
Alors que DIRTY SOUND MAGNET entame sa toute première tournée aux Etats-Unis, un mois durant, HARD FORCE revient sur sa rencontre avec le groupe suisse, à l’occasion de sa tournée française. Cela se passait du côté de l’Antirouille, célèbre salle nichée en plein centre-ville de Montpellier. Et rien de tel qu’un antioxydant à badigeonner sur un aimant pour lui conserver toutes ses propriétés... Et elles sont nombreuses, puisque le trio emprunte tout autant au blues, au rock, au progressif qu’au psychédélique, au chamanique ou au funk. Oups ! Nous allions oublier une petite dose de world music... Car comment ne pas convoquer PINK FLOYD, THE DOORS, LED ZEPPELIN, BLACK SABBATH, RED HOT CHILI PEPPERS ou SYSTEM OF A DOWN lorsque l’on s’interroge sur les différentes influences de Stavros, Marco et Maxime ? Pour autant, le style du groupe ne saurait se résumer à une simple agglomération de genres musicaux. Que nenni ! Si le patrimoine génétique est multiple, si les pères sont nombreux et les mères innombrables, elles n’ont ni accouché d’une chimère, ni d’une hydre à plusieurs têtes ! Car l’originalité du trio, c’est précisément d’avoir su dépasser toutes ses influences pour les distiller puis les sublimer en quelque chose de plus puissant, de fragile aussi, et d’unique surtout : DIRTY SOUND MAGNET. Stavros Dzodzos, chanteur, guitariste et principal compositeur du groupe, nous dit tout des gamètes et autres chromosomes qui ont présidé à faire d’eux ce qu’ils sont : de véritables artistes, animés par une haute et noble idée de leur musique. Et expressément rétifs à – quasiment – toute forme de compromission pour parvenir à leur objectif : créer une œuvre qui marque son temps. Pourquoi pas l’Histoire ?
Une question simple me vient à l’esprit Stavros : vous êtes tous les trois proches de la quarantaine. Comment expliques-tu que vous ayez échappé à la culture des années 80 ? MÖTLEY CRÜE, RATT, W.A.S.P., DOKKEN, la fameuse vague glam rock... Car la décennie qui vous intéresse, c’est bien la précédente, non ?
Stavros Dzodzos : Bien souvent, quand on grandit, on rejette la musique qu’il y avait juste avant. Il n’y a pas meilleur exemple que les punks, qui détestaient la musique que nous écoutons, celle des années 70... Nous, on a grandi dans les années 90 et ce qui tournait, c’était essentiellement du hip-hop. Pour être honnête, ça ne me parlait pas trop. Mais à la maison, j’entendais beaucoup de blues. Notamment les ROLLING STONES. Et ça, ça m’est resté. J’ai en moi ce son très naturel des 60s et 70s qui rythmait le quotidien de notre maison et qui me faisait me sentir bien. De ce fait, enfant, dès que j’entendais des reverb’ typées années 80, ça m’effrayait un peu. Les 80s, c’est une esthétique sonore qui est très marquée dans son temps. Aujourd’hui, ça me parle plus, car je suis plus ouvert, mais à l’époque... Tout cela pour te dire que, adolescent, j’ai réécouté les ROLLING STONES, puis j’ai découvert d’autres groupes comme LED ZEPPELIN. J’avais déjà les codes, ça a donc résonné avec ce que j’avais entendu enfant, et ça m’a profondément marqué. Pour te dire les choses franchement, le lendemain du jour où j’ai entendu LED ZEPPELIN, je me suis dit que c’était ça que je voulais faire de ma vie. C’était leur chanson iconique "Stairway To Heaven" ; je ne comprenais pas d’où ça venait, c’était très biblique... J’ai pris une guitare et c’était parti !
Tes parents écoutaient également LED ZEPPELIN ?
Ils écoutaient du blues-rock, les ROLLING STONES, des groupes comme ça. Beaucoup de musique traditionnelle, aussi, car mon père est grec, ma mère hongroise. Je pense d’ailleurs qu’on retrouve ce type d’influence dans notre musique, notamment au niveau des gammes. Et quand, vers 15 ans, je suis (re)tombé dans la marmite du rock, j’ai traversé toute son histoire. Les années 60 et 70 avaient clairement ma préférence : THE BEATLES, PINK FLOYD, THE DOORS, BLACK SABBATH, DEEP PURPLE... Mais il y a aussi des groupes que j’appréciais dans les années 80, comme IRON MAIDEN, puis RED HOT CHILI PEPPERS la décennie suivante. Je suis vraiment fan de leur musique, ça me parle beaucoup. D’ailleurs, on retrouve aussi un peu de funk-rock dans nos compositions. Il y a évidemment eu RAGE AGAINST THE MACHINE, que j’ai adoré et puis, dans les années 2000, c’est sur QUEENS OF THE STONE AGE que je me suis arrêté. Ils ont vraiment apporté quelque chose de nouveau ; j’ai beaucoup aimé le fait qu’ils fassent de gros riffs et chantent en voix de tête, c’était quelque chose de très cool. La manière dont ils concevaient la guitare était aussi très originale. C’est vraiment l’un des groupes les plus intéressants de ces 20 dernières années.
Plus récemment, tu as craqué sur d’autres formations ?
