
Étoile montante du hardcore français, BEYOND THE STYX a fait beaucoup de bruit avec « Sentence » en 2022, attirant de plus en plus l’attention des fans du style en France… mais aussi à l’étranger ! C’est donc sur le label Innerstrength Records que sort son nouveau disque : le surpuissant et engagé « Divid ». Afin de discuter de cet album et de sa création, nous avons rencontré Adrien Joul (batterie) et Émile Duputie (chant), de passage à Paris.
« Divid » est sorti le 8 mai chez Innerstrength Records. Comment abordez-vous cette sortie et cette nouvelle ère de BEYOND THE STYX ?
Adrien Joul : Avec envie et détermination, je dirais.
Émile Duputie : Avec impatience et excitation. Ce sont les mots qui me viennent à l’esprit. C’est de loin l’album dont je suis le plus fier dans toute l’histoire du groupe. On parle souvent du troisième album, mais celui-ci, c’est le quatrième, et je me situe là. Non pas que je n’aie pas aimé les autres, mais ce que j’ai toujours voulu faire en musique s’inscrit véritablement ici. Et je tenais à le dire, parce que j’espère que nos fans, anciens comme nouveaux, s’y retrouveront. En tout cas, moi, j’en suis drôlement fier.
Cet album sort dans un contexte difficile, sur toile de fond de conflit mondial…
Adrien Joul : Pas encore, pas encore ! Soyons optimistes (rire) !
En tout cas, vous avez décidé de ne pas détourner le regard et de ne pas être un « bystander », pour reprendre le titre de la chanson, en parlant directement de ce sujet. Est-ce quelque chose qui est venu naturellement, sans hésitation, ou y a-t-il eu une réflexion en amont ?
Adrien Joul : Je dirais que c’est la continuité de ce qu’on avait déjà commencé auparavant. Moi je le prends comme ça. Ce n’est pas que ça s’améliore, donc je ne vois pas pourquoi nous, on s’améliorerait (rire). Je le vois un peu comme ça aussi. Et comme tu le dis, c’est toujours aussi sombre, voire plus… Il n’y a pas eu de concertation pour se demander si on y allait ou pas.
Emile Duputie : Le gros changement dans le groupe, ça a été avec « Stigma », quand j’ai posé la question aux gars sur la direction artistique : « Est-ce que je peux, d’une certaine manière, lâcher les chevaux ? » Ils ont dit oui, donc j’y vais, je ne fais pas semblant. Je vais là où les sentiments me portent. Et comment rester impassible face à la barbarie qui se déroule aux quatre coins du monde ? Cet album s’est écrit dans la douleur. Ce n’est jamais plaisant de mettre ce genre de mots sur le papier, encore moins de les prononcer, mais c’est une réalité. Je mets les mots que j’estime les plus justes, les plus bruts, là où les faits parlent. C’est le parti pris du groupe. Et je ne suis pas prêt de lâcher ce choix artistique qui nous appartient et qui, je pense, nous va bien.
J’imagine que c’est plus difficile d’écrire sans prendre en compte ses propres convictions.
Emile Duputie : Je ne peux pas parler pour nous tous. Jusqu’à présent, je n’ai pas eu de levée de boucliers de la part du groupe sur les sujets abordés, notamment sur cet album. Je pense qu’on ne va pas se mentir : tout le monde n’accorde pas autant d’importance aux paroles dans un groupe. Certains y sont plus sensibles que d’autres, mais j’ai la chance de me sentir soutenu à ce niveau-là. Donc j’y vais, et voilà. On se soutient mutuellement.
Et en termes de son, il est encore plus sans compromis et incisif que beaucoup de productions hardcore actuelles, ce qui colle bien avec l’urgence des paroles. Est-ce que trouver le son de « Divid » a nécessité des tests ou des recherches ?
