11 avril 2026, 09:45

SPIRIT ADRIFT

Interview Nate Garrett


​Peu de groupes dans le doom ont eu la carrière de SPIRIT ADRIFT dont le succès a suivi le rythme de sortie de ses albums. D’abord solo, le projet mené par Nate Garrett a gravi les échelons au cours de ses onze années d'existence. Au moment de cette interview, SPIRIT ADRIFT n’a annoncé ni la sortie du single ''Eternal Celestial Spin'' ni la fin de sa carrière. C’est seulement deux semaines plus tard que Nate Garrett a rendu publique la fin imminente de SPIRIT ADRIFT ainsi que la sortie surprise de l’album « Infinite Illumination » dont nous avons pu discuter longuement. Nous avons également abordé la fin du groupe, quelques réflexions existentielles et autres anecdotes de composition. Alors fêtons ensemble la fin de SPIRIT ADRIFT avec ce bel échange !
 

Vous sortez « Infinite Illumination » par surprise le 10 avril. Comment te sens-tu par rapport à cet album ?
Nate Garrett : Très bien. J'ai fait beaucoup d'albums avec beaucoup de groupes différents et il y a toujours un moment où je me dis : « J'aimerais pouvoir refaire ça. » ou : « J'aimerais que ça puisse être mieux fait. » ou encore : « Je devrais changer ça. », etc. Je crois que c'est le premier album sur lequel j'ai travaillé dont je suis complètement satisfait. Je ne veux pas dire qu'il est parfait, aucun de mes albums préférés ne l’est. Mais il y a des petits moments humains un peu partout dans celui-ci. Je me sens très très bien à propos de cet album. J'ai hâte que les gens l'écoutent !

Pourquoi avoir choisi d'en faire une surprise ?
Pour différentes raisons. On travaillait avec Century Media pour les albums précédents et on est de nouveau sur 20 Bucks Spin pour celui-ci. Mais pour moi, Century Media était une expérience un peu différente de bien des manières : l'une des choses que je ne supportais plus, c'est la longueur des lancements d'albums. Sortir le single, annoncer que l'album arrive, puis devoir faire des clips... Je n'aime pas faire de clips. Je ne trouve même plus qu’il y ait de raison valable d’en faire. Je suis un gars qui écoute des albums, j'ai grandi en le faisant et c'est comme ça que j'aime vivre la musique. Donc c'était un mélange de tout ça. J'ai aussi noté que certains écoutent un single ou deux en amont et se font une opinion sur tout l'album à partir de ceux-ci, même s'ils ne l'ont pas entendu en entier. Ce n'est pas forcément une bonne ou une mauvaise chose, mais je préfère que les gens abordent l’ensemble. Ça fait un moment que je voulais sortir un album comme ça donc je suis heureux de pouvoir le faire ! Comme ça, sans singles en amont, j'espère que les gens l'écouteront en entier et le vivront de la bonne manière.

C'est vrai que récemment, on a vu quelques albums ne pas forcément prendre parce qu'il y avait eu cinq ou six singles et que les gens se sont déjà fait leur avis avant même qu'ils ne sortent...
Oui, exactement ! J’ai beaucoup réfléchi pour savoir si on devait le faire comme ça. Je regardais un documentaire sur LED ZEPPELIN qui s'appelle « Becoming Led Zeppelin ». Parfois, on pense qu'il n'y a rien eu avant notre époque où tout est au format court et orienté vers les singles. Plus rien n'est vraiment orienté vers le format album. Mais Jimmy Page parlait de la fin des années 1960 et c'était la même chose avec la radio à cette époque ! La radio FM (ou l'inverse, c'était peut-être AM) était obsédée par les singles de pop. Ils n'en avaient rien à faire des albums ou de ce qui s’en rapproche. Tandis que la radio AM (encore une fois, peut-être l'inverse) était plus orientée vers les albums complets. Et quand LED ZEPPELIN travaillait sur son premier album, ils avaient ça en tête. Ils n'ont sorti aucun single en avance, ils ont juste sorti l'album. Tout l'album passait à la radio, j'ai trouvé ça plutôt cool. C'était une autre époque pendant laquelle l'industrie voulait que tout soit basé sur les singles et le format court et LED ZEPPELIN a dit : « On les emmerde, on fait un album, on veut que les gens l’entendent en entier ! ».

Vous avez quand même sorti le single ''Eternal Celestial Energy'' en mars...
C'est vrai, mais il ne fait pas partie de l'album. On a enregistré dix titres, mais seulement huit d’entre eux sont sur l'album. On a choisi de sortir un des titres en mars pour capter l'attention des gens et les rendre enthousiastes. Je crois qu'on fait presser la dernière chanson en flexi disc chez Decibel Magazine ici, aux États-Unis. Je crois qu'elle sera là-dessus et on la sortira sûrement en streaming quelque part aussi. On espère qu'à un moment, si le vinyle physique se vend assez bien, on pourra sortir une version deluxe double vinyle et mettre les dix chansons dessus.