Les 10 dernières années, deux groupes m’ont particulièrement marqué : KING GIZZARD AND THE LIZARD WIZARD et TAME IMPALA. Ce dernier a été très important, car il a montré à toute une génération qu’il était possible de tout faire à la maison. Aujourd’hui, Kevin Parker, son fondateur, est une véritable pop-star. Il fait carrément des tournées de stades. Mais à ses débuts, quand il enregistrait tout dans son home-studio, il proposait une sorte de rock psychédélique qu’il a su remettre au goût du jour, en y intégrant une vraie dose de fraîcheur. C’est clairement l’une des influences de DIRTY SOUND MAGNET, tant pour ce qui concerne la musique que le parcours à proprement parler. Le cheminement. Il faut dire que nous sommes un groupe suisse et il n’existe pas véritablement d’industrie de la musique chez nous. Tout à coup, avec TAME IMPALA, il y a eu cette ouverture. On s’est rendu compte qu’on pouvait tout faire nous-même. Et toute notre carrière s’est construite ainsi.
« Être un groupe suisse, c’était clairement notre plus grande faiblesse... mais ça nous a fait travailler trois fois plus ! Pendant les 10 premières années, on a joué 4 ou 5 heures chaque jour, au local. »

Précisément, comment êtes-vous aujourd’hui perçus en Suisse, après plus de 15 ans d’existence ? Toujours comme des OVNI, ou vous avez fini par trouver votre place ?
On n’existe pas vraiment. On peut dire que c’est l’un de nos plus gros handicaps que d’être suisse. Prenons l’exemple d’un groupe français comme LAST TRAIN : ils vont être accompagnés par des médias qui auront une influence sur l’ensemble du pays. Il y a des agents, des structures, des studios d’enregistrement... Vous avez également le statut d’intermittent du spectacle. En Suisse, il n’y a rien de tout cela. Pour un groupe anglais, ce sera autre chose encore : la grande histoire du rock, les influences. Aux États-Unis, il y a les agences, les labels...
Il y a donc quelque chose de profondément antithétique entre la Suisse et le rock...
Clairement, c’était notre plus grande faiblesse... mais ça nous a fait travailler trois fois plus ! Pendant les 10 premières années, on a joué 4 ou 5 heures chaque jour, au local. Notamment, aussi, parce qu’on ne trouvait pas d’endroits où faire des concerts en Suisse... Les choses ont heureusement évolué. Nous avons désormais un public, des gens qui viennent à nos concerts. Je pense que hormis le GOTTHARD des premières années, DIRTY SOUND MAGNET est le groupe qui rassemble le plus de monde à ses concerts depuis 10 ou 15 ans. Pour autant, on n’est jamais présent dans le paysage médiatique. Jamais invités, même pas cités. On ne nous appelle pas plus pour participer à des festivals, alors que nous sommes probablement le groupe psyché le plus important de Suisse.
Le fait d’avoir grandi dans un pays où il n’y a pas véritablement de culture musicale, pas d’encadrement hyper structuré a forcément influé dans cet état de fait. Le style qui est le vôtre a-t-il également joué un rôle dans cette absence de reconnaissance nationale ?
Effectivement, notre style musical est hybride. On est un peu prog’, un peu psychédélique, un peu chamanique, world music dans les couleurs, funk... Et c’est vrai qu’aujourd’hui, on est dans un monde où il existe des scènes très typées ; notamment la scène metal, au sein de laquelle on trouve une multitude de catégories de genres. Car nombre de groupes trouvent leur public en se catégorisant... et nous ne sommes pas vraiment catégorisables ! C’est incontestablement un point faible. Mais au final, ces deux points faibles ont fait notre force. Le fait d’être suisse nous a fait travailler beaucoup plus, et c’est ce qui nous a permis de trouver notre style, car nous n’étions pas influencés par la culture musicale de notre pays. Quant au fait que nous n’ayons pas été catégorisés – et que nous avons toujours refusé de l'être – on peut clairement dire que ça nous a permis d’évoluer sans compromis. C’est précisément pour cela que les gens nous reconnaissent : parce qu’on a créé notre style. D’ailleurs, tu as toi aussi noter que ce soir, à L’Antirouille, le public était assez hétéroclite, non ?
Effectivement, le public n’était pas stéréotypé : il y avait des jeunes de 20 ans et des anciens, avec les cheveux gris. Si les cinquantenaires et les sexagénaires ont connu Janis Joplin, Robert Plant, Jimi Hendrix ou Jim Morrison, comment expliques-tu que les plus jeunes viennent vous voir ?
Je crois que pour les jeunes, la musique des parents est ringarde... mais la musique des grands-parents est cool ! La musique des années 60 et 70 n’est donc pas la musique parentale, mais celle de la génération précédente. J’ai compris ça le jour où l’on a joué dans un festival hippie, en Allemagne. Il y avait clairement deux types de public : les personnes âgées de 60, 70 ou 80 ans qui avaient connu JETHRO TULL et les plus jeunes, qui redécouvrent cette période. C’était une époque fascinante, musicalement parlant, et les plus jeunes adhèrent. Et bien souvent, ils n’ont jamais entendu ça au moment où ils nous découvrent. C’est comme si c’était la première fois.
Dans le public, beaucoup de gens dansaient, certains étaient quasi en transe. Votre musique fait parler le corps, c’est incarné...
En fait, il y a une grande différence entre le rock et le metal. Ce dernier est une musique très mathématique, finalement assez proche de l’électro, des musiques modernes. C’est séquencé, ça tombe sur un clic et c’est hyper précis. L’énergie est tout autre chez DIRTY SOUND MAGNET ; nous sommes plus dans le jazz, dans le groove. Le rythme vacille, il n’est pas constant, il est liquide...
Fondamentalement, comment définirais-tu ce qui te fait vibrer ? Et pourquoi ne peux-tu finalement jouer que ce type de musique "liquide" ?
