Déjà chanteur et guitariste des SMASHING PUMPKINS, patron de la National Wrestling Association, la ligue américaine de catch, mais aussi d’un salon de thé, Billy Corgan vient d’ajouter à 59 ans une nouvelle corde à son arc : la musique symphonique. L’homme a en effet adapté son chef-d’œuvre, « Mellon Collie And The Infinite Sadness » (1995), pour qu’il soit réinterprété par un orchestre symphonique. Après un premier galop d’essai, à Chicago en novembre dernier, et suite au succès de l’opération, Corgan a décidé de faire voyager son spectacle, qui fait étape à Paris pour deux soirs, à la Salle Pleyel, ces 8 et 9 septembre.
Un endroit bien rempli mardi lors de la première soirée, avec un public arborant certes souvent un bon vieux tee-shirt des SMASHING PUMPKINS ou des FOO FIGHTERS, mais aussi quelques visiteurs plus âgés et habillés comme lors d’une sortie à la Philarmonie.

Pour son périple européen, Corgan a choisi un ensemble belge à géométrie variable, CASCO PHIL, capable de passer de la musique de chambre à la musique symphonique, et qui a déjà travaillé en dehors de sa zone de confort, par exemple avec le jazzman Wayne Shorter ou l’artiste rock Heather Nova.
Ce sont donc pas moins d’une centaine de musiciens qui se présentent sur scène à 20h05. Tout à gauche, une harpe, tout à droite, un violoncelle, au milieu tous les instruments possibles, des clochettes au violon, le tout se voyant complété par un chœur d’une vingtaine de membres, et bien entendu un chef d’orchestre. N’oublions pas non plus un écran géant affichant durant la première partie du show des images rétro-futuristes, puis des vues plus science-fiction et psychédéliques lors de la deuxième partie.
Même si les rockers se trouvent en majorité dans le public, un silence total se fait après les applaudissements de bienvenue et alors que les lumières s’éteignent. Et c’est parti pour un étonnant voyage !
Car le mot clé de la soirée, c’est adaptation. Pas question que l’orchestre se contente d’imiter ce qu’avaient produit Billy Corgan, D’Arcy, James Iha et Jimmy Chamberlin à l’époque. Et on s’en rend rapidement compte après le "Mellon Collie And The Infinite Sadness" d’ouverture, dont le piano de CASCO PHIL restitue fidèlement le morceau d’origine. Dès le "Tonight, Tonight" qui suit, c’est le chœur qui ouvre le bal, avant l’arrivée d’un ténor en smoking, tandis que l’écran affiche des images de dirigeable. Et le "Jellybelly" qui vient ensuite abandonne, lui, toute idée de saturation électrique.
Tout au long de la soirée, les morceaux se voient désossés, réassemblés, réinterprétés, leur rythme ou longueur modifiés. Et ce n’est pas tout. Plusieurs titres du disque originel disparaissent lors de l’opération ("Here Is No Why", "An Ode To No One", "Love", "Take Me Down", rien que pour le premier CD du double album), tandis que le track-listing de 1995 prend lui aussi du plomb dans l’aile.
Le tube absolu "Bullet With Butterfly Wings" n’apparait ainsi pas lors de la première partie du concert, tandis que le sensible "Galapogos" remonte dans l’ordre pour figurer entre "Jellybelly" et "Thirty-three", lui aussi proposé assez rapidement alors qu’il arrive plus tard dans le disque.

Et les spectateurs ne sont pas au bout de leurs surprises. Car, outre le chœur et le ténor déjà évoqué plus haut, un deuxième vocaliste masculin vient s’ajouter, ainsi que deux sopranos.
Et Billy Corgan, dans tout ça ? L’Américain n’effectue son entrée sur scène, sans dire un mot, qu’au bout d’une vingtaine de minutes, tel un vampire en long manteau noir, pour chanter "Thirty-three". Sa voix se montre étonnamment fragile, surtout si on la compare aux quatre professionnels de l’opéra qui prennent le micro sur les planches, mais aussi parce qu’on a trop l’habitude de l’entendre dans un contexte beaucoup plus électrique.
Il n’empêche, il est très applaudi à chacune de ses apparitions, au compte-gouttes puisqu’il ne vient chanter qu’à cinq reprises, dont un étonnant "Zero" en fin de première partie.
Après un entracte d’une demi-heure, l’orchestre continue son entreprise de déstructuration. Adieu les "Where Boys Fear To Tread" et "Bodies" qui ouvrent le second disque de « Mellon Collie… » et, "Thirty-three" ayant déjà été joué, c’est "In The Arms Of Sleep" qui lance la musique, toujours aussi opératique.
Billy Corgan se pointe cette fois beaucoup plus rapidement avec "1979", livré en version jazzy, on s’en doute forcément très applaudie. Après "By Starlight" et un "X.Y.U." apaisé et sans ses larsens de conclusion (le sauvage "Tales Of A Scorched Earth" aurait été ici totalement hors sujet, et le track-listing du disque reste plus malmené que jamais), voici enfin poindre "Bullet With Butterfly Wings" que tout le monde attend. Surprise, pas de Corgan à l’horizon, mais une adaptation aussi lente qu’étrange, lors de laquelle les quatre chanteurs d’opéra donnent de la voix et se répondent.
Corgan revient juste après grâce à "To Forgive", mais s’éclipse de nouveau, alors que ses accompagnateurs livrent de très prenants "Cupid De Locke" et surtout "Porcelina Of The Vast Oceans". Le génie des SMASHING PUMPKINS effectue un dernier tour de piste avec une reprise de "Tonight, Tonight" pleine d’émotion. L’Américain lui-même semble ému, souriant comme jamais, et revenant saluer deux fois la foule enthousiaste avec tout le reste du CASCO PHIL.
Photos © Benjamin Delacoux - Portfolio
