds'' et ''Everything Hurts'', qui montrent un peu les deux faces de cet album, allant de riffs tempétueux à la MASTODON à des choses plus lentes et menaçantes sur ''Everything Hurts''. Qu'as-tu pensé des retours des fans sur ces chansons ?
J'essaie de ne pas savoir. Je suis un être humain incroyablement fragile et je prends ces choses trop au sérieux et trop à cœur donc j'essaie d'en rester loin. Je ne peux plus rien y changer. Parfois, on lit une critique et on se dit : « Merde, c'est un peu vrai ! ». Je lis rarement une critique qui n'a aucun mérite. Ce qui me fait peur, c'est de me dire : « Je ne l'avais pas vu comme ça, mais c'est vrai. » et de ne pas pouvoir régler le problème. Ça devient juste frustrant. Donc je n'ai vu aucun commentaire. Mais les gens ont eu des années pour préparer de bonnes insultes pour nous (rire) !

J’ai été captivé par ''Drifting Without End'' parce qu'elle a une atmosphère un peu rêveuse à la DEFTONES. Peux-tu parler un peu de cette chanson ?
J'avais cette petite partie de clavier que j'avais écrite à la guitare, puis j'ai pensé à cette ligne de basse et j'ai trouvé que tout s'assemblait bien de manière compacte... Sauf la guitare qui flottait un peu par-dessus mais j'ai trouvé que ce serait sympa. Quand le refrain est arrivé, ça s'ouvrait sur une mélodie plus grandiose et c'était tout. Il n'y a d'ailleurs pas beaucoup de passages où je joue les six cordes en même temps sur cette chanson mais l’accordage est intéressant : la partie rythmique principale permet d'avoir beaucoup d'octaves au sein du même accord. Et aucune des guitares ne joue de la même manière dans cette chanson. S'il y a une deuxième ligne de guitare, c'est une partie différente, des accords différents, une voix différente... J'essaie de faire ça le plus souvent possible et de ne pas doubler les choses. Si je double une partie de guitare, je vais toujours ajouter quelque chose de différent qui ouvre vers une note du refrain. C'est comme ça qu'on peut faire rentrer encore plus de dissonance en bonus.


Quand tu écris un riff comme ça, est-ce que tu as la partie technique en tête ou est-ce que tu penses plutôt à ce que tu veux représenter, un peu comme une scène de film ou une métaphore ?
Je ne sais pas si j'ajoute consciemment de la visualisation aux choses mais je me pose avec une idée de base en tête, puis j'essaie de créer au moins deux mélodies au sein de cette idée.

Penses-tu au live quand tu écris ? Avec autant de lignes de guitare, est-ce que tu as en tête celles que tu garderas pour les concerts ?
J'ai une idée générale, mais je me tire une balle dans le pied en studio (rire) ! Parce que je me dis juste : « On trouvera un moyen. » avant de finir par me dire : « Je n'arrive pas à le trouver. » (rire) ! Et quand on doit les jouer en live, je me dis : « Je ne peux pas jouer deux parties de guitare à la fois ici, mais on va trouver quelque chose qui s’en approche ». Pour être honnête, je suis un grand fan des groupes dont le son change entre l’album et le live. J'essaie de faire en sorte que les parties que je joue soient différentes parce que c'est différent : c’est une présentation différente et on essaie de communiquer quelque chose de différent. Ça agace un peu mes collègues du groupe mais je ne sais pas faire autrement qu’en étant moi-même (rire). Mais il y a évidemment des moments où je me mets vraiment dans la merde. Par exemple, sur le dernier morceau de l'album, je dois passer du dernier break où le morceau prend une respiration à un passage où je gratte à toute vitesse, ma main doit passer d'une position à une autre très rapidement. Celle-là va être marrante à adapter, ce sera marrant de me louper la première fois qu'on la jouera (rire) ! Mais je me suis mis moi-même dans cette situation.

Quelle chanson de l'album correspondrait à ton humeur aujourd'hui ?
Régulièrement, je pense que les chansons qui correspondent le mieux à mon humeur sont soit la chanson ''Melted'', soit ''Everything Hurts''. Il y a des parties mélodiques dedans qui rendent la chanson plus dramatique. J'ai tendance à aimer les chansons les plus dramatiques de l'album qui ont des moments de calme et des moments extrêmes. Plus la chanson change du tout au tout, plus je la trouve cool parce que mon cerveau fonctionne comme ça.

Est-ce qu'on vous reverra bientôt en France ?
Je ne sais pas. Jeff, notre chanteur, vient de devenir papa donc je ne sais pas trop ce que le futur nous réserve mais je suis sûr que c'est prévu. Ce que je ne sais pas, c'est quand ce sera. Mais quand on est venus en automne, c'était génial. J'ai toujours beaucoup aimé venir en Europe et être à l'étranger. J'aime les différences de cultures et j'aime apprendre de nouvelles choses. Je trouve que c’est toujours amusant de changer de continent. On découvre beaucoup de nouvelles manières de faire de la musique parce que, malgré Internet, on passe forcément à côté de certaines choses qui sont loin de nous, même si tout est à portée de doigts maintenant. En Inde, les gammes sont totalement différentes, c’est pareil pour le Japon ! C'est cool, on entend beaucoup de musique qu’on n’a jamais entendue et on rencontre des gens qu’on n’a jamais rencontrés.

Qu'attends-tu des prochaines dates et que devrait-on en attendre ?
Je pense que ce sera plutôt similaire à tous nos concerts. Ce sera amusant de jouer de nouvelles chansons, ça fait longtemps que je ne me suis pas dit : « On va jouer une nouvelle chanson. ». Jusqu'à l'année dernière, ça faisait presque vingt ans ! C'est dingue ! Donc ce sera intéressant de faire ça, même si ce sera un peu bizarre au début. J'ai hâte !

Blogger : Jed Mosley
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