Est-ce que tu penses que le fait de bosser sur NEON NIGHTMARE, que tu as fait en hommage à Peter Steele et son écriture singulière, avant cet album, t'a permis de changer ta manière de travailler ?
Pas vraiment. Je travaille de cette manière depuis pas mal de temps et j'ai tendance à vraiment délimiter les choses : quand je travaille sur quelque chose, j'y vais à fond. Quand je faisais NEON NIGHTMARE, je ne pensais pas à SPIRIT ADRIFT du tout et je ne travaillais sur rien qui ait un lien avec SPIRIT ADRIFT. Tout ce que je faisais, c'était lire un maximum de choses sur Peter Steele : lire ses interviews, celles de sa famille et écouter non seulement du TYPE O NEGATIVE, mais aussi tous ses albums préférés. Donc j'écoutais THE BEATLES, « Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band », les débuts de BLACK SABBATH et « Dark Side Of The Moon » en essayant de vraiment rentrer dans son esprit grâce à ses influences. Quand est venu le moment de commencer à travailler sur SPIRIT ADRIFT, j'y suis allé à fond et je ne réfléchissais plus à NEON NIGHTMARE. Par contre, sur NEON NIGHTMARE, j'ai utilisé des méthodes que je n'avais jamais employées avant : par exemple, je commençais certaines chansons par une mélodie vocale plutôt qu'un riff alors que pour SPIRIT ADRIFT, je commence toujours chaque chanson par un riff de guitare et je construis le reste autour de ce riff. J'avais une idée très claire de ce que je voulais faire de cet album. Les styles de metal que j'ai découverts en premier étaient le doom metal à l'ancienne et les débuts du thrash metal donc quand je grandissais, mes groupes préférés étaient BLACK SABBATH, TROUBLE, PENTAGRAM et SAINT VITUS d'un côté et du côté thrash, c'était les débuts de METALLICA, TESTAMENT, SLAYER etc. J'aime mélanger les deux et trouver le lien entre le vieux doom metal et le thrash à l'ancienne. Je réfléchissais beaucoup comme ça quand j'ai commencé à travailler sur le nouveal album de SPIRIT ADRIFT.

On entend effectivement beaucoup de PENTAGRAM dans cet album !
Oui, beaucoup ! J'écoutais énormément de PENTAGRAM et de MERCYFUL FATE. Tous mes groupes de doom préférés ont des passages rapides et des passages lents, que ce soit BLACK SABBATH ou SAINT VITUS. D’ailleurs, c’est aussi le cas de tous mes groupes préférés de thrash. Il faut juste trouver le bon ratio !

L'album lui-même a été créé dans un contexte très difficile pour toi (sa femme ayant été diagnostiquée d'un cancer l'année dernière, ndlr). Est-ce que le fait de travailler sur cet album t’a aidé d’une façon ou d’une autre ?
Oui, la musique est ce qui me fait le plus avancer, que ce soit en l'écoutant ou en travaillant dessus. Actuellement, on vit une période sombre pour le monde et une putain de période sombre aux États-Unis. Ça fait très peur, c’est vraiment tordu et que c’est aussi le cas dans ma vie personnelle donc j’avais besoin de me concentrer sur quelque chose plutôt que de penser à tout ce qu’il se passe autour de moi. On devait tourner en Europe et ça a fini par ne pas se faire donc on a enregistré l'album plus tôt parce que je savais que si je restais immobile sans rien d'autre à faire, je serais vraiment dans la merde. Mon propre esprit allait vraiment me détruire. Donc oui, certaines choses semblent mal tomber mais si on prend du recul, le travail sur cet album est bien tombé. Et même avant que tout n'arrive, je voulais faire l'album le plus lourd et sombre de SPIRIT ADRIFT. Je voulais toujours que ça sonne comme SPIRIT ADRIFT, qui est évidemment un groupe mélodique, mais l'idée de départ était d'en faire l'album le plus heavy et le plus metal du groupe. Donc tous ces événements sombres et toute cette merde qui a commencé à arriver m'a rendu la tâche plus facile. J'avais un endroit où je pouvais me délester de tout ça.