C’est la liberté ; le fait qu’il n’y ait pas de règles. Un groupe comme THE DOORS ne ressemble à aucun autre. C’est unique comme musique et c’est ça qui me plaît. À chaque fois que je me pose des questions, en tant qu’artiste, que je doute, j’écoute Jimi Hendrix. Il y a tellement de liberté dans ce qu’il exprime. Ça me marque et ça me stimule. Ce qui me fait vibrer, ce sont aussi les chansons elles-mêmes, car j’aime le songwriting. J’aime beaucoup les jams, je suis aussi sensible à la virtuosité, aux moments de bravoure, mais j’adore la composition. Dans la musique classique, dans la musique de films. Me dire que ce n’est pas que de la musique tribale ou de l’électro, mais bien quelque chose qui a été pensé, composé, quelque chose qui reste : une œuvre. Ça me touche tout particulièrement. C’est notre approche pour concevoir nos albums, créer une œuvre qui raconte une histoire.
Et que penses-tu de la scène hard rock / heavy metal ? Loin d’être monolithique, votre musique est empreinte d’un grand nombre d’influences...
Je n’ai pas de présupposés, il faut juste que j’aime. Ainsi, dans le metal, j’adore SYSTEM OF A DOWN. Je trouve ce groupe incroyable, je n’ai jamais entendu ça. Ce que je pourrais reprocher au hard rock, c’est d’entendre le même riff 15 000 fois. En fait, je me fous du genre, c’est juste que j’aimerais que ce soit différent. Je n’ai pas non plus de problèmes insolubles avec la musique des années 80, mais c’est le moment où l’industrie et le business ont pris le dessus sur l’artistique. Notamment avec l’avènement de Michael Jackson. Et tout à coup, il y a eu cette pression commerciale qui ne voulait produire qu'un style et rien d’autre. On leur disait quoi faire... Ce n’était pas aussi marqué dans les années 60 et 70. En fait, le problème, ce n’est pas forcément le style musical, mais l’approche...
« Pour moi, l’artiste est un galérien par essence. Et le fait qu’il devienne millionnaire est véritablement une anomalie historique. Ce n’est absolument pas ce que nous recherchons. »

Justement, au-delà de la musique, on sent que c’est aussi la vie que tu mènes avec Marco, Maxime et toute votre équipe qui te guide. J’imagine que c’est vital, pour toi, et que tu n’imagines pas un instant vivre une autre vie ? Pourtant, rien n’est simple : vous mettez en place puis désinstallez le matériel, vous voyagez en van, dormez peu, sans compter ce vol de matériel sur la tournée...
C’est de la foi. Il y a un côté spirituel très puissant dans tout cela. En fait, on se sent investi d’une mission. On ne veut surtout pas faire un revival des années 60 et 70 : on n’est ni un tribute ni un cover-band, c’est simplement que l’esprit d’amour et de liberté nous a tous marqué. Et c’est précisément cet esprit que je discerne quand le public sourit, qu’il est heureux, que l’on est déconnecté des écrans et que l’on se rapproche de l’humain. C’est là que tout devient réel. Pour tout te dire, je suis fasciné par l’humanité, par la culture. On crache beaucoup sur les humains, mais on a su créer tellement de belles choses... Que ce soit en philosophie, en littérature, dans les arts ; des choses magnifiques auxquelles je tiens énormément. Alors bien sûr, quand je vois la manière dont fonctionne cette société, les réseaux sociaux, la déconnexion des uns par rapport aux autres, par rapport à notre propre humanité, on se sent investi d’une mission éthique. On conçoit un peu notre musique comme une religion et c’est comme si on parvenait à transmettre aux autres ce que nous ressentons, tous les trois. En fait, depuis la toute première fois où nous avons joué ensemble, on a éprouvé quelque chose que l’on ne connaissait pas, un truc un peu métaphysique qui nous faisait du bien, qui nous donnait du plaisir. On le ressentait et on y croyait. Tu sais, on aurait pu arrêter le groupe 15 000 fois tant il y a eu d’épreuves et de difficultés. On a tournée pendant des années avec une dizaine de personnes dans la salle... Et ces mêmes personnes nous disaient : « votre musique est incroyable ! Un jour, vous jouerez dans des stades ». On nous dit encore ça aujourd’hui, mais j’avoue que je m’en fous un peu. C’est vrai que parfois, notre vie en tournée est compliquée, mais sans aller jusqu’aux stades, ce serait bien d’avoir un tour-bus, de pouvoir faire tout cela sans avoir à réfléchir sans cesse pour éviter les galères, pour ne pas se prendre la tête. Pour autant, on n’a pas de rêve de grandeur ou de choses démesurées. Pour moi, l’artiste est un galérien par essence. Et le fait qu’il devienne millionnaire est véritablement une anomalie historique. Ce n’est absolument pas ce que nous recherchons. C’est vrai qu’en Suisse, on n’a pas de médias derrière nous, mais le public est désormais bien présent. D’ailleurs, la tournée française était complète. En réalité, on est un peu le groupe du peuple, pas celui des médias. Et ça, ça me plaît bien ! C’est juste que ça prend beaucoup plus de temps ! (rires) On aimerait juste être plus programmés dans les festivals. Ce serait top.
Et ce n’est pas du tout le cas ? Aucun festival en Europe ne vous contacte ?
Je crois que les programmateurs ne comprennent pas vraiment ce qu’on fait. Donc ils hésitent. Je pense au contraire que notre musique est totalement mainstream, en ce sens qu’elle peut toucher n’importe quelle personne disposée à passer un bon moment. Eux pensent qu’on est une niche ; je suis persuadé que l’on pourrait nous programmer absolument partout.
Je suis assez d’accord avec ton analyse. Vous ne touchez pas les gens parce que vous êtes un groupe de rock, mais bien parce que vous êtes LE rock. Son essence, son énergie, son âme...
Et c’est précisément pour ces raisons qu’on a la foi ! C’est pour cela qu’on continue, malgré les déboires ou l’adversité, car nous, on ressent tout cela. Mieux : c’est là qu’on trouve notre force.
