Après le très remarqué « People Watching » en 2024, 156/SILENCE revient avec « From A Distance », un sixième album qui ressemble à une mutation sombre du groupe qui conserve ses fondations metalcore et mathcore, mais les recouvre désormais d’une épaisse brume atmosphérique. Synthés inquiétants, passages suspendus, mélodies presque rêveuses et explosions de violence cohabitent dans un disque qui refuse obstinément de choisir entre brutalité et émotion, montrant que les deux peuvent s'associer pour créer une oeuvre saisissante.
Là où son prédécesseur observait les individus à hauteur d'homme, ce nouvel album élargit le cadre pour s'intéresser aux comportements, aux rapports humains, au culte de la célébrité, à la perte de contrôle et à cette étrange mécanique de nos propres pensées faisant de cet album une œuvre presque cinématographique.
Dès "Control Burns", le sample de Severance place l'auditeur dans un univers où la question de l'identité et du contrôle devient centrale. Le titre avance avec une lenteur inquiétante, davantage comme une scène d'ouverture que comme une véritable chanson. Puis "No Arms" ouvre brutalement les portes de la sensation d'impuissance, de l’impression de ne posséder aucun moyen de protéger ce qui nous appartient ou ceux auxquels nous tenons, jusqu'à ce que quelqu'un nous sauve.
Cette vulnérabilité nouvelle est fondamentale. Les mélodies occupent davantage l'espace, les voix claires gagnent en importance et certaines influences du groupe, DEFTONES ou THRICE notamment, se font peut être sentir sans jamais donner l'impression d'un simple exercice de mimétisme.
"Order & Entropy" poursuit cette logique en opposant la nécessité de conserver le contrôle au chaos qui menace constamment de reprendre ses droits. L'introduction presque électronique et drum'n'bass contraste avec la lourdeur qui suit : l'arrangement lui-même semble progressivement perdre son équilibre. Puis "Swept From Under (Call Of The Void)" plonge directement dans l'un des thèmes les plus troublants de l'album : les pensées intrusives, ces idées indésirables qui surgissent sans prévenir, parfois sans raison, et qui peuvent transformer un instant parfaitement banal en confrontation avec quelque chose de beaucoup plus sombre. Ce parasitage et la sensation de lutte constante se font fortement ressentir sur le titre, en faisant l'un des plus abrasifs du disque. Les hurlements de Jack Murray semblent donner une voix à cette présence invisible qui vous tourmente sans cesse. Et c'est ici que « From A Distance » gagne en profondeur, car on ne parle pas uniquement de souffrance, mais de notre rapport à elle, de notre incapacité à toujours comprendre ce qui traverse notre propre esprit.
"Proxy Idols" élargit encore le champ. Cette fois, Murray observe le culte de la célébrité et notre propension à transformer certaines figures publiques en modèles, en substituts ou en objets d'adoration. Le titre résume presque à lui seul le concept de l'album : regarder les autres regarder quelqu'un d'autre, d’une certaine distance. Et c’est précisément ce qui distingue « From A Distance » de « People Watching ». Le groupe ne raconte plus seulement ce qu'il voit. Il analyse pourquoi nous nous comportons comme nous le faisons.
Musicalement, 156/SILENCE semble avoir compris qu'il n'avait plus besoin de choisir entre brutalité et mélodie. "No Arms", "Order & Entropy" ou encore "From A Distance" assument pleinement cette nouvelle dimension mélodique tandis que les racines mathcore ressurgissent dès que le groupe en ressent le besoin. Les synthés et textures électroniques renforcent cette impression de bande-son d'un film qui n'existe pas encore (ce qu’on déplore).
Les influences cinématographiques et vidéoludiques sont partout : Twin Peaks, Severance, Silent Hill, Resident Evil. Pourtant, jamais ces références ne donnent l'impression d'être décoratives, mais ont une vraie fonction, servant à créer un monde légèrement déformé, familier mais inquiétant, dans lequel les émotions humaines deviennent presque des éléments horrifiques. Le titre éponyme, justement, constitue l'une des plus belles surprises du disque. Jack Murray le décrit comme une chanson d'amour et comme le single le plus marqué par Twin Peaks.
Après avoir passé une grande partie de l'album à observer les mécanismes sociaux et psychologiques qui nous entourent, 156/SILENCE se retrouve soudain dans quelque chose de beaucoup plus intime : aimer depuis la distance, ressentir sans pouvoir nécessairement atteindre l'autre, au final, derrière les breakdowns, les hurlements et les murs de guitares. Le disque parle finalement de connexion humaine, de notre besoin de contrôler ce qui nous échappe, de notre tendance à chercher des figures auxquelles nous raccrocher, de ces pensées que nous ne choisissons pas, et de cette distance, parfois infime, parfois infranchissable, qui sépare deux êtres.
Moins brutal musicalement que certains de leurs travaux précédents, « From A Distance » est une œuvre plus habitée, qui donne parfois l'impression de regarder le monde à travers une vitre sans tain : on voit les autres, on croit les comprendre, mais on réalise progressivement qu'ils nous observent peut-être eux aussi.