Comme tu l’as dit dans une interview il y a quelques années, ton écriture avec SPIRIT ADRIFT reflète toujours ton état d’esprit du moment. Cet album est évidemment l'album le plus sombre et heavy du groupe depuis longtemps à cause de ça, mais si tu devais en faire un autre tout de suite, comment sonnerait-il ?
Je ne sais pas. Probablement encore plus tordu et sombre. Je ne dis pas ça à tout le monde, mais je pense que ce sera le dernier album de SPIRIT ADRIFT. Je veux faire d’autres choses. Il faut que je fasse un vrai album solo pour ma femme, je le lui ai promis. J'ai aussi prévu de faire plus d'albums de NEON NIGHTMARE mais je crois que ce sera le dernier album de SPIRIT ADRIFT. Parmi tous les albums sur lesquels j’ai travaillé, je crois que c'est mon album préféré. Mais on verra ce qui se passera. Je voudrais jouer quelques concerts et tourner si c’est possible, mais ça ne le sera peut-être pas. Dans tous les cas, au moins actuellement, je pense que ce sera le dernier album car je veux partir sur une note positive. Je pense que cet album est la meilleure chose que je pouvais faire.

J'ai effectivement beaucoup aimé l'album, notamment la chanson ''White Death'' car elle m'a semblé correspondre à la couverture et au titre de l'album. Est-ce que ces deux éléments ont été construits autour de cette chanson ?
Je n'y avais pas pensé, mais c'est vrai qu'elle se relie bien à la couverture ! Pour cette chanson, j'avais en tête l'un des grands thèmes de l'album. Mais cette chanson en particulier parle des tribus spirituelles, de la guerre spirituelle à la fois interne et externe, les exterminations etc. Donc j'imaginais les Templiers comme un grand nuage blanc constitué d’hommes sur des chevaux qui descendent d'une montagne, puis un gars se fait tuer et vit une expérience psychédélique pendant qu'il est en train de mourir : il voir la lumière blanche de la mort. Mais oui, la couverture le reflète un peu ! J'ai toujours voulu travailler avec Arik Roper. Je suis un fan de HIGH ON FIRE depuis les débuts du groupe et c'était un des premiers groupes de metal moderne que j'ai aimés quand j'étais gamin. Je me souviens des couvertures d'Arik Roper et d'à quel point je les aimais ! Je lui avais demandé de faire la couverture de « Enlightened In Eternity » et il a refusé. C'était le premier à me dire non ! Je l'ai recontacté pour celui-là, je ne l'ai pas supplié mais j'ai vraiment insisté et il l'a fait. Mais les artistes travaillent différemment. Lui, il voulait le plus d'informations possibles donc je lui envoyais des idées, des paroles et certains des schémas nuls que je fais comme un gamin. Et c'était tout. Je lisais beaucoup le Livre des Révélations, j'écoutais beaucoup de doom et de thrash, ça s'est assemblé et c’est ressorti dans la couverture qui me rappelle des albums de prog des années 1970 ! 

D'ailleurs, à propos de ''White Death'', j'ai trouvé bizarre que la chanson parle de la mort mais que tu utilises des accords majeurs puis mineurs. Ça change constamment, un peu comme la perception de la mort elle-même. Le titre lui-même s'oppose à la « black death », la peste noire. J'ai beaucoup aimé que ça soit très ouvert à l'interprétation et que ça représente beaucoup de manières de voir la mort.
Je n'y avais pas réfléchi comme ça mais oui : le refrain est presque triomphant mais la partie doom à la fin est terrifiante, horrifique et psychédélique. J'avais cette idée des Templiers qui balaient leurs ennemis mais j'ai aussi lu des articles sur la chimie du cerveau quand on meurt et qu’on fait un trip psychédélique. D’après ce que j’ai lu, ça peut être très réconfortant. Donc oui, ce sont des idées opposées qui se mélangent !

Une autre chanson que j'ai beaucoup aimée était ''You Will Never Hold The Key''. Peux-tu me parler de cette chanson et de ce qu'elle représente ?
C'est la haine, ma misanthropie, la supériorité morale... Je me rappelle du deuxième album de SUPERJOINT RITUAL dans lequel il y a ces paroles vraiment stupides mais que j’ai gardées en tête pour les thèmes de cet album : « My god beats the fuck out of your god » (« Mon dieu défonce ton dieu. » en français, ndlr). C'est un thème récurrent : c'est vraiment la haine, la croyance voire l'illusion qu’on est choisi, l'élu que Dieu a choisi comme Prophète et comme guerrier pour balayer tous les ennemis, ce genre de choses. Quand je lisais le Livre des Révélations, j'ouvrais des pages au hasard et je prenais des images de ces pages pour les parties très doom.