En France, vous aurez fait pas moins de 8 dates. Vous étiez déjà venus dans l’hexagone ?
Oui, nous étions venus il y a 4 ou 5 ans, mais c’était difficile. Ça se passait très bien avec le public, on voyait le potentiel, mais c’est dur de tourner en France. Le système est très administratif et c’est compliqué d’organiser une date. On a besoin d’un tourneur, d’une société qui déclare le truc... Pas facile pour nous, suisses... Avec le recul, on se dit qu’on aurait dû venir bien plus tôt en France pour y construire notre carrière, car Fribourg, c’est à 4 heures seulement de Lyon. On est presque un département français additionnel. Mais il y avait une vraie frontière culturelle entre nos pays et l’exportation d’un groupe suisse en France ne va pas de soi.
Et comment réagit le public français à votre musique ? Quel accueil vous a réservé La Maroquinerie, à Paris par exemple ?
C’était absolument magique ! Tu sais, on a joué au Mexique et le public était incroyable, comme si on avait une connexion naturelle avec eux. Car la musique est hyper importante pour les Mexicains... tout autant qu’elle l’est pour nous. Et on l’a ressenti. En fait, plus un pays est riche, moins il est connecté à l’art, moins il a besoin de culture. C’est exactement ce dont souffre la Suisse : pas besoin de culture, puisqu’ils ont l’argent ! Le Mexique, c’est le premier pays qui a compris ce qu’on faisait. Il a renforcé notre foi. Et j’ai également trouvé ça à Paris, dans le sens où c’est une ville qui a tout de même l’habitude de la culture, des spectacles, là où la Suisse est incapable de faire la différence entre un groupe amateur, un bon ou un très bon. Et à Paris, il s’est passé un truc : c’est bon signe. Le public dansait, chantait, sautait et quand il y avait des moments de silence – ils sont nombreux dans notre musique – il n’y avait pas un bruit. C’était donc à la fois très respectueux et très énergique : je ne peux pas imaginer un meilleur public.

© Stéphane Coquin
Quid de votre prestation ce soir, à Montpellier ? Quelle est ton analyse, quelques minutes seulement après le concert ?
J’ai beaucoup aimé ce concert car le public était très chaleureux. Beaucoup ne connaissaient pas le groupe et nous découvraient ; j’ai vu sur leurs visages plusieurs personnes transportées... Il y a eu un bel échange entre nous. On était un peu fatigué, ce soir, car on a eu de longs voyages, des trucs qui ne fonctionnaient pas, toutes sortes de problèmes, mais quand on voit ce que le public nous donne, comment il réagit, ça nous nourrit. Les gens ne se rendent pas compte, car ils nous remercient de jouer cette musique, mais c’est nous qui les remercions ! Sans eux, rien de tout cela n’existerait. Je le ressens de plus en plus, c’est très fluide, très liquide...
Où votre tournée a-t-elle débuté ?
Elle a démarré avec la sortie de notre tout nouvel album « Me And My Shadow », sorti le 31 janvier dernier. On a commencé par deux dates en Suisse avant de faire plusieurs concerts en Allemagne puis au Benelux. Après la France, on partira à Vienne, Budapest, Bratislava, on fera une tournée du Danube... J’aime beaucoup la culture de l’Est.
Vous irez également en Angleterre ?
On y va assez souvent. C’est aussi là-bas que l’on s’est construit, quand on ne trouvait pas de dates en Suisse. L’Angleterre, c’est le seul pays où tu peux jouer sans problème. Les conditions sont parfois catastrophiques, mais c’est vraiment l’école. En réalité, si tu peux y faire une tournée, c’est que tu peux poursuivre ta route. Que tu peux continuer l’aventure avec ton groupe. Si tu ne parviens pas à te maintenir à flot après une tournée britannique, inutile d’insister. Il n’existe pas l’accueil que l’on trouve en France où l’on te donne à manger, où l’on t’aide à porter le matériel. Je me souviens du tout premier concert à Londres ; c’était mon rêve de jouer là-bas par rapport à la musique que j’écoute. C’était le premier jour, je demande de l’eau au barman et lui de me répondre « 2 pounds ». Je lui réponds que je fais partie du groupe et il me rétorque « So What ? ». Pas cool du tout, mais le public, lui, est génial en Angleterre.
Hé bien, une sacrée teigne, ce barman... J’espère que cela ne vous arrive plus, désormais. Et quels sont vos projets pour cette année et la prochaine ?
Nous étions justement en Angleterre en septembre 2025, avant que l’album ne sorte, puis au Mexique et au Brésil en fin d’année. On est toujours en tournée, finalement, même sans album à promouvoir. Et ce mois-ci, nous faisons notre toute première tournée des Etats-Unis, un mois durant. Nous retournerons ensuite au Mexique pour la quatrième fois. On sait déjà qu’on retournera en Angleterre en mars 2027... puisque c’est moi qui m’occupe du booking.
Justement Stavros, comment travaillez-vous ? Vous êtes totalement indépendants ou vous êtes associés à un label ?
On a eu travaillé avec des labels, mais le modèle économique a changé depuis l’effondrement de l’industrie de la musique. En d’autres termes, lesdits labels ne gagnent plus d’argent avec les ventes de disques, mais en prenant l’argent des groupes. Ces derniers doivent donc investir pour payer le label et les services promis. Pour le dire plus clairement, on s’est rapidement rendu compte que nous étions les pigeons des labels. Pour autant, on a travaillé avec des structures respectueuses des groupes, mais ils disposaient d’une force de frappe bien réduite. Les services rendus existaient bel et bien, mais on a vite réalisé qu’on pouvait nous-même prendre ça en main. Dès lors, pourquoi confier cela à d’autres personnes ?
