8 mai 2026, 07:18

NUKI

Interview Daria Stavrovich


Pour la première fois en plus de vingt ans, la chanteuse Daria Stavrovich (ex-SLOT) se produit en France pour promouvoir son dernier album en date « Therapy » avec NUKI. Artiste complète, elle a été dans son pays la Russie une immense star avant que les événements récents ne viennent tout bousculer. Bien décidée à reprendre les choses en mains, elle se lance à corps perdu dans son groupe NUKI, jouant là ou son visa le lui permet et surtout allant à la rencontre de ses fans présents aux quatre coins de l’Europe. A cette occasion, elle nous a accordé une longue interview qui permettra ainsi de mettre en lumière toute sa passion, son talent mais aussi ses doutes. Une vraie discussion à cœur ouvert qui nous rappelle que rien n’est jamais acquis.
 

Vous êtes à Paris depuis plusieurs jours maintenant, comment te sens tu ?
Daria Stavrovich : Je sais juste qu’aujourd’hui on est jeudi, et que ces premiers jours ont été assez intenses. Nous avons travaillé au début, nous avons eu des journées chargées, et puis hier... hier c’était juste trop. La pluie, le froid, la neige, tout en même temps. Ça donne l’impression que la ville te teste (rire). Mais nous avons pas mal visité finalement. L’hôtel de Ville, on a vu la tour Eiffel, nous avons marché énormément. Le plus "drôle", si on peut dire, c’est que cette longue marche est arrivée après une nuit blanche. Deux vols, très peu de sommeil, et ensuite tu te retrouves à marcher pendant des heures dans une ville froide et humide. Mais j’aime ça aussi ; tu ressens la ville autrement, tu ne fais pas juste du tourisme.

Cette date parisienne s’est rajoutée un peu au dernier moment, peux-tu nous expliquer pourquoi ?
Il faut dire les choses simplement : la France est un pays qui reste relativement "ouvert" sur la question des visas pour les Russes. Nous avons pu en avoir, et à partir de là, on s’est dit : « D’accord, on va essayer de faire quelque chose ici. » Le concert acoustique est aussi lié à ça. C’est une date plus facile à programmer, plus légère en logistique. Et puis il y a cette idée de "faire vivre" le visa, de le justifier, de construire quelque chose autour. Donc on tente un petit concert, presque intime, dans un lieu atypique. Ce n’est pas un plan pensé depuis un an. C’est une décision pragmatique... mais ça reste un moment artistique.

Si tu veux bien, cet entretien a pour but de te présenter au public français. Nous allons donc faire un retour sur le passé et donc, tes premiers contacts avec la musique, c'est grâce à ta mère...
Ma mère avait une formation de professeur de musique, et surtout, elle a développé une vraie pratique vocale. Nous avons traversé une période compliquée en Russie, dans les années 90. Nous avons changé de ville, on a déménagé, nous nous sommes rapprochés de sa sœur dans une petite ville proche de Nijni Novgorod. Et dans cette petite ville, ils ont ouvert un opéra. Imagine : un opéra dans une petite ville. Ils avaient besoin de monde. Ma mère est venue, elle a chanté, et ils ont compris qu’elle avait une voix naturelle très forte, avec une base d’éducation musicale. Ils l’ont engagée. Elle a pris beaucoup de cours de chant académique. Elle avait peut-être 35 ans à l’époque. Vers onze ans. J’avais une voix très forte aussi, très sonore. Et j’ai dit à ma mère : « Je veux prendre des cours avec toi, tous les jours. » On a fait ça pendant environ un an. Tous les jours. Et elle m’a transmis des bases très solides : la respiration, le souffle, la respiration abdominale, ce travail du corps qui te permet de projeter. C’est vraiment la base de mon chant rock aujourd’hui. Les gens pensent que c’est "juste crier". Mais si tu cries sans technique, tu te détruis. Moi, j’ai cette base académique, et ça change tout.

On a pu voir cela lors des répétitions toute a l’heure, ta voix est vraiment très puissante...
C’est aussi le contexte : nous jouons dans un théâtre, avec des murs, une acoustique. Et puis, c’est exactement ça, si tu maîtrises le souffle, tu n’as pas besoin de forcer. Tu laisses le corps travailler. C’est plus sain, plus stable, plus puissant.

A quand remonte ton premier contact avec le rock et le metal ?
Au collège. C’est là que j’ai découvert le rock. GUANO APES était populaire à l’époque. LIMP BIZKIT, LED ZEPPELIN... Tout un monde. Et surtout, j’ai découvert le chant saturé, le scream, le harsh vocal. Ça m’a fascinée (rires). Je voulais comprendre comment on pouvait utiliser ces styles vocaux, comment on pouvait exprimer autant de choses avec une voix.

Tu poursuis ensuite tes études à Moscou, à l’Institut d’Art Moderne...
J’ai effectivement terminé mon parcours là-bas. Moscou, c’était une autre échelle. Tu comprends mieux la discipline, le métier, le niveau. Tu rencontres plus de musiciens, plus d’idées, plus d’opportunités.

Pour autant avant SLOT, tu n’as pas eu beaucoup de groupes...
Peut-être deux groupes et encore. Je faisais surtout des reprises pour l’école. Tu y apprends à être dans un groupe, à performer, à tenir une scène, à comprendre la place de ta voix dans un ensemble. Ce n’était pas "sérieux" au sens carrière, mais c’était très sérieux au sens apprentissage.


Suite à cela tu intègres SLOT et là les choses sérieuses commencent ?
Le groupe a grandi, grossi, mais il faut remettre cela en perspective : en Russie, être un groupe de rock connu c’est compliqué parce qu’il n’y a presque pas de médias. Il n’y a par exemple qu’une seule station de radio. (rire) Tu ne peux pas devenir un groupe "grand publi" avec ce genre de musique. Il n’y a pas de télévision pour ça. Il y a eu une chaîne, ou un programme, quelque chose qui a existé trois ou quatre ans et qui s'est arrêté. Mais oui, à un moment, certains albums ont eu une bonne visibilité.

Il est vrai que pour nous Français, nous ne voyons que trop peu de groupe venir de votre pays. Il y a bien SLAUGHTER TO PREVAIL qui arrive à percer mais cela reste assez limité...
SLAUGHTER TO PREVAIL, c’est particulier, ils sont célèbres surtout à l’international, pas uniquement en Russie. Aujourd’hui, ils ont presque une identité plus européenne ou américaine. Et c’est logique : c’est là que la scène est structurée, que les festivals existent, ET que le public répond présent.

Vous aviez tenté ce passage à l’international avec « Break The Code », un best of réenregistré en anglais pour l’occasion, et un projet de tournée avec P.O.D....
Je peux en parler franchement maintenant : j’étais jeune. Je n’étais pas prête. Et je n’étais pas sûre de vouloir ça. Un Américain, Travis Leake, est venu en Russie et il nous a dit : « Je veux traduire vos paroles et vous emmenez en tournée. » Moi, je suivais le mouvement. On a une expression en Russie qui pourrait se traduire par "flotter dans le courant", suivre le flux. J’ai donc dit OK. Le problème, c’est que je ne parlais pas anglais à l’époque. Je chantais comme je pouvais. Je répétais. Je comprenais l’idée générale, mais pas toutes les nuances. Et parfois, oui, ça peut jouer, si tu ne maîtrises pas la langue, tu n’incarnes pas totalement les paroles.

Et que s’est-il passé avec la tournée qui finalement n’a jamais eu lieu ?
Le promoteur a récupéré l’argent, et ensuite il a déclaré qu’il était en faillite. Apparemment, dans certains pays, ce genre de comportement était possible. Pour P.O.D., ce n’était pas dramatique. Mais pour nous, c’était un coup très dur. Après ça, j’ai un peu abandonné l’idée de "conquérir le monde" par ce biais, et je me suis dit : « je vais me construire en Russie, me développer chez moi, faire mon chemin ici. »

Quel regard portes tu sur « Break The Code » plus de 15 ans après ?
C’était bien pour l’époque, mais pas assez solide pour durer à l’international. Même à ce moment-là, je n’étais pas sûre que ce soit aussi bon que ça. Et je préfère être honnête vis-à-vis de ça. Il y a des albums qui fonctionnent parce qu’ils sont liés à un contexte. Mais si tu veux qu’ils portent sur la durée, il faut une force particulière. Et je pense que là, ce n’était pas encore le cas.


Certains groupes comme RAMMSTEIN perdent beaucoup de leur magie lorsque les textes ne sont pas chantés dans leur langue maternelle. C’est aussi le cas de tes chansons que ce soit avec SLOT ou NUKI...
C’est une question d’émotion, de ressenti. Tu peux chanter en anglais, bien sûr, et certains groupes le font magnifiquement : JINJER, par exemple. Mais ce qui compte, c’est est-ce que tu peux projeter ton émotion dans une langue qui n’est pas la tienne ? Est-ce que tu sais exactement ce que tu dis ? Parfois tu peux même changer le sens si tu chantes des mots que tu ne comprends pas, et ça devient étrange. C’est comme du karaoké. Et ça, je n’aime pas.

L’anglais sera donc toujours banni de tes textes ?
Non car le contexte change. À un moment, l’anglais devient aussi un outil, une voie possible. Depuis la COVID je m’y suis mise sérieusement... (Ndlr : il s’agit ici de la deuxième interview que Daria donne en anglais).

Parlons de The Voice. Tu as repris "Zombie" des CRANBERRIES, et cela a été un vrai succès avec des dizaines de millions de vues...
C’est devenu viral d’une façon complètement folle. Des millions et des millions de vues. Et c’est comme ça que des gens, même en France, m’ont découverte. Mais un fait important est que je suis entrée dans l’émission comme si j’allais à la guerre (rires). Je me suis dit que j'allais chanter uniquement ce que je veux chanter et la production m’a dit : « OK, on s’en fout. » (rires). J’ai enchaîné CRANBERRIES, puis THIRTY SECONDS TO MARS, puis Björk, puis Sia. J’ai pu également chanter un de nos titres "Круги на воде". Et là, forcément, quelqu’un a appelé en disant : "Qu’est-ce que tu fais ? C’est un show TV, pas un concert de rock." (rires)

Et pourtant tu t’es volontairement sabordée pour ne pas gagner alors que tu avais largement les moyens de le faire...
Disons que... d’une certaine manière, oui. Je ne voulais pas aller au bout. Parce qu’en finale, si tu es dans les quatre derniers, tu pars en tournée avec tous les participants. Et ce n’était pas ma vie. Chanter dans des salles avec des sièges, pour un public qui n’est pas le mien, parfois très "sage", parfois très "âgé"... c’est ennuyant pour moi. Et à ce moment-là, je voulais retourner avec mon groupe NUKI. Je n’avais pas envie d’être "l’artiste TV". D’ailleurs savais-tu que la première chanteuse de SLOT, Teona Dolnikova, a fait The Voice en France l’année dernière ? Elle vit à Tbilissi, en Géorgie mais elle parle parfaitement le Français. J’étais hyper fier d’elle.


Il est vrai que l’après The Voice a été extrêmement chargé pour toi, pas besoin de se rajouter une tournée qui ne te convenait pas...
C’était une période folle. J’acceptais tout, je travaillais tout le temps. J’écrivais aussi de la musique pour des dessins animés, pour le théâtre. J’avais l’impression d’être capable de tout faire. Et peut-être que je l’étais... mais à un moment, ça coûte. Tu tiens sur l’adrénaline, puis tu t’écroules.

Burn-out ?
Oui. À un moment, tu sens que tu n’as plus d’espace intérieur. Tu ne vis plus, tu produis. Tu ne ressens plus, tu exécutes. Et puis la pandémie est arrivée. J’avais sorti un album, et je ne pouvais pas le jouer en live. J’étais triste... mais en même temps, j’avais besoin de repos. C’est paradoxal, mais il y avait quelque chose de presque "utile" dans ce ralentissement forcé.

Comment composes-tu la plupart du temps ? Est-ce un processus organique ou plutôt intellectuel ?
Je respecte ceux qui peuvent composer uniquement avec des carrés dans un logiciel, mais moi je n’y arrive pas. J’ai besoin du contact des touches du piano, des cordes de la guitare... J’ai vraiment besoin de ce contact physique. Le piano, ma mère m’y a mise très tôt, à trois ans (rires). J’étais assise sur des livres pour atteindre le clavier. Comme tous les enfants, il y a eu une période où j’aimais, puis une période où je détestais. Quand je crée une chanson, je joue souvent un instrument pour poser l’idée. Je ne prétends pas être virtuose, mais je peux exprimer une intention, une énergie, un mouvement, une direction. Maintenant que j’ai la chance d’avoir Viktor à mes côtés, je peux me concentrer sur les paroles et l’interprétation.

Tes textes sont-ils tous très personnels ?
Pendant un temps, je pouvais écrire avec une certaine distance : inventer un personnage, développer un scénario, construire un récit. Mais ces dernières années, je n’y arrive plus ou je ne veux plus. Aujourd’hui, les textes parlent de moi, de mes racines, mes émotions. Et oui, souvent, ce n’est pas joyeux. Mais c’est vrai. Écrire, c’est une manière de sortir des choses. Et parfois, ça fait mal. Ça peut même être une thérapie : tu l’écris, tu le sors de toi, tu l’enregistres... et ensuite tu n’as plus envie d’y revenir.

Avec Igor Lobanov vous vous partagiez le micro dans SLOT. Comment voyais-tu la chose ?
Je n’ai pas eu l’impression d’être bridé. Je disais ce que je voulais dire. J’écrivais ce que je voulais écrire. C’est une dynamique différente, parce que c’est un duo, une alternance, une construction à deux voix. Mais je n’ai pas vécu ça comme une limitation. C’était une autre forme de création, voilà tout.

En 2024, il est annoncé que tu quittes SLOT de ton plein gré, mais il semblerait qu’il y ait une grosse différence entre le discours officiel et la réalité...
C’est une bonne question, et je peux répondre. Comme beaucoup de groupes en Russie, SLOT avait publié un message anti-guerre, très poli, presque trop poli. Nous avions choisi les mots avec peur. Mais l’idée était claire : nous étions contre la guerre. Puis, après quelques mois, le gouvernement a fait passer des lois où tu peux finir en prison pour ce genre de message. Le groupe a donc effacé la publication. Moi, de mon côté, j’avais aussi des choses similaires sur Instagram, je ne les ai pas effacées... mais personne ne l’a remarqué, et j’ai fini par oublier. Un an après j’ai décidé de parler sur scène de ce que l’on vivait, de ce que l’on ressentait, de la guerre, de la peur, de la honte, de la colère. Certains groupes ont choisi de quitter la Russie et de ne plus en parler. Je ne les juge pas, c’est une question de sécurité. Mais moi, j’avais besoin de dire quelque chose à mon public. Et à la suite de cela le groupe a été placé sur liste noire.

Depuis le groupe est sorti de cette fameuse liste noire, comment cela s’est passé ?
On te dit quoi faire. Il faut aller dans une administration, recevoir des instructions, faire des gestes "symboliques" mis en scène comme aller voir des enfants malades ou pauvres, faire une visite de courtoisie, faire des dons, prendre des photos... et ensuite les médias disent : « Regardez comme ils sont bons, ils aident. » Je leur ai dit que ce n’était pas comme ça qu’on allait aider ces enfants que c’était un piège. Ils ont essayé de me convaincre pendant des heures. Quatre heures de réunion pour être exact. Épuisant. Dégoûtant. A la fin, ils m’ont forcé à y aller et je l’ai fait. Et depuis, ils ont trouvé une nouvelle chanteuse, ils continuent à tourner. C’est une époque dure. Et dans les époques difficiles, tout le monde ne fait pas les mêmes choix. Aujourd’hui, on voit le prix de certaines décisions.

Comme celui de ne jouer que devant une vingtaine de personnes ce soir ?
Oui. C’est comme si toute ma vie recommençait depuis le début. Mais c’est aussi un retour aux racines : tu te rappelles pourquoi tu fais ça. Le prix est énorme. Vraiment énorme. Et parfois tu te dis : « Est ce que ça valait le coup ? » Mais l’autre option, c’était de me perdre moi-même. Et ça, je ne pouvais pas.

Avec SLOT vous avez très peu joué en dehors de la Russie. Comment vois-tu les choses maintenant ?
Nous avions joué en Estonie, Lettonie, quelques pays proches, les Pays-Bas aussi... mais globalement, ce n’était pas énorme. Aujourd’hui, je croise les doigts pour que ce soit différent, mais je sais que ce n’est pas une question de volonté. C’est une question de réalité.

Tu nous disais précédemment avoir travailler sur différents projets musicaux, qu’en est-il aujourd'hui ?
C’est difficile à expliquer simplement, mais il y a une logique profonde. Chaque job avait ses raisons, mais au fond, tout est relié à une même source : un système, des dépendances, des tensions, des compromis. Et parfois, tu dois couper net pour survivre. Tu te simplifies la vie. Tu te recentres : être toi, ton groupe, aller de l’avant. Aujourd’hui, je vis au jour le jour. C’est la seule manière d’avancer sans te détruire. J’ai décidé de rassembler tous mes démons dans NUKI. Avant, j’avais tendance à me diviser : une partie de moi ici, une autre partie là. Aujourd’hui je me dis : pourquoi séparer ? Je mets tout ensemble. Je fais danser tout ce chaos dans le même cercle.

Pour terminer, comment te sens tu après 1h d'entretien en anglais avec un Français ?
Je suis fatiguée, mais contente. Parce que c’est rare de pouvoir parler longuement, vraiment, sans devoir résumer ta vie en deux phrases promotionnelle. Et puis, tu vois, on a parlé de choses très simples, Paris, la tournée, et de choses très lourdes comme la guerre, la liste noire, les choix, le prix à payer... Je ne veux plus tricher. Je ne veux plus jouer un rôle. Donc si on fait une interview, autant qu’elle soit vraie.
 

Le dernier single de NUKI, "Solve et Coagula", paru le 1er mai.

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