On sent un vrai parallèle avec ce qui se passe dans le monde en ce moment.
Oui. Dans beaucoup de chansons et d'albums de SPIRIT ADRIFT, on parle du fait que les choses peuvent être dures et qu'on doit triompher même s’il y a de l’ombre. Il y a toujours de l’espoir et ce genre de choses mais pour cet album, je ne me sentais pas optimiste. Je me disais juste que je voulais que tout le monde meure donc l’album est plus en phase avec cette idée car il fallait que je l'extériorise de manière artistique pour ne pas partir tirer sur tout le monde. J’en fais quelque chose d’artistique pour ne pas péter un câble.

Le dernier morceau dans lequel je voudrais entrer plus en profondeur est ''Where Once There Was An Ocean'' qui est l’une des chansons sur lesquelles on entend le plus les efforts de production. Quel est ton processus ou ta routine pour progresser sur les arrangements, la production et pour progresser musicalement en général ?
C'est beaucoup d'obsession : je fais les démos chez moi de manière plutôt méticuleuse. Je fais même les démos de la batterie et de tout le reste. Peut-être qu'un morceau va traîner un moment, mais pour cet album en particulier, je tirais beaucoup d’idées de mes rêves. Je me réveillais en pleine nuit, encore à moitié endormi, je pensais à une phrase pour des paroles, un son ou un riff et je l'écrivais ou je l'enregistrais. Pour l'enregistrement, on enregistre dans un vrai studio. Les démos de chez moi ne nous servent que quand on doit apprendre les chansons. Donc quand on est allés dans un vrai studio pour tout enregistrer, on l'a fait avec mon ami Christopher Harris qu'on appelle Zeus. Il a travaillé sur des tonnes d'albums géniaux, il a mixé et masterisé ces albums donc il y a beaucoup d'allers-retours avec lui. Tout ce qui tourne autour de la production, c'est dû à beaucoup d'obsession entre moi, l'ingénieur son du studio et Zeus qui l'a mixé. Il se passe beaucoup de choses. Il y a même des messages subliminaux prononcés à l'envers. C’est trop cliché de mettre des messages sataniques donc j'ai fait quelque chose de différent : j'ai mis des paroles sombres à l'envers avec des traductions dans d'anciennes langues. J'essayais de faire quelque chose de vraiment terrifiant et différent.

Je vais devoir réécouter l'album à l'envers (rire) !
En plus, je crois que c'est sur cette chanson. Je sais qu'il y a des trucs flippants sur ''Where Once There Was An Ocean'' et quelque chose de terrifiant sur l'intro et le passage calme de ''You Will Never Hold The Key''. J'y dis des trucs tordus (rire) ! J'ai un ami qui parle beaucoup d'anciens langages du Moyen-Orient, il y dit aussi des choses tordues dans plusieurs langues antiques. C'est caché quelque part là-dedans pour tordre ton esprit de manière subliminale.

J'en viens à me dire que c'est étrange que j'aie mentionné pile ces deux chansons (rire) !
Ouais, je t'ai eu (rire) !

Et quelle chanson de l'album correspondrait le mieux à ton humeur aujourd'hui ?
Pour moi, ''Buried In The Shadow Of The Cross'' est la chanson la plus directe et personnelle de l'album. La plupart des autres chansons ont un côté « narrateur imaginaire » avec une histoire cosmique, sombre et folle qui y est racontée... Mais ''Buried In The Shadow Of The Cross'' est très réelle, donc probablement celle-là. Ou peut-être ''Born In A Bad Way'', selon l'humeur. Si je suis triste, je dirais ''Buried In The Shadow Of The Cross'' et si je suis énervé, je dirais ''Born In A Bad Way''.

Vous avez un concert prévu avec CROWBAR, EYEHATEGOD et BLACK MAGNET mais je me pose la question : cet album amènera-t-il d'autres concerts ?
Je l'espère. On verra. Cette partie-là ne dépend pas que de moi et c'est difficile de tourner de nos jours. Mais on aimerait beaucoup trouver le bon agent de booking. On en a essayé beaucoup ici et en Europe et les choses sont très difficiles pour les groupes, l'industrie, les agents, les producteurs, pour tout le monde. C'est vraiment la guerre. Et il se passe déjà assez de choses dans ma vie personnelle qui sont vraiment importantes donc je ne suis pas très intéressé pour jouer le jeu de l'industrie. Or, pour tourner, il faut jouer le jeu. Donc on verra. On a envoyé l'album à quelques agents mais il est fort possible que, comme il s'agit du dernier album de SPIRIT ADRIFT, ce concert avec CROWBAR, EYEHATEGOD et BLACK MAGNET soit notre dernier concert. Mais on verra. On aimerait jouer au Hellfest encore une fois parce que c'est marrant, c'était vraiment un bon moment. C'est le meilleur festival du monde donc on y jouerait n'importe quand.
 

Blogger : Jed Mosley
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