Tu as un exemple précis à nous confier ?
Oui, notre toute dernière expérience avec un label australien qui nous avait promis monts et merveilles... Ils ont fait des choix de distribution catastrophiques en important des disques en Australie... pour les renvoyer en Europe ! Des fans ont quasiment payé 100 euros pour acheter l’album... En fait, tout cela nous a coûté du temps, de l’argent, et c’est là qu’on s’est dit qu’avec toutes les expériences que nous avions vécues, avec les nombreux faux-pas, on voyait plus ou moins ce qu’il fallait faire. On a donc décidé de le prendre en charge nous-mêmes. Et la sortie de « Me And My Shadow », c’est aussi la meilleure que nous n’ayons jamais réalisée ! On a tout fait en interne, on a également trouvé des partenaires de distribution. Je suis d’ailleurs en train de travailler dessus, car j’ai vu que l’album n’était pas disponible à la FNAC. Et qu’on ne pouvait pas non plus le commander. 500 personnes étaient présentes à La Maroquinerie, c’est complet partout, avec un minimum de 400 places. Forcément, certains souhaitent acheter le disque. Il doit donc être disponible facilement, tout du moins sur catalogue. Nous en vendons beaucoup sur notre shop ou durant les concerts, mais c’est quelque chose sur lequel il nous faut encore progresser.
Quels sont les partenaires dont tu parlais et quel est précisément leur rôle ?
Au début, je faisais moi-même le booking, mais je n’ai désormais plus le temps. On travaille donc avec différents agents, chacun étant implanté dans son pays. Nous avons ainsi un collaborateur pour la France, quelqu’un de solide, un autre pour l’Angleterre, encore un pour l’Allemagne... On préfère travailler ainsi, avec des bookeurs qui connaissent véritablement leur pays. Les américains préfèrent ne travailler qu’avec un agent lorsqu’ils effectuent une tournée européenne, mais comme nous sommes implantés au centre de l’Europe, on peut se permettre de fonctionner de cette façon. C’est un modèle qui nous convient bien et qui fonctionne. Pour ce qui est de la promotion média, on travaille avec des attachés de presse. En France, il y en pas mal qui font du bon boulot mais, encore une fois, on ne dispose pas d’un socle comme pourrait en bénéficier un groupe français. Car logiquement, les journaux, les sites internet supportent souvent des formations issues de leur pays. Ainsi, un groupe anglais, même s’il fait notre première partie, va passer à la BBC et va jouer au Festival de Montreux... où ne serons pas invités ! C’est toujours la même ritournelle : on a du mal à se développer médiatiquement car on n’a pas de maison-mère en Suisse. La nationalité pose donc intrinsèquement un problème. Alors, on part faire découvrir notre musique partout où l’on peut et, très progressivement, notre audience progresse de façon assez uniforme dans l’ensemble de ces pays.
Pas toujours facile de voyager d’un pays à l’autre, avec les multitudes de contraintes qui existent... Et juste avant d’arriver en France, vous aviez été victime d’un vol dans votre van...
Effectivement, on nous a volé de l’argent à bord du van. La personne en charge du merchandising avait malheureusement oublié de le retirer. Ça s’est passé en à peine une demi-heure, en plein jour, à 9 heures. Ce sont des choses qui arrivent. Heureusement qu’on ne nous a pas pris le matériel... On avait déjà été volé en Suisse, devant notre local... mais on n’a jamais eu de problème au Mexique ! Il faut dire qu’on était particulièrement attentifs. (rires)
« Je considère notre musique comme un fleuve. Si tu es sale, tu peux t’y laver. Se dire que tout mauvais sentiment peut être nettoyé dans ce fleuve, c’est la magie de la musique. C’est le médicament de l’âme, en fait. »

J’essaye de me mettre à votre place : vous créez votre musique, vous avez une approche réellement artistique de votre art, vous faîtes les choses de façon très indépendante, le plus sincèrement possible, et alors que le merchandising représente une part non-négligeable de votre revenu, on vous le vole ! Comment vis-tu cela ? Comme un gros coup dur, une déception ou tu parviens à relativiser ?
C’est une question importante. Je pense qu’il faut avoir une approche détachée, philosophique, et prendre en compte la réalité du monde. De mon point de vue, je considère qu’on est des gens incroyablement privilégiés, on a une chance inouïe de pouvoir faire les choses qu’on aime et de pouvoir rendre les gens heureux. C’est littéralement incroyable de pouvoir donner du bonheur à autrui. Il n’y a donc pas lieu de se plaindre. Pour autant, oui, parfois, c’est dur de porter le matériel, physiquement, on est fatigué. On donne beaucoup aussi, on travaille énormément et c’est vrai que le retour financier, il est moindre. Mais si on regarde l’histoire de l’humanité, avoir la chance de vivre en Europe occidentale, en Suisse, par rapport aux milliards d’humains qu’il y a sur Terre et qu’il y a eu avant nous, on peut dire qu’on fait partie des privilégiés. Par rapport à la facilité d’accès aux choses du quotidien, à la possibilité de se nourrir et à satisfaire toutes sortes de besoins. Alors, si on prend ce recul-là, subir ce type de désagrément, avec ce vol d’argent, ce n’est pas si grave.
Tu fais preuve de beaucoup de sagesse...
Tu sais, je suis très heureux. Ce que je peux dire, c’est que je considère notre musique comme un fleuve. Si tu es sale, tu peux t’y laver. Et tu peux même recommencer si tu es très sale, car l’eau se renouvelle sans cesse. Se dire que tout mauvais sentiment peut être nettoyé dans ce fleuve, c’est la magie de la musique. C’est le médicament de l’âme, en fait.
Comment expliques-tu le fait que tu aies voulu devenir musicien ? Pour que ça constitue l’essence même de ta vie et la guide à ce point ?
