Si l’Alcatraz accueille de grosses pointures internationales, il ouvre aussi ses portes à des formations belges de moindre renommée. La Morgue accueille ainsi, en cette fin de matinée déjà caniculaire, les locaux HOPE AS A WEAPON (Morgue, 12h05 – 12h45). Le chapiteau est envahi par la famille et les amis des musiciens, ce qui crée une atmosphère conviviale, une proximité qui tranche avec la grosse machinerie des festivals. Si les proches de ce jeune groupe sont logiquement enthousiastes, il n’en va pas de même pour le public neutre. Leur neo-metal, teinté de rock alternatif, accumule les clichés tout en se teintant d’une vaine grandiloquence, comme quand le chanteur se met à genoux ou qu’il demande à la fosse d’allumer les portables pour avoir « a sky full of stars » sur le titre "The Night". Leur nouveau single, "The Dark", plus lourd, joué pour la première fois en live, laisse toutefois poindre l’espoir de jours meilleurs…

Si l’on reste en Belgique avec SONS OF LIOTH (Morgue, 13h15 – 13h55), le changement d’attitude est radical. Roublards sans fard de la scène heavy/hard rock, les quatre compères, en t-shirt DIO, AC/DC ou BAD BRAINS, assènent leurs chansons, aux relents parfois punk, avec une conviction et une férocité bienveillantes. Pas de chichis, de l’énergie à l’image de la folie qui gagne le pit sur "Merry Go Round". 40 minutes de sueur !
COVEN (Swamp, 14h25 – 15h10), occulte groupe culte, répand son satanisme depuis… 1967. Son rock psychédélique est bien ancré dans les années 60, à l’image du réussi "For Unlawful Carnal Kniwledge" qui évoque un mariage entre THE DOORS et DEEP PURPLE. Influences bluesy et atmosphères mystiques se mêlent comme sur "Wicked Woman", tiré d’un premier album, "Witchcraft Destroys Minds and Reaps Souls", considéré comme l’un des actes fondateurs du courant dark. La chanteuse et membre originelle de 76 ans a certes vu sa voix envoûtante se ternir au fil des années mais elle dégage, malgré « des ans l’irréparable outrage », un charisme froid.
Bien sûr, le décorum qui entoure le set tend vers le kitsch… surtout quand la robe de la chanteuse se coince dans la porte du cercueil duquel elle sort, masquée, sur "Out Of Luck", morceau doom qui lance le rituel. Croix inversé qui plonge vers la poitrine, discussion avec un crâne et pose langoureuse avec ses musiciens encapuchonnés, la dame en noir agit en maîtresse de cérémonie, en prêtresse qui navigue entre éclats de rire, chant et paroles récitées, comme sur le lugubre "Black Sabbath". Le concert s’achève sur un foutraque "Blood On The Snow", morceau éponyme de l’album de 1974 ; et résonne en nous l’étrange sensation d’avoir vu "en vrai" une formation légendaire, la première semble-t-il à avoir utilisé le signe des cornes, celle aussi qui fut associée au tueur Charles Manson... et est restée condamnée à l’underground.

MONOLORD (Swamp, 15h50 – 16h35) confirme son rang de seigneur du riff lourd, de maître du groove, de prince de la puissance hypnotique. Le bassiste Mikka Häkki occupe le centre de la scène… et son instrument, avec lequel il fait corps en d’étranges contorsions, domine des morceaux stoner/doom de haute volée. La voix réverbérée, ozbournienne du guitariste Thomas V Jäger et la frappe dynamique d’Esben Willems resplendissent dans un son saturé qui explose dès l’inaugural "Iodine", qui brille sur l’instrumental "Audhumbla". Du stoner/doom de très haute volée, savouré en headbangant sans trêve.
CELESTE (Swamp, 17h15 – 18h05) a remplacé CROWBAR. Comme à son habitude le groupe lyonnais controversé, suite notamment à sa tournée en Russie en 2025, évolue dans l’obscurité, tamisée de lumières rouges, devant un écran projetant des images dérangeantes, comme celles du clip "Le Cœur Noir Charbon", court-métrage qui reflète à merveille l’intensité de la composition – hurlements possédés, batterie frénétique, riffs dissonants – interrompue par des passages menaçants. Au carrefour des musiques extrêmes, là où se rencontrent black, sludge et post hardcore, là où planent quelques mélodies hantées, CELESTE a déployé ses peines et ses tourments.

