Quinzième album pour EVERGREY qui, avec ce « Architects Of A New Weave », continue de suivre une ligne directrice claire malgré les remous qui ont encore secoué le navire suédois ces derniers mois. En effet, deux départs, et non des moindres, sont venus contrecarrer les plans d’un Tom S. Englund plus tourmenté que jamais : celui, déjà, du batteur Jonas Ekdahl, lassé de la routine des tournées et désireux de se consacrer uniquement au travail en studio, puis celui du guitariste Henrik Danhage, d’un commun accord avec le reste du groupe, après quand même 21 années de bons et loyaux services !
Qu’à cela ne tienne ! Englund a trouvé là une nouvelle occasion de sublimer sa douleur dans une musique faite de riffs massifs et de mélodies accrocheuses. Toujours habitées par un trop-plein émotionnel, les compositions d’EVERGREY sont le théâtre d’une dramaturgie sonore qui permet à chaque morceau d’avoir sa vie propre, comme autant de pièces tragiques. Mais encore une fois, le groupe refuse de se complaire dans la noirceur, il la transforme en quelque chose de... lumineux !
Dès l’ouverture ("Welcome To The Pattern"), l’univers conceptuel de « Architects Of A New Weave » s’installe avec autant de gravité que de maîtrise : on sent immédiatement le soin apporté aux climats (essentiellement grâce aux claviers du fidèle Rikard Zander). Après cette introduction pesante, le premier vrai titre, "The Shadow Self", pousse plus loin cette dimension cinématographique, comme si EVERGREY cherchait à donner forme à l’intime : l’épaisseur émotionnelle n’est pas ici un accessoire, elle est le moteur d’un disque dense qui s’avérera être passionnant de bout en bout. Mais rassurez-vous, le groupe n’abandonne pas ce qui fait sa force depuis toujours, à savoir des refrains mémorables et une montée en tension constante.
Ce qui frappe ensuite, c’est la façon dont l’album alterne entre gravité étouffante et élans fédérateurs. "The World Is On Fire" incarne parfaitement cette bascule : une base rythmique solide, des changements d’ambiance marqués, et des mélodies taillées pour frapper fort en live. Toutefois, bien que captivant jusque là, « Architects Of A New Weave » correspond en tout point à ce qu’on attend d’EVERGREY. Un EVERGREY aux velléités moins progressives que sur son avant-dernière réalisation, « Theories Of Emptiness », certes, plus proche d’un « Recreation Day » (toutes proportions gardées, bien sûr), mais évoluant en terrain connu.
C’est alors que l’album prend un tournant inattendu avec "Heaven", morceau enlevé, presque - j’ai bien écrit "presque" ! - joyeux, à peine trop heavy pour trouver sa place dans la programmation de RTL2 ! Et ce n’est que le début. À peine le temps de retrouver ses esprits avec "The Script", qui poursuit la trajectoire tracée par les quatre premiers titres, que déboule "Leaving The Emptiness", LA surprise de ce nouvel album ! Dansant, éminemment positif cette fois, ce titre pourrait figurer ce que donnerait un COLDPLAY qui se serait épris de heavy metal, avec ses harmonies pop et sa rythmique sautillante ! EVERGREY aurait-il trouvé son "I Was Made For Lovin’ You" ?
Mais outre ces influences pour le moins surprenantes, que l’on retrouve par touches sur "Longing" notamment, le disque gagne aussi en relief par l’apport de musiciens au talent indéniable, à commencer par Simen Sandnes, le nouveau batteur, dont le jeu puissant et original donne une nouvelle coloration rythmique au groupe, et d’un invité de marque, j’ai nommé Mikael Stanne. Oui, oui ! LE Mikael Stanne de DARK TRANQUILLITY et THE HALO EFFECT ! Son intervention sur "A Burning Flame" est l’un des moments forts de ce « Architects Of A New Weave » : le dialogue crépusculaire s’établissant entre lui et Englund, sonnant à la fois naturel et spectaculaire, fait naître une tension dramatique supplémentaire dans un album déjà riche en émotions..
Enfin, "The Prophecy" referme le parcours avec élégance, comme une promesse tenue au dernier couplet : moins tournée vers l’explosion que vers la conclusion émotionnelle, elle donne à l’ensemble ce sentiment de voyage arrivé à son terme. On ressort de l’écoute de « Architects Of A New Weave » avec la sensation que les musiciens de Göteborg ont encore beaucoup à dire, soulagés de voir que le groupe n’a pas encore été atteint par le "syndrome VOLBEAT". Loin de se répéter, EVERGREY se sublime à chaque album avec majesté et puissance. Mais chez les Suédois, la puissance ne supplante pas la fragilité, bien au contraire, elle la rend plus audible, plus tangible. Après plus de 30 ans de carrière, ils viennent de nous offrir leur œuvre la plus accessible mais aussi la plus forte. Chapeau bas, messieurs !