Adrien Joul : Il y a eu une petite évolution dans le son du groupe. Ça fait des années qu’on compose et qu’on travaille là-dessus. Avec l’arrivée de Guillaume Gauny (guitariste), il a fallu retravailler un peu le son pour que tout fasse corps. On est un groupe à l’ancienne : on aime le vrai son, les amplis, la disto d’ampli, pas de numérique. Tout reste naturel. Le son a été construit, amplifié, optimisé en studio par Daan Nieboer, le producteur de l’album. Suite à des divergences ou des péripéties artistiques, on est finalement tombés sur Daan. Je l’ai contacté, le feeling est passé tout de suite, et il nous a dit : « Si je m’intègre au projet, c’est comme un membre à part entière. Je ne suis pas juste un technicien. » Il a toujours poussé les choses sans jamais les forcer. Il y a eu un peu de recherche, un peu de travail en studio, puis ça a déroulé. Son savoir-faire nous a permis d’arriver à un son qui nous plaît. On partait d’une base solide, donc c’était cool.
Emile Duputie : On est allés chercher la perle rare. Quelqu’un qui a un avenir sincère dans la musique extrême et qui a su, je dirais, associer à la fois tout son goût pour le hardcore et également son appétence pour la musique moderne plus deathcore, metalcore. Ensemble avec fait ce qu'on fait. Ce n’est pas une déception par rapport à ce qu’on a entendu en studio : c’est même mieux. Je crois que j’ai dû écouter l’album 70 fois depuis la fin des sessions, et à chaque fois je me dis : « Putain, ça tabasse quand même ! » (rire) Et ça me pousse à me dire qu’il faudra être au niveau sur scène. On retrouve la chaleur du live et la puissance de la production de Daan.
Adrien Joul : Entre le son du studio et le master, il y a très peu de différence. 85 % du travail a été fait en studio. Le reste, c’était du détail. Par exemple, le son de basse pouvait légèrement changer selon les morceaux pour coller au mieux. Ce sont des ajustements minimes, mais pensés pour chaque titre.
Ça démarque donc un petit peu déjà les morceaux entre eux, sans le faire seulement au mastering et au mixage...
Adrien Joul : C'est exactement ça.
Emile Duputie : Il y a également eu un processus d'accompagnement. On en parlera peut être plus tard dans une autre question, mais c'est vrai que on a été six en studio. Ce n'est pas uniquement quelqu'un qui suit la direction que nous souhaitions le voir prendre. Il a véritablement été, je dirais, à l'image d'un coach, d'un entraîneur. Il savait quel potentiel on avait, même si nous-mêmes n'en étions pas persuadés. Et tout ça dans la langue de Shakespeare ! Parce que, en vérité, c'est la première fois qu'on enregistre en parlant en anglais… même des fois entre nous (rire) !
Adrien Joul : Je n'irai pas jusqu'à dire parler. Plutôt baragouiner (rire) !
Emile Duputie : Désolé pour Shakespeare, mais on aura essayé en tout cas. Et c'est vrai que c'était une très belle expérience.
Vous avez deux invités sur cet album : Okan Deniz de I AM REVENGE et Delphine Cheezycrust de SISTERHOOD ISSUE. Comment ces collaborations se sont-elles faites ?
Emile Duputie : Il y a toujours un parti pris là dans le choix d'invités. On n’avait jamais fait de featuring auparavant. Pour moi, ça n’a de sens que si ça peut être joué en live. Là, l'idée c'était pas forcément d'aller chercher des noms, mais plutôt d'aller chercher des voix, des personnes. Okan, c'est quelqu'un avec qui on a tourné et dont j'étais fan également : humble, plein d'humour, drôlement gentil et professionnel en même temps. Je sais qu'il est profondément militant, antiraciste, antifasciste. Il est lui-même originaire de la migration turque en Allemagne. Je pensais qu'il n'y avait pas mieux que quelqu'un comme lui, peut-être pour apporter un regard étranger sur cette chanson. Je lui ai proposé « Dust Off », il a écrit spontanément et m’a envoyé son texte. J’ai immédiatement dit : « Tu l’enregistres quand ? »
Adrien Joul : C'est vraiment né de la rencontre en tournée avec eux. C'était la première fois qu'on tournait avec un groupe où c'était fun, fluide, marrant, pro. Il n'y avait aucun souci…
Emile Duputie : Il y a tout de même eu des galères, comme dans toutes les tournées.
Adrien Joul : Oui, mais pas de soucis humains, ni de business. Tout était clair. Et c'était vraiment chouette. Et quand Emile nous a dit « Je ferais bien un featuring avec Okan », on s'est dit « Ah mais carrément ! », parce qu'il avait tellement été cool ! Pour te dire, la dernière date qu'on a faite avec eux, il y avait un peu ce sentiment de fin de colonie de vacances, où tout le monde chiale parce que c'est la dernière.
Emile Duputie : Et pour Delphine, sur la chanson ''Flowerviolence'', j'ai toujours voulu faire un feat avec une femme, mais je ne voulais pas choisir n'importe qui. Je voulais vraiment que ce soit quelque chose aussi qui puisse parler à l'invitée. Delphine, c'est la première femme au niveau de notre scène que j'ai vue chanter. C'était un groupe qui était aux trois-quarts féminin, je crois à l'époque, parce qu'il y a eu beaucoup de changements de line up, et je pense qu'à la base c'était 100% féminin. SISTERHOOD ISSUE était un OVNI en France, surtout pas dans le punk hardcore. Et donc Delphine, moi, je l'avais déjà rencontrée... Pour l'anecdote, on a fait plusieurs karaokés ensemble... Ce n'est pas une blague ! (rire) Et c'est quelqu'un que j'apprécie beaucoup, qui me fait beaucoup rire et qui a une super voix. Et voilà, j'ai eu envie de partager ça avec elle. Je lui ai envoyé le texte, parce qu'autant Okan écrit ses textes, autant elle m'a dit qu'elle n'écrivait pas. Et ça a pris d'entrée, elle a quasiment enregistré tout en entier. Delphine, c'est une artiste de Tours, donc c'est vrai que quand on jouera à Tours, j'aimerais bien, si on la met dans le set, la faire vivre avec elle. Les deux collaborations sont de belles histoires humaines.

Une de mes chansons préférées est « Bystander » ou que peut-on faire pour ne pas rester spectateur ?
Adrien Joul : Ah, c'est difficile ! Chacun place le curseur où il veut, mais chaque petite action compte.
Emile Duputie : Écoute ton cœur. Ne cherche pas à être quelqu’un que tu n’es pas. Si tu vois quelqu’un tomber dans la rue et que tu veux l’aider, fais-le. Sans te demander qui te regarde. Beaucoup de gens interviennent spontanément dans des situations catastrophiques et disent ensuite : « J’ai simplement fait ce qui me semblait normal. »
Sans parler de « Flowerviolence », pouvez-vous en dire plus ?
Emile Duputie : Alors, c'est marrant, car cette chanson, c'est la dernière que j'ai écrite et j'avais le titre avant les paroles. Cela m'arrive très rarement… peut-être un peu pour ''Bystander'', mais ''Flowerviolence'', j'avais vraiment le titre depuis un moment (rire) ! En fait, je trouve juste qu'on manque terriblement... Ça ne va pas du tout paraître original, mais je pense qu’on manque de respect envers la Terre-Mère. Je pense que tout ce qu'on se prend sur la gueule à l'heure actuelle, on le mérite parce que, en vérité, on n'a pas voulu écouter certains scientifiques qui nous ont prévenus, pourtant, de ce qui allait se produire. Et à défaut d'être porteurs de mauvais présages, cette chanson est juste là pour nous rappeler qu'à un moment donné, nous, on n'est que de passage, qu'il serait peut être temps de commencer à vivre davantage en harmonie même si ça va être difficile dans l'immédiat, sans révolutionner le système. Et cette chanson, je la trouve terrible à tous les niveaux parce que son riff est une faucheuse sur pattes quand il survient. Jai juste envie de prendre une faux ou une moissoneuse-batteuse, et puis allez, hop ! C'est un peu le sentiment qui me vient en tête, l'esprit de cette chanson.