Il était temps ensuite de se précipiter vers la Morgue, pour le concert très attendu de WITCH CLUB SATAN (Morgue, 18h55 – 19h45). Le chapiteau est bondé quand les trois musiciennes, grimées et tout de blanc vêtues, jusqu’à leur étrange couvre-chef de sorcières, entrent sur scène, encens à la main. Entre musique et théâtre, les Norvégiennes livrent une prestation totale où leur raw black metal, teinté de punk, sans être révolutionnaire, est asséné avec conviction et offre quelques titres diablement percutants ("Black Metal Is Krig").
Le set se divise en plusieurs parties, au gré des changements de tenue, au fil d’entractes parlés, monologues inquiétants qui, toutefois, cassent quelque peu la dynamique de la prestation. Le trio n’hésite pas à se dénuder, se dissimulant, à peine, derrière de longues perruques noires. Corpse-paint et sang se mêlent sur les visages grimaçants et les poitrines quand résonnent cris grinçants et riffs abrasifs. La batterie, souvent martiale, s’offre parfois des coups de folie, comme sur le bien nommé "Hysteria" qui lance les hostilités. Le groupe communie avec le public, la bassiste dessine une croix sur le front d’une spectatrice avant que la chanteuse ne s’offre une plongée dans la foule.

Alors que WITCH CLUB SATAN défend avec fermeté une vision féministe, BODY COUNT (Prison, 19h30 – 20h30) commence par montrer ses convictions politiques alors qu’apparaissent dans la foule des pancartes « Fuck ICE ». Ice-T se lance ensuite dans un discours assez confus dont il ressort des propos masculinistes assez déplacés. Au-delà de cette prise de position, le rappeur est déchaîné, appuyé par un groupe au taquet. Ernie C, lui, reste impassible et assure ses parties en toute sérénité ; la classe ! Que retenir de cette heure sous le soleil ? Les reprises de "Raining Blood" (SLAYER) et "Disorder" (THE EXPLOITED) ? Les classiques tirés de « Body Count » dont l’inusable "Cop Killer" en guise de conclusion ? La foule en transe noyée dans la poussière… ou les paroles ineptes du rappeur ?
Après un début de concert quelque peu emprunté, SAVATAGE (Prison, 21h15 – 22h20) prend son envol avec le mélancolique "Chance" et s’élève très, très haut sur l’émouvant "Believe". Ce morceau poignant, hommage au défunt Criss Oliva, est chanté, par écran interposé, par son frère Jon, qui s’accompagne au piano. Zak Stevens mêle sa voix à celle du fondateur du groupe pour un instant de grâce. Hormis les vidéos horribles diffusées, le set brille ensuite de mille feux, portés par des musiciens talentueux et des compositions intemporelles. De "Gutter Ballet", très opéra rock, au "Hail To The Mountain King" final, en passant par "Edge Of Thorns" et "Power Of The Night", les vingt dernières minutes explosent en feu d’artifice de titres qui appartiennent au panthéon du genre.

Pour conclure cette journée brûlante et entrer dans une nuit totale, rendez-vous est pris avec AMENRA (Swamp, 00h20 – 1h30). Le groupe nous emmène dans son étrange et oppressant (le doom "Terziele") pays où règne une noirceur quasi totale, à peine troublée de quelques flashs, où brûle une colère froide, à peine réchauffée par les passages en voix claire ("Plus Près de Toi" et "A Solitary Reign", chefs d’œuvre de désespoir) du chanteur, qui sonne alors comme Christophe, l’homme des mots bleus, quand les bleus de Colin sont à l’âme. "Thurifer er Clamorad te Veniat" offre une pause mélancolique, une brève parenthèse atmosphérique au cœur d’un rituel de souffrance et de riffs hypnotiques qui jaillissent d'une gangue sludge/post-hardcore. L’écran en fond de scène devient un décor dans lequel, comme en relief, les musiciens se fondent, prêtres sortant d’une église en ruine. Et les spectateurs, captivés, assistent à cette catharsis, à l’expulsion d’une violence sidérante qui flotte sous le chapiteau, nuage obscur de pensées terrifiantes, de douleurs intimes crachées dans le néant de nos vies.
