
En cinq ans, NO TERROR IN THE BANG s'est imposé comme l'un des groupes français les plus prometteurs de la scène metal moderne. Porté par la voix de Sofia Bortoluzzi et accompagné par le label Klonosphere, le quintette rouennais poursuit son ascension avec « Existence », un nouvel EP qui affirme un peu plus son identité. Deux jours après leur passage sur la Hellstage du Hellfest, nous avons rencontré Sofia Bortoluzzi (chant) et Clément Bernard (guitare) pour revenir sur cette étape importante, évoquer la création d'« Existence » et leur parcours depuis 2020.
Votre nouvel EP « Existence » est paru en avril dernier, les retours de la presse et du public ont été très enthousiastes. Avez-vous été surpris par cet accueil ou saviez-vous déjà que vous aviez franchi un cap en termes de qualité d'écriture ou de production ?
Sofia : Figure-toi que durant les premiers moments de la création de cet EP, j'étais un peu mitigée, mais je pense que, dans le déroulé du processus artistique ou même en termes de carrière en général, j'ai tendance à me poser plein de questions. J'étais plutôt mitigée jusqu'à ce qu'on arrive en studio, car après avoir réalisé les maquettes et vu l'évolution des chansons après un ou deux ans de travail, elles passent par tout et n'importe quoi : certaines ne ressemblent même plus à ce à quoi elles ressemblaient au départ, et jusqu'à ce moment, j'avoue avoir eu un peu la boule au ventre. Et puis on est entrés en studio avec Sébastien Langle, qui a mixé et masterisé l'EP : j'ai tout de suite été rassurée. Je ne m'attendais pas à un tel accueil, j'ai été très agréablement surprise et j'en suis très reconnaissante.
Clément : Je pense qu'on a tous vécu à notre manière la conception de ce nouvel EP, qui donne un résultat assez différent de ce qu'on a produit auparavant. Chacun d'entre nous a son point de vue : comme Sofia, qui disait qu'elle était mitigée au départ, alors qu'Alexis (batteur du groupe, NDLR) a toujours cru en chacun des titres et les défendait bec et ongles. Étienne, le deuxième guitariste, a beaucoup pris part à la composition de ce nouvel opus, pour ne pas dire qu'il a pondu quasiment tous les riffs de guitare. On a de temps en temps travaillé ensemble pour voir ce que ça donnait avec les deux guitares, on a corrigé quelques détails ensemble après. Avant, c'est Alexis qui écrivait une grande partie des riffs de guitare, car il est aussi un peu guitariste, et cette fois-ci il a réussi à lâcher prise en laissant tout pouvoir à Étienne, qui, pour moi, est une vraie réussite : j'adore toutes les parties de guitare, ce gars est une machine à riffs, c'est comme ça que je l'appelle maintenant, « la machine à riffs » (rires). Après, de mon côté, je n'ai pas énormément pris part à la conception des nouveaux titres : j'ai plutôt enrichi certaines parties, apporté ma touche personnelle dans mon jeu de guitare, qui diffère un peu de celui d'Étienne. Et c'est aussi pendant l'enregistrement que j'ai pris conscience de l'efficacité des morceaux, mais je n'avais aucun doute au départ sur leur qualité.
Sofia : Ça m'a fait drôle au départ qu'Étienne prenne davantage part à la composition, et tu vois, c'est un truc tout bête, mais rien que dans le choix des tonalités : je me souviens que pour « Heroine », le refrain était sur des instruments un ton plus haut, je crois, et j'avais le refrain en tête mais je n'arrivais pas à le chanter. Et un jour, je maquettais avec Alexis et je lui ai dit de tout descendre d'un ton, ce qui a permis de nouvelles modulations, et c'était mieux pour moi. Alexis a davantage conscience de ces aspects-là, de ce qui gravite autour, ce qui n'est pas forcément le cas d'Étienne, mais c'est ça aussi qui est intéressant : ça apporte de nouvelles couleurs musicales, et aujourd'hui je suis totalement confiante.
Cet EP fait suite à vos deux premiers albums « Eclosion » et « Heal », parus en 2021 et 2024. Pourquoi être revenus à un format plus court ?
Sofia : Déjà, c'était une question de temps : un album, ça prend énormément de temps à composer, et on avait envie de sortir de nouveaux titres rapidement pour ne pas tomber dans l'oubli. On avait aussi besoin d'enrichir notre setlist, et il nous fallait des morceaux plus directs et taillés pour la scène. Avec un EP, on a pu aller droit à l'efficacité, contrairement à un album comme ceux composés auparavant, où on a beaucoup plus de variations de tempo, des moments plus contemplatifs, alors que là, on devait pouvoir capter le public tout de suite.

Votre musique est qualifiée de metal cinématographique. Si la musique de NO TERROR IN THE BANG devait servir pour un film, lequel serait-ce ?
Clément : Je n'ai pas de film précis en tête, mais j'imagine un mélange entre « Interstellar » et « Une nuit en enfer » (rires). C'est le genre de mélange impossible, mais j'adorerais.
Sofia : Ce serait plutôt dans un film fantastique ou d'horreur, du genre « La Colline a des yeux ».
Depuis vos débuts à Rouen, début 2020, quel a été le moment déterminant dans la construction de NO TERROR IN THE BANG ?
Clément : Il n'y a pas eu forcément un moment clé, mais plutôt plein de petites étapes.
Sofia : Il y a plein de choses qui se sont faites à distance au départ, en sortie de Covid, beaucoup d'échanges entre Alexis et moi sur notre Dropbox. Durant la pandémie, je composais dans mon lit avec mon clavier et le micro qui pendait au-dessus de moi, et après, on a enregistré le premier album chez les parents d'Alexis. Une autre étape importante, c'était la toute première répétition ensemble une fois l'album enregistré, car on n'avait jamais joué tous ensemble avant ça. Notre premier concert aussi, à la Gare aux Musiques à Louviers, ça a été une autre étape marquante...
Clément : Il y a eu notre première fois sur la grande scène du 106 à Rouen. C'est une salle avec un bel équipement, mais ce n'est pas évident d'y jouer, car beaucoup de groupes veulent y passer, donc les places sont rares. On a pu faire la première partie de MASS HYSTERIA, dans la grande salle qui était pleine. Alors, oui, le public était là pour MASS HYSTERIA, mais beaucoup de monde est venu plus tôt exprès pour voir qui jouait en première partie : ce n'était pas un hasard s'ils étaient là devant nous, ils avaient décidé de venir voir qui ouvrait ce soir-là. Donc ça aussi, c'était une date spéciale pour nous.
Sofia : Et aujourd'hui, notre premier Hellfest !
Votre identité visuelle et sonore semble très réfléchie. Comment trouvez-vous l'équilibre entre ambition artistique et spontanéité ? Essayez-vous de ne pas trop intellectualiser le processus de création ?
Clément : On ne peut pas enlever le côté intellectuel à cette musique-là, en tout cas pas Alexis (rires) — pas dans cette démarche où l'on essaie de composer des choses de plus en plus modernes. Et on s'en rend compte en écoutant les groupes de nos potes ou les autres : le metal devient une musique de plus en plus précise, détaillée dans ses compositions, tout est carré. Je pense au groupe VERTEX, qui vient de Lyon et qui a joué sur la Hellstage comme nous, mercredi : on s'est pris une bonne claque, et je trouve qu'ils étaient dans une certaine perfection du riff et du son, avec une approche minimaliste des rythmiques, des rythmes vraiment improbables exécutés avec une grande finesse. C'était remarquable.
Sofia : Pour l'anecdote, et ça rejoint ce que je te disais au tout début de l'interview sur le fait que j'étais mitigée au début de la création du dernier EP : en fait, on compose des maquettes, mais une fois qu'on passe en studio, il se passe toujours des choses qui n'étaient pas prévues. Et c'est arrivé sur les trois disques qu'on a faits. Grâce à notre ingénieur du son, Sébastien, qui a pris part à la production, pas mal de corrections ont été apportées à la suite de ses remarques ou de ses suggestions. Un jour, pendant que j'enregistrais mes voix sur le dernier EP avec Sébastien, les autres musiciens n'étaient pas là : on a un peu suivi nos envies sans trop réfléchir, on en a profité pour tester des lignes de chant inhabituelles, et là, on a clairement fait dans le spontané. Sébastien a enregistré ça et on l'a envoyé aux autres en se demandant ce qu'ils allaient en penser, et ils ont aimé : ça a été un soulagement, je dois dire (rires).
Deux jours après votre passage sur la Hellstage, quel est le souvenir qui vous revient en premier quand vous y repensez ?
Sofia : Étienne qui casse une corde (rires). Quand je dis ça, on pourrait croire que c'est quelque chose de terrible, alors qu'en fait, pas du tout : j'ai carrément ignoré ce moment-là, car le concert devait continuer, et le public était tellement adorable que ça n'a pas été un moment difficile. Ce sont les aléas des concerts, et c'est dans ces moments-là que tu te rends compte que ce sont des instants authentiques, qu'on fait de la vraie musique live.
Clément : On a voulu jouer le côté suspense du moment : comment Étienne allait-il faire ? Mais en fait, il y avait une deuxième guitare sur scène, prévue exprès pour ce genre de cas, donc il a rapidement changé de guitare. Tout était sous contrôle, mais c'est amusant, car il n'avait jamais cassé de corde depuis le début du groupe.
Sofia : C'était sa nouvelle guitare, fraîchement envoyée par Ibanez.
Clément : Oui, Ibanez nous a prêté deux guitares, des gens au top, ça s'est fait très facilement, et on est en train de les tester pendant nos concerts. Notre partenariat devrait se développer à l'avenir, mais pour le moment, on en est au stade des essais pour Étienne et moi. Sinon, mon premier souvenir de ce concert, c'est d'avoir joué juste en face de la Gardienne des Ténèbres, qui crache de la fumée et de l'eau : cette énorme machine articulée s'est animée juste au moment où j'ai envoyé le premier accord. Ça, et le public devant nous, c'était une image incroyable.
Sofia : Et voir tous ces festivaliers arriver et s'arrêter pour nous écouter, entrer dans notre univers, ça fait super plaisir. J'avais peur d'être stressée sur scène, alors que finalement je n'ai même pas ressenti une once de nervosité : je me suis juste dit « profite, amuse-toi du début à la fin », et du coup, c'était un super moment.
Êtes-vous des habitués des festivals ? Si oui, auxquels êtes-vous allés, et qu'avez-vous apprécié au Hellfest que les autres festivals n'ont pas ?
Sofia : Je suis allée à pas mal de festivals, avec même des périodes où j'enchaînais dix jours non-stop sans problème à dormir dans une tente, mais maintenant je ne le fais plus, mon corps ne peut plus endurer un tel traitement (rires). Là, c'est mon premier Hellfest, et je suis comme une enfant, je suis dans un véritable parc d'attractions, c'est absolument génial. Cette atmosphère qui y règne est indescriptible, il y a une bienveillance que tu n'as pas forcément dans tous les festivals, où tu vois des gens défoncés partout — mais je ne citerai pas les noms des festivals en question. Des lieux où l'ambiance tend trop vers la débauche plutôt que vers la musique, ce qu'on n'a pas du tout ici. Les gens viennent au Hellfest pour écouter du metal et profiter de l'expérience : tu vois des enfants, des personnes âgées, alors que dans certains autres festivals, jamais je n'y emmènerais des enfants.
Clément : Moi aussi, c'est mon premier Hellfest, et j'ai rarement constaté autant d'habitués, de gens qui viennent depuis de nombreuses années. Voir qu'il y a des groupes d'amis qui se sont rencontrés ici et qui, chaque année, remettent ça, ça, je ne l'ai jamais ressenti ailleurs.
Existe-t-il une rencontre, un concert ou un évènement qui a été déterminant dans votre choix de devenir artiste ?
Sofia : En fait, j'en ai eu plein, et il y en a encore aujourd'hui. Moi, je me souviens que j'ai pleuré devant plusieurs concerts. Un en particulier, c'était celui de Deluxe, que j'avais vu aux Jardins suspendus, au Havre, il y a plusieurs années : il y avait une énergie de dingue, un truc spécial qui flottait dans l'air, où tu voyais les artistes sur scène en train de s'éclater, et je me suis dit « putain, je veux faire ça ! ». Pareil avec KO KO MO, avant qu'ils se séparent, au 106 à Rouen, et c'était absolument génial. Je me dis chaque jour que j'ai la chance de faire ce métier.
Clément : Je pensais à KO KO MO aussi. Il y a des groupes comme ça qui laissent une empreinte importante dans nos vies d'artistes, et lorsqu'on se pose la question « où en est-on artistiquement, est-ce qu'on est dans la bonne direction ? », on peut se remémorer ces groupes-là, qui donnent une image hyper positive du métier : ça permet de se recentrer sur son objectif. Parfois, ça ressemble plus à un Everest à gravir qu'à une colline, mais on trouve aussi des groupes auxquels on arrive à se comparer, et de se dire que c'est possible.

Finalement, le vrai défi, c'est de faire perdurer le groupe, qu'il puisse traverser les années. Et même si parfois certains moments sont difficiles pour un groupe, le fait de jouer ici, avec l'ambiance qui règne, ça vous remotive et vous redonne un coup de boost ?
Sofia : Oui, clairement, et on a besoin de ça : ces moments-là sont précieux, et on recharge nos batteries à bloc. C'est essentiel, dans la vie d'un musicien, de prendre ces bonnes énergies.
Clément : Rien que le fait d'aller voir les autres groupes jouer, c'est agréable, quand on connaît les deux côtés du métier. C'est super agréable de se dire « aujourd'hui, je vais juste aller écouter un groupe », de voir ce que les autres produisent, ce qui n'est pas la même chose que lorsqu'on fait un plateau commun avec d'autres groupes, où là, on est assez concentrés, mais où on va aussi se donner des conseils entre musiciens : on parle matériel, de comment chaque groupe s'en sort, de combien de dates chacun a prévues. Donc il faut toujours se garder un temps de repos, sortir et voir ce qui se fait à l'extérieur de son propre projet, être curieux et profiter de ces moments-là.
Si vous deviez résumer votre expérience du Hellfest à travers une seule image ou une séquence de film, laquelle choisiriez-vous ?
Sofia : Je suis une grande fan des films de Tarantino, alors je ne sais pas si je peux te citer un film précis où notre concert aurait pu apparaître, mais tout le décor autour de la Hellstage est tellement immersif qu'on a l'impression d'être dans un film.
Clément : Moi, j'aurais aimé qu'ils tournent un « Ace Ventura 3 », parce que dans le premier, il y avait CANNIBAL CORPSE qui jouait dedans, alors personnellement, je serais partant pour faire pareil dans un nouveau volet ! Ou comme dans « Une nuit en enfer », avec le bar qui, à la fin, se transforme en boîte remplie de démons, avec des corps humains en guise d'instruments.
Sofia : Je préférerais plutôt une esthétique empruntée à « Underworld », là, ça me plairait davantage.
Quelles sont les prochaines étapes pour NO TERROR IN THE BANG, et travaillez-vous déjà sur de nouvelles compositions ?
Sofia : Pour ce qui est des nouvelles compositions, les gars s'y sont déjà remis. L'EP était à peine sorti que ça maquettait déjà, car, comme je te le disais, ça prend tellement de temps qu'on a enchaîné tout de suite. On a le mot « album » en tête, même si, par moments, on a aussi pensé à enregistrer des morceaux acoustiques. On a beaucoup d'envies, mais c'est à nous, derrière, d'être efficaces et de mettre les choses en place. Mais oui, on est plutôt dans la direction de préparer un album.