Quelle chanson de l'album reflèterait le mieux la situation actuelle ?
Adrien Joul : Toutes ! Il y a une thématique commune qui traite de plein de sujets différents...
Emile Duputie : Je dirais peut-être ''Bystander", pour te "copier". Parce qu'elle brasse beaucoup de choses pour moi. On en a qui sont plus ancrées dans certaines thématiques écologiques, antiracistes... Oui, ''Bystander''… mais bon, en même temps, elle faisait partie de la shortlist de ce qu'aurait pu être le nom de cet album, donc c'est pour ça que je choisirais celle-ci presque par défaut. On a tous notre part de responsabilité. Je n'aurai pas la phrase exacte extraite de la Bible, mais c'est « Toi qui cherche l'aiguille dans l’œil de ton voisin, tu ne vois pas la poutre qu'il y a dans le tien ? ». En gros, balaye devant ta porte avant de balayer devant celle des autres, d'une certaine manière. Parce que si le paillasson est crade, c'est parce qu'on est tous passés dessus.
Emile Duputie : Elle a un beau potentiel, cette chanson, même si elle n'a pas été retenue comme single. Je trouve qu'elle marie un peu toutes nos différentes influences. Et c'est vrai que c'est une chanson, d'ailleurs, sur laquelle Daan n'a pas apporté beaucoup, contrairement à d'autres qui ont pu être révolutionnées en cours de route.
Quelle chanson de l'album correspond le mieux à votre humeur ?
Emile Duputie : Je vais dire ''Deadlock V'', parce que le single et le clip sortent aujourd'hui. Ça correspond un petit peu plus à ma pensée.
Adrien Joul : Moi je dirais ''Never Ending War'', parce qu'on est tellement dedans tous les jours. En ce moment, on est en train d'oublier des continents qui sont aussi en conflit, et on oublie des pays sur ces mêmes continents. Tu allumes la télé, ils ne parlent que du détroit d'Ormuz. Et pendant un temps, on n'entendait que l'Ukraine. Et puis après, que Gaza… On a l'impression que c'est tout le temps !
Emile Duputie : C'est les chaînes d'info en continu. On va presser un sujet jusqu'au bout…
Adrien Joul : …jusqu'à dire du vide, tellement on a exploré le sujet. En gros, c'est un peu cette idée-là.
« Sentence » vous a amenés loin ces dernières années. Quel est votre horizon pour « Divid » ?
Emile Duputie : Le détroit d'Ormuz (rire) !
Adrien Joul : Bah non, on ne peut pas passer (rire) !
Emile Duputie : On rigole, mais j'adorerais me produire en Iran, même si ça ne va pas arriver tout de suite. Je dirais plutôt l'Est. J'ai écrit cet album en pensant à l'Est, je ne sais pas pourquoi. Pourtant, Donald Trump n'était pas encore réélu à l'époque à l'Ouest. On ne pourra pas en Russie, non plus (rire) ! On verra bien. En tout cas, j'espère qu'il sera aussi bien reçu que nous le sommes aujourd'hui. C'est tout ce que je souhaite. Et puis, qu'on puisse sortir aussi un peu des sentiers battus. Je n'ai pas prétention qu'on réinvente quoi que ce soit, mais on fait ça avec notre cœur, avec nos tripes, de manière sincère et authentique. Moi, j'ai bon espoir en tout cas de pouvoir continuer à jouer en Europe, peut-être au delà de l'Europe. Ce serait formidable. Et puis se produire auprès d'un public curieux et sensibilisé. C'est quelque chose qui me tient à cœur.