Je pense que ça tient un peu à une sorte de conditionnement vis-à-vis de ce qu’il se passe autour de soi. Mes parents m’ont ainsi raconté que lorsque j’avais tout juste deux semaines, je secouais la tête lorsqu’ils mettaient "Born To Be Wild" de STEPPENWOLF à la radio. J’ai aussi des vidéos de moi à 3 ou 4 ans où je danse sur de la musique alors que je ne marche pas très bien. Bref, c’est un truc ancré profondément et l’on peut dire que le rock’n’roll m’a attrapé dans l’œuf. (rires) Il y avait donc déjà cette sensibilité, très jeune. Plus tard, ce sont les musiques de film qui m’ont beaucoup touché. Je trouve celle de Rocky excellente. Enfin, il y a l’envie de vouloir exprimer quelque chose de très personnel, de donner du sens. C’est un besoin que je ressens, mais nous sommes tous différents dans notre manière d’appréhender la musique. Ainsi, ce que Marco, notre bassiste, aime, c’est jouer. Même si c’est seul à la maison. Le plaisir ne sera pas totalement différent. Alors que j’ai besoin d’exprimer certaines choses aux gens qui nous écoutent. C’est pour cela que j’écris les paroles. En fait, on est très complémentaire, tous les trois. Et nous sommes devenus musiciens pour des raisons différentes.
Justement, peux-tu me parler de tes deux complices ? Quelles sont leurs qualités respectives, quid de leurs personnalités ?
Ce qui est drôle, c’est que je pense que chacun de nous est, en quelque sorte, le stéréotype de son instrument. Maxime, notre batteur, est spontané. Il est dans le moment présent. C’est aussi le plus sociable, celui qui a besoin de voir les gens et qui est souvent entouré. C’est un bon vivant, mais il possède également un côté artistique assez poussé. Il est graphiste ; c’est donc lui qui s’occupe des visuels et de tout ce qui relève de l’image de DIRTY SOUND MAGNET. On se concerte tous, pour les clips, j’explique le sens des lyrics, mais c’est souvent lui qui filme, coupe, monte nos vidéos. Parfois, on délègue, mais il a l’œil. C’est un peu notre ''directeur artistique'' au niveau de l’image. Marco est également le stéréotype du bassiste, une sorte d’ingénieur informaticien extrêmement précis. Et il doit faire la liaison entre les deux éléments un peu fous du groupe. Son esprit analytique lui permet de comprendre les choses et de savoir de quelle manière il lui faut agir. C’est clairement le scientifique de la bande. Il était informaticien, auparavant. C’est donc lui qui gère ce type de tâches, mais aussi les enregistrements, tous les fichiers à transmettre à l’ingénieur du son. Il a également une excellente oreille. Moi, j’ai une harmonie très spéciale, avec ce background de musique grecque et hongroise. Et Marco parvient à la transcrire et à la capter, des choses que, moi-même, je ne comprends pas toujours. C’est donc extrêmement précieux. Côté humain, je dirai que c’est un peu "la Maman du groupe". Sans lui, rien ne serait possible. Moi, je suis très dispersé, absolument pas organisé. J’ai beaucoup d’idées, mais c’est souvent Marco qui tranche : il voit ce qu’il faut faire, il comprend très vite ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Dans la vision artistique comme pour tout ce qui est logistique. On s’appuie beaucoup sur lui pour mettre en place certaines choses. Il est réellement un élément essentiel pour soutenir le tout, au diapason du rôle d’un bassiste, qui soutient la mélodie et le rythme, qui les relie, aussi.
Et comment vous êtes-vous rencontrés ?
J’ai d’abord connu Marco par l’intermédiaire d’une tierce personne. Il était déjà dans différents groupes, tandis que je jouais tout seul. Je ne connaissais alors personne dans le milieu de la musique, alors qu’il savait un peu comment tout cela fonctionnait. C’est donc plutôt lui qui m’a repéré. Il fallait qu’on se rencontre, c’est magique qu’on se soit trouvé tous les trois. C’est l’un des plus beaux joyaux de ma vie que d’avoir ces deux personnes auprès de moi. Tu le sais : il y a beaucoup de musiciens qui sont morts jeunes, à 27 ans, notamment. J’ai vu plein de groupes avec qui on tournait se détruire sur scène. Ils se mettaient des mines tous les soirs. Je m’interrogeais : moi, j’aime la musique, le rock’n’roll. Je veux en profiter, on s’est donc calmé à plein de niveaux. Je pense qu’on a tous les trois fait très attention à ce que ça fonctionne. J’attribue aussi cela au fait qu’on n’ait pas rencontré le succès jeune, à 20 ans. Sans quoi on devient quasi-automatiquement con. Au fait, aussi, qu’on ait eu à lutter pour obtenir certaines choses. Et puis, on a du respect pour les gens qui nous accompagnent : à chaque fois qu’on arrive dans une salle, on salue chaque personne, chaque technicien. On fera toujours ainsi.
On sent une grande connexion entre vous…
Marco et Maxime ont joué avec d’autres groupes, d’autres gars. Cela ne m’est jamais arrivé, hormis quelques jams. Je n’en ai jamais ressenti le besoin. J’ai le sentiment qu’on arrive tellement à exprimer ce que l’on a envie d’exprimer que je n’en éprouve pas le désir. Lorsque j’avais 20 ans, j’ai passé six mois à Manchester pour étudier la littérature anglaise. Je savais que je voulais écrire les paroles, il fallait donc que je maîtrise la langue. Là-bas, j’ai fait une répétition et j'ai jammé avec un groupe et, en jouant, j’avais l’impression de jouer avec Maxime et Marco. Ce sont quasiment les deux seules personnes avec lesquelles j’ai joué dans ma vie...
« La vraie naissance du groupe, c’est 2015, quand on s’est mué en trio et qu’on a vraiment compris ce qu’on voulait faire, après avoir tâtonné un moment. On aurait d’ailleurs pu changer de nom à ce moment-là, quand on a changé de formule. »

Étonnante cohésion, en effet. Et de ton côté, Stavros, peux-tu nous en dire plus sur ton rôle au sein de DIRTY SOUND MAGNET ? Tu écris l’intégralité des paroles ? La musique également ou c’est collégial ?
Oui, en général, j’écris tous les lyrics. Pour la musique, je viens la plupart du temps avec le morceau entier, avec l’idée globale. Par contre, une fois qu’on est au local, quand bien même j’ai une idée de la façon dont le morceau doit sonner, c’est la créativité de chacun qui va être mise à contribution. On essaye, et si ça ne sonne pas assez bien, je redonne mes idées et on échange entre nous…
Cela fonctionne ainsi depuis le début du groupe ? Car le line-up a évolué, passant de 4 à 3 membres...
Effectivement, DIRTY SOUND MAGNET existe depuis 2009 et d’autres musiciens ont fait partie de la formation. Mais moi, je considère que la vraie naissance du groupe, c’est 2015, quand on s’est mué en trio et qu’on a vraiment compris ce qu’on voulait faire, après avoir tâtonné un petit moment. On aurait d’ailleurs pu changer de nom à ce moment-là, quand on a changé de formule... On a ensuite sorti notre tout premier album à trois en 2017, « Western Lies ». C’est véritablement un OVNI, un album qui ne ressemble à aucun autre. Je suis très fier de cet album et j’espère qu’il sera un jour réédité, car j’ai le sentiment qu’il est tombé dans l’oubli. Dommage, car il mériterait d’être plus écouté. C’est un album fragile, car on ne maîtrisait pas véritablement ce qu’on faisait, mais il se passait des trucs. Il a été écrit en 2015, est sorti deux ans plus tard, et j’avais une approche que d’aucuns qualifieraient aujourd’hui de conspirationniste. C’est une vraie critique de l’Occident...
Et pourquoi ce nom : DIRTY SOUND MAGNET ? Tu peux nous expliquer ?
Il y a plusieurs explications... qui fluctuent à travers le temps. Il y a d’abord des ados qui cherchent un nom de groupe. Je cherchais dans le dictionnaire, j’ai trouvé "magnet" ; j’aimais ce mot "aimant", je trouvais que c’était puissant. À ce moment-là, je ne connaissais pas l’existence du groupe MONSTER MAGNET. Peut-être que je serais parti sur autre chose, en tel cas... Et puis, après quelques années, je n’ai plus trop aimé notre nom. Mais il est resté. Aujourd’hui, je lui ai trouvé un autre sens que j’apprécie. "Dirty", c’est la saleté, et notre son est un peu crade. Mais notre musique, c’est surtout la possibilité de laver sa propre saleté, de se débarrasser de ses impuretés et de son mal-être dans la musique. C’est vraiment ce médicament de l’âme dont je te parlais, ce fleuve dans lequel on peut se nettoyer pour revenir propre, pur... Le "sound", c’est ce qui nous anime, c’est par l’ouïe que l’on est inspiré, par la création sonore. Le son, c’est l’essence même de notre religion. Le "magnet", l’aimant, c’est ce qui nous rallie, c’est l’énergie du trio, le magnétisme qui nous relie avec le public. Et qui fait sens avec les trois mots : DIRTY SOUND MAGNET. Ça sonne pas mal, finalement.
Votre nouvel album est sorti en début d’année ; c’est toujours un moment extrêmement important pour un groupe. Comment juges-tu « Me And My Shadow » ? Correspond-il à ce que tu avais imaginé ?
J’en suis particulièrement satisfait. Notamment au niveau de la production. En fait, on a toujours un peu tout fait par nous-mêmes, en autoproduction. Pour autant, nous ne sommes pas des ingénieurs du son. Alors, par rapport aux standards d’aujourd’hui, on peut dire qu’on fait un son qui est plus petit. Pour ma part, je l’aime beaucoup, je trouve qu’il a du caractère, mais bien souvent, les gens nous disent que ça explose en live, mais qu’ils ne retrouvent pas ça sur album. C’est vrai qu’en studio, j’essaye plutôt de créer un univers. Et le nouvel album, il me semble qu’il a un son plus moderne, il épouse mieux l’époque actuelle. J’ai le sentiment, aussi, qu’on nous sent plus sûr de ce que l’on fait. Dans la composition, il y a un fil conducteur sur chacun de nos albums, mais sur « Me And My Shadow », on sent qu’il y a quelque chose en plus. C’est l’album qui va nous faire faire un saut. D’ailleurs, on le ressent à travers les réactions du public. En live, on met nos anciens morceaux, nos classiques en fin de set. Ce sont ceux qui marchent le mieux, mais les nouveaux titres fonctionnent déjà très bien et ça solidifie vraiment le show.
Et comment ce nouvel album a-t-il été accueilli en Suisse ?
Tout en étant très éclectique, il y a une vraie cohérence dans l’album. Les médias suisses ont dit : « Le premier morceau est un tube gigantesque, mais pourquoi tous les morceaux ne sont pas de cette trempe ? » Le tout premier titre, "Power Of This Song" est un blues très cool, certes, mais il n’est pas vraiment représentatif de l’ensemble de notre musique. C’est une façon de rendre hommage au classique du blues de Blind Willie Johnson : "Nobody’s Fault But Mine". C’est là que se trouvent les racines du rock’n’roll, ce qui a tout inspiré... Pour être honnête, les groupes que j’aime ont toujours été descendus par les médias ; c’est bien le public qui a compris la profondeur de ces musiciens. Ce fût d’ailleurs longtemps le cas pour LED ZEPPELIN. Je pense que ce type de journaliste n’écoute qu’une fois l’album et se dit que c’est de la daube. Il est probable que toute musique un peu profonde est très compliquée à aborder, journalistiquement parlant.
À ce propos, vous habitez toujours en Suisse ?
Oui, toujours. Et c’est un très mauvais modèle économique que d’aller gagner ton argent au Mexique et de payer tes impôts en Suisse ! Un très, très, très mauvais calcul... (rires) Cela étant dit, je me sens vraiment européen, notamment avec ma mère hongroise et mon père grec. Je ne m’identifie pas vraiment à un pays.
Justement, comment vois-tu l’évolution de DIRTY SOUND MAGNET dans les deux ou trois prochaines années ? Quelles sont tes ambitions, en Europe ou ailleurs ?
On aspire à une certaine forme de reconnaissance, pas financièrement parlant, même si cela va de pair. Sans paraître prétentieux, on a envie d’être reconnu pour ce que l’on est. J’ai toujours beaucoup de doutes, mais je n’en ai pas par rapport à ce que l’on dégage, à la façon dont les gens réagissent à nos concerts. Il se passe un truc au niveau des compositions, aussi, en comparaison à nombre de choses qui sont aujourd’hui très formatées. Nos chansons sont quand même différentes. Et j’aimerais qu’on donne une place à cette originalité dans le paysage culturel actuel, qu’on la reconnaisse en tant que telle. J’aimerais que notre singularité soit reconnue comme quelque chose qui sort de l’eau dans l’histoire de la musique. C’est ça, finalement, l’objectif ultime. Et là, on est déjà en train de parler d’une certaine forme d’ego. Car il y a le côté où tu es juste heureux de rendre les gens heureux, quand tu aimes faire ce que tu fais, mais il y a l’autre face : tu as envie de recevoir une certaine forme de reconnaissance. Parfois, je me sens coupable de ressentir ça ; pourquoi ai-je ce type d’envie ? J’ai déjà pour moi la pureté de la musique... Mais ça, c’est la vision globale, pas juste sur les deux ou trois prochaines années. Ça se fera dans le futur, sur le long terme. Je pense qu’on finira par être un groupe reconnu, mais cela demande du temps. Il faut le construire. Mais je pense aussi qu’on a plus de chance de rester, de marquer la culture qu’un groupe qui fait des choses qui ont déjà été faites. Ce n’est pas pour rien que THE BEATLES sont THE BEATLES ! Frank Zappa, ça a beau être bizarre ou barré, c’est resté dans l’histoire ! Car c’est différent, car ça va ailleurs. Et finalement, dans toutes les décennies, les grands groupes ne sont pas des groupes comme les autres.

« Pour moi, même un clip vidéo est déjà une concession. De mon point de vue, la musique n’a pas besoin de cela. C’est comme quand tu lis de la littérature, il n’y a pas d’images à côté. »
Si l’on considère vos personnalités, vos singularités, mais aussi vos principes, sur lesquels vous refusez de déroger, votre parcours pourrait-il être différent ou est-ce finalement le seul chemin possible ?
C’est marrant que tu poses cette question, car il y a une phrase que j’ai prononcée dès le début et qui résume bien la situation : « hey les gars ! On y va et il n’y a pas de plan B ! » Quand j’ai rencontré Maxime, il avait 14 ans, moi 17. Il ne savait pas ce qu’il voulait faire dans la vie, mais ça lui a parlé. Et il a dit : « OK, on y va ! » Même si l’on expérimentait, même si on ne savait pas vraiment quoi faire comme musique, on répétait tous les jours. Il y avait un truc qui nous dépassait. Et il n’y avait pas d’autres options que de faire ça ; on sentait qu’il fallait qu’on le fasse. On avait une sorte de foi en ça. Et non seulement, il y avait cette impossibilité de recourir à un plan B, mais on y a ajouté un impératif : pas de concession musicale. Pour moi, même un clip vidéo est déjà une concession. De mon point de vue, la musique n’a pas besoin de cela. C’est comme quand tu lis de la littérature, il n’y a pas d’images à côté.
Je suis totalement d’accord avec toi. Ajouter de l’image à l’audio, c’est une invention purement marketing. Je me souviens que METALLICA a longtemps résisté à cela. Au point de ne réaliser leur premier clip – et quel clip ! – qu’à l’occasion de leur quatrième album « ...And Justice For All ». Et cela a donné ce petit bijou qu’est "One", entremêlé aux images de Johnny Got His Gun...
Exactement. Leur musique était suffisamment puissante, il n’y avait pas besoin de cela. Aujourd’hui, ma plus grande concession, par rapport à mon idéal, ce sont les réseaux sociaux. J’aurais envie d’être mystérieux, plutôt que de nous afficher ainsi. D’autant que notre musique est un peu mystique. Il y a là une sorte de non-sens, voire même de vulgarité. Pour cela, on accepte de faire un compromis. Mais musicalement, on refuse. Pas de concession à ce niveau-là. Récemment, un producteur nous a promis de "nous rendre énorme". Il voulait que ça sonne comme ceci, comme cela, que ce soit mélodieux... Sur le moment, c’était alléchant et on a pensé qu’on pouvait faire un morceau avec lui. Et puis, après réflexion, on s’est demandé pour quelle raison on ferait cela ? On ne veut pas que les gens nous reconnaissent pour la vision d’un gars venu de l’extérieur. C’est absurde. On n’a pas construit et développé tout ça pour que quelqu’un débarque avec ses concepts préformatés et nous les impose. Nous ferons comme nous l’entendons ; ça prendra plