Rares sont les musiciens français qui jouissent d’un tel capital sympathie. Patrick Rondat fait partie de ces quelques élus qui, malgré une discrétion et une modestie légendaires, restent présents dans le cœur des fans, que les années, voire les décennies, passent, sans actualité forte. Comment expliquer sinon le succès du dernier album solo du maître de la six-cordes, « Escape From Shadows », sorti en fin d’année dernière, après 21 ans d’absence discographique (si l’on excepte un projet en duo par-ci, des apparitions chez les copains par-là) ? Et une Maroquinerie pleine comme un œuf ce samedi, étape parisienne d’une vraie tournée qu’on attendait aussi depuis si longtemps ?

Fidèle à son habitude, Rondat déboule donc sans mot dire sur scène à 21h, sans première partie, juste lui et le claviériste Manu Martin dans un premier temps, avant d’être rejoint par ses fidèles Patrice Guers à la basse (vu dans différentes incarnations de RHAPSODY), et Dirk Bruinenberg (ELEGY, ADAGIO, PLACE VENDOME) à la batterie.
L’homme porte toujours la chevelure abondante, et ne se sépare pas de ses traditionnelles lunettes noires. Ibanez en main, il a aussi conservé sa dextérité, comme on le remarque dès le "Fear And Guilt" qui suit l’introduction "Overture". Mais le déluge de notes qu’il peut occasionnellement livrer ne masque heureusement la prestation de ses collègues, dont un Manu Martin loin d’être livré à la portion congrue, comme on le remarque dès le bien rythmé "Whispery Hopes".

Rondat, lui, ne fait plus la course à la vitesse depuis bien longtemps. On l’avait bien compris dès le début de sa carrière solo, s’il était capable de concurrencer Yngwie Malmsteen, Vinnie Moore et autre Tony MacAlpine en termes de célérité, c’est plutôt la recherche du feeling et de l’émotion qui l’intéressait. Ce qui ne l’empêche pas souvent, dans le même morceau, de passer de l’un à l’autre, une formule souvent utilisée ce soir, et qui fait la joie de la foule.
Avant "Shattered Chains", l’homme prend enfin le micro pour saluer et remercier le public, non seulement pour sa fidélité mais aussi pour sa mémoire ! Des spectateurs il est vrai très réactifs, ce qui donne lieu par moments à des échanges assez savoureux, comme lorsqu’un homme lance « Patrick, on s’est connus il y a très longtemps » et que le guitariste lui répond « oui, comme beaucoup de monde ! ».

Humour également, lorsque Patrick Rondat se trompe deux fois d’affilée dans le morceau à venir, repris à chaque fois par Manu Martin. La maladie d’Alzheimer ayant déjà été évoquée auparavant (« je joue ce morceau d’abord parce que je peux le faire »), Patrick avertit alors son public : « Si je me mets à jouer un truc de Satriani, appelez les urgences ! » Il avoue aussi, avant de lancer "Tethys" (extrait de l’album « An Ephemeral World », 2004), qu’il composait à l’époque des morceaux longs « afin d’éviter le succès », un objectif réussi, selon lui… Allez, une dernière pour la route, lorsque les spectateurs se mettent à scander « woo oh oh oh, oh » et que le star de la soirée leur réplique, « eh, c’est pas encore le rappel, les gars ».

En milieu de concert, Patrick Rondat s’absente un instant des planches, laissant Patrice Guers prendre la lumière sur le funky "Tryon Avenue", rare démonstration de basse pas emmerdante pour un sou, accompagnée par batterie et claviers, avant que le concert ne reprenne son cours normal avec "Invisible Wars".
Grand moment d’émotion lorsque Gaëlle Buswel est invitée sur scène, en fin de show. La chanteuse intervient dans l’album « Escape From Shadows », sur le seul titre pourvu de vocaux, "Now We’re Home". Elle récidive à Paris, rendant le rendu live de la chanson totalement magique. Une piste à explorer pour Rondat dans le futur ?

Les titres qui pourraient servir de rappel se voient directement joués sans interruption. C’est que le groupe se produit alors depuis deux heures quand même, et il conclut en beauté avec le vieux "Barbarians At The Gates", puis le "Vivaldi Tribute" qui figure depuis longtemps à son répertoire. Un concert et une ambiance dont les personnes présentes, mais aussi Patrick Rondat, manifestement émus, se souviendront longtemps.
En espérant maintenant ne pas avoir à attendre 21 ans avant un nouvel album…