4 septembre 2026, 15:00

GOROD

Interview


Après bientôt trente années d'existence sur le circuit si l'on considère les années GORGASM, GOROD s'est imposé comme l'une des valeurs essentielles du death metal hexagonal. La sortie de son huitième album « The Ember Gone » se révèle, au sens propre comme au figuré, caniculaire. Entretien avec Julien, Mathieu, Benoît et Nicolas.
 

Tout d'abord, suite à ce nouvel été destructeur, dévastateur et pourtant annoncé comme le plus doux de ceux à venir, durant lequel vos familles ont été contraintes d'évacuer, comment allez-vous ?
Benoît Claus (basse) : Merci de t'en inquiéter ! Ça a été un été difficile, effectivement : certains d'entre nous ont eu des membres de leur famille évacués, nos paysages sont dévastés, une belle merde en somme. On a affronté ça ensemble, il y a eu une bonne solidarité, et les pompiers et la sécurité civile ont fait un travail phénoménal.

Une des caractéristiques de GOROD est la stabilité de son line-up, mais on remarque aussi la présence de David Thiers, du Secret Place Studio, qui semble s'être imposé ces dernières années comme l'artisan de votre son. Peut-on dire que la stabilité dans le temps sur la dimension du son est aussi primordiale pour renforcer l'identité du groupe ?
Mathieu Pascal (guitare) : Oui, on peut le dire ! Tu as bien compris le principe ! Nous sommes une équipe soudée, ça fait plus de douze ans maintenant qu'on est ensemble, et on fonctionne parfaitement comme ça ! Forcément, lorsque tu travailles avec les mêmes personnes pendant une longue durée, une compréhension mutuelle et naturelle s'établit, et la cohésion sonore du groupe s'en ressent de manière positive !

« The Ember Gone » est annoncé comme un retour à des compositions plus progressives, inspirées de votre EP « Transcendence » (2011). Comment avez-vous abordé le travail avec David ? Avait-il une directive précise pour aborder la production ?
Benoît : Certes, la musique est plus progressive, mais elle est le fruit d'une discussion sans prise de tête. C'est le résultat d'une évolution naturelle qui reste fondamentalement du GOROD, c'est l'essentiel.
Mathieu : Notre collaboration est basée sur la discussion. Avec le temps, elle se renforce, et de fait David connaît bien notre musique. Ainsi, il est juste nécessaire de se rencontrer pour discuter des détails. Pour ce nouvel album, la manière de travailler ensemble n'a pas nécessité de changement majeur.

Dans le processus de composition, la musique précède-t-elle les paroles ?
Julien "Nutz" Deyres : Nous avons toujours le même processus de composition depuis le début du groupe. Mathieu commence par bâtir les motifs de batterie et les grooves avant de poser les guitares. Ce n'est qu'une fois la musique composée que l'idée d'écriture des textes intervient. Pour cet album, l'ensemble du concept découle simplement d'une discussion entre nous cinq, autour d'un feu de camp dans le jardin de Karol, notre batteur. On partage notre vécu face au monde qui brûle littéralement sous nos yeux. Les feux de forêt en Gironde, à La Teste-de-Buch, ou, pendant que j'écrivais les paroles de « The Ember Gone », ceux des Corbières, reflétaient le présent. J'ai voulu traduire cette expérience et ces événements sans tomber dans un constat détaché ou un discours moralisateur. Les paroles sont, quelque part, le récit de ces nuits d'échanges où l'on passe par toutes les émotions possibles sans en garder forcément la moindre leçon ou le moindre souvenir.

Comment se fait le choix d'interpréter tel passage en chant saturé et tel autre en chant clair ?
Julien : C'est avant tout l'atmosphère globale, le groove et l'urgence de chaque morceau qui dictent la manière d'interpréter et de poser la voix. Quand les textes deviennent plus intimes et incarnés, comme dans "Forgiveness", où l'on aborde la culpabilité d'un père face aux cendres léguées à ses enfants, l'émotion brutale doit ressortir. Le choix entre chant saturé et chant clair ne se fait jamais de manière calculée ou méthodique, sur un tableau noir.


Est-ce que la technicité et la densité des morceaux composés par Mathieu ont rendu le travail d'écriture des paroles plus exigeant pour toi ?
Julien : On cherche à laisser respirer la densité des compositions tout en conservant un caractère personnel. Cela demande forcément une certaine forme d'adaptation. L'idée est de faire en sorte que la voix se fonde dans le monde alambiqué des structures composées par Mathieu, sans se faire étouffer par la technicité, pour que le message global garde un minimum de clarté et d'immédiateté. Bref, c'est la merde (sourire).

Il est difficile de passer à côté de la force et de la violence qui se dégagent de l'artwork de « The Ember Gone », réalisé par l'artiste Hugo Gravel. Qu'est-ce qui vous a séduits dans son travail ?
Julien : Hugo Gravel a réalisé un travail de dingue : une huile sur toile originale, créée spécialement pour l'album. Il a clairement su traduire la portée philosophique du projet. L'image centrale du livret représente l'angoisse que l'on partage tous face aux feux qui embrasent nos maisons, le tout mêlé au mythe de Prométhée, qui nous a menés à notre ère actuelle, que les archéologues appellent le "Pyrocène".

Le visuel de la pochette propose une vision très illustrée et évocatrice, tandis que vos visuels promotionnels ont été photographiés au milieu des arbres brûlés de la dune du Pilat par Leonor Ananké. Comment s'articulent ces deux univers graphiques ?
Julien : Par le hasard, les éléments des deux visuels, initialement travaillés à part, ont fini par se compléter. Le travail d'Hugo Gravel apporte la dimension mythologique, tandis que les photos de Leonor Ananké ramènent le sujet à notre expérience locale et concrète. Avec les traces de suie sur nos visages, il y a cette idée d'incarner le sujet, tous marqués par les cendres de nos forêts qui crament.

L'artwork est-il une référence visuelle directe ou subtile à la figure de Prométhée, ou avez-vous préféré laisser l'illustration se concentrer uniquement sur les paysages dévastés par le feu ?
Julien : C'est amusant que tu voies dans ce totem embrasé la figure de Prométhée. Comme quoi, la collaboration entre différentes personnes peut donner des images que chacun est libre d'interpréter. La référence à Prométhée reste centrale, mais au lieu de représenter un titan se faisant dévorer le foie, ou des paysages dévastés par le feu qu'il nous aurait donné pour nous protéger, on vous laisse une image que chacun peut s'approprier. On peut tout à fait y voir la métaphore du feu sacré transmis par Prométhée, dont on s'est servi pour tout annihiler...


​L'album a une narration très marquée à travers ses huit titres (de "Signs" jusqu'à "Remains"). Est-ce qu'Hugo Gravel a décliné son travail graphique à l'intérieur du packaging pour illustrer cette progression vers la fin d'un monde ?
Julien : Tout l'aspect visuel de l'album a été pensé en cohérence avec le déroulement du concept. Les titres d'un seul mot résument chaque étape de cette nuit où nous nous sommes retrouvés à discuter. Tout commence par l'alerte initiale ("Signs"), en passant par l'affrontement et la colère ("Devise"), la culpabilité ("Forgiveness"), le chaos mental ("Regret"), l'embrasement ("Ignite"), la propagation globale ("Ember") jusqu'au paysage final de cendres ("Remains"). L'univers graphique global accompagne ce déroulé, tant visuel que narratif, pour que chacun puisse se retrouver spectateur de notre nuit de discussion.

Dans la mythologie, Prométhée vole le feu sacré aux dieux pour l'offrir aux hommes. Cette image, qui marque la maîtrise du feu, est aussi le début d'une ère nouvelle pour l'humanité, qui, au XVIIIe siècle, a débouché sur la révolution industrielle. Dans « The Ember Gone », ce feu semble s'être retourné contre nous pour créer l'ère du "Pyrocène" et ses mégafeux. Peut-on voir notre époque moderne comme le début du châtiment ultime du geste de Prométhée ? La nature rappelant à l'humanité qu'aucune espèce ne peut la dominer, car toute existence en est le fruit.
Julien : Dans le concept de l'album, le feu sacré ne représente pas que le savoir et la connaissance. Le fameux "Pyrocène" se trouve être la conséquence de nos activités, alors que ce que chacun souhaite, c'est de se retrouver autour de ce feu qui nous unit et nous anime. J'ai justement fait exprès de croiser mythes, archéologie et expériences personnelles pour que toute personne qui découvre notre musique puisse y trouver sa place et s'identifier, sans pour autant sombrer dans la fatalité.

Le titre de l'album peut se traduire par "la braise s'est éteinte". Si Prométhée nous a apporté l'étincelle initiale, que symbolise cette braise qui s'éteint aujourd'hui ? Est-ce la fin de l'énergie créatrice de l'humanité ou, au contraire, l'épuisement total des ressources de notre planète ?
Julien : Le titre « The Ember Gone » reste libre d'interprétation. Cela dit, on peut le voir comme les braises issues des premiers mégafeux connus au Canada, traversant le pôle Nord pour atterrir en Sibérie et rejoindre nos territoires. À la fin du brasier, il ne reste plus que les cendres et un vide abyssal. C'est le moment où toutes les structures de pouvoir s'effondrent et où l'on se retrouve comme des cons face au bilan de nos actes.

Revenons à cette nuit de discussion qui a inspiré le concept de cet album. Peux-tu nous en parler plus en détail à travers chacun des titres ?
Julien : Pour ouvrir l'album, "Signs" pose simplement le décor. On sait que c'est la fin. Le texte s'inspire du phénomène des feux de tourbières, ces incendies invisibles qui couvent sous la terre pour finalement jaillir de nulle part. C'est le point de départ de notre nuit autour du feu : le moment où l'on admet que ce soir, c'est la fin du monde. Vu que tout s'embrase, autant accepter la chute et célébrer la fin dans le chaos des flammes. Le mythe prométhéen s'installe ici comme un terrible constat d'échec, mais aussi comme une fête. On a voulu être aveugles. On remet ça ?


​Avec "Devise", l'ambiance autour du feu évolue vers quelque chose de plus électrique. C'est le moment de la discussion où l'on s'en prend aux ineffables "donneurs de leçons". Le texte évoque ceux qui ont un avis sur tout, mais dont les actions sont à l'opposé des dictons. Au final, on se retrouve face à une âme perdue, en quête d'identité, qui aimerait se faire passer pour "sage".
Julien : Dans "Forgiveness", on aborde le Pyrocène à travers les yeux d'un père tiraillé par la culpabilité, face au monde de cendres qu'il s'apprête à léguer à ses enfants. C'est ici que la référence au mythe de Prométhée est la plus directe et la plus personnelle : le père regrette de ne pas avoir été un meilleur transmetteur de savoir pour sa descendance, au lieu de participer au ravage de notre monde. Le texte exprime un tiraillement constant : la douleur silencieuse d'avoir entraîné la nature et le règne animal dans notre propre guerre, mêlée au refus de demander pardon pour avoir simplement "préféré vivre".
"Ignite" est le moment le plus désabusé de notre discussion dans le jardin, là où l'on se confronte directement à notre nature de parasites et à notre besoin viscéral d'autodestruction. Le texte dresse le bilan de ce que nous avons fait du progrès. Ici, la figure de Prométhée revient de façon tragique et désinvolte. Le Titan enchaîné a brisé ses chaînes trop tard et ne peut plus que se rendre compte du véritable "cendrier" que nous lui avons laissé. Ce cadeau offert pour nous sauver est finalement celui que nous employons pour tout détruire.
"Regret" donne tout son sens à l'ambiance de réunion autour d'un feu de camp. Des phrases comme « For Me Another » (sers-m'en un autre) ou « We'll Think On That Later » (on pensera à ça plus tard) rappellent directement cette ambiance autour d'une table, à trinquer et à procrastiner pendant que le monde s'écroule. On se laisse aller. On regrette. On entend les arbres hurler sous les flammes, mais on sait pertinemment qu'elles ne seront jamais domptées. C'est le reflet de notre incapacité collective à réagir à temps, préférant s'anesthésier jusqu'au bout plutôt que de faire face à ce qui nous attend concrètement.
Pour clore l'album, "Remains" est une sorte d'apothéose finale face au paysage de cendres. Le texte s'en prend aux prédicateurs et aux puissants de ce monde, qui bâtissent des empires balayés au premier coup de vent. Au milieu des ruines, plusieurs questions subsistent... Je laisse un brin de liberté d'interprétation, malgré la double référence à "After You've Gone", repris par Django Reinhardt, et à "Que reste-t-il de nos amours..." de Charles Trenet. Ceci étant, les questions m'ont toujours davantage intéressé que les réponses.

En vous écoutant, il est difficile de ne pas penser à SAVAGE LANDS, l'ONG créée par Sylvain Demercastel (ex-ARTSONIC) et Dirk Verbeuren (MEGADETH), qui depuis 2022 a rencontré un succès certain. Pensez-vous que la communauté metal puisse, à l'échelle internationale, changer les choses, ou du moins y contribuer ?
Nicolas Alberny (guitare) : De fait, toute initiative positive sur le climat est bonne à prendre et à encourager ! C'est super que la communauté metal puisse, à sa manière, y contribuer.

Au travers des festivals étiquetés metal, qui se livrent une compétition du toujours plus pour exister, sans parler des tournées monumentales des groupes mainstream, ce genre musical, qui historiquement dénonçait l'industrialisation, n'est-il pas lui-même en train de se laisser emporter dans ce tourbillon et d'y contribuer lui-même, à sa façon ?
Benoît : Ça s'appelle le capitalisme, et il est plutôt sauvage en ce moment. On pousse tous les curseurs dans le rouge, ce qui est tout simplement absurde. Plus on attend, plus l'explosion sera dévastatrice.
 

Blogger : Bruno Cuvelier
Au sujet de l'auteur
Bruno Cuvelier
Son intérêt pour le hard rock est né en 1980 avec "Back In Black". Rapidement, il explore le heavy metal et ses ramifications qui l’amèneront à devenir fan de METALLICA jusqu'au "Black Album". Anti-conformiste et novateur, le groupe représente à ses yeux une excellente synthèse de tous les styles de metal qui foisonnent à cette époque. En parallèle, c'est aussi la découverte des salles de concert et des festivals qui le passionnent. L'arrivée d'Anneke van Giersbergen au sein de THE GATHERING en 1995 marquera une étape importante dans son parcours, puisqu'il suit leurs carrières respectives depuis lors. En 2014, il crée une communauté internationale de fans avant que leur retour sur scène en juin 2018 ne l'amène à rejoindre HARD FORCE. Occasionnellement animateur radio, il aime voyager et faire partager sa passion pour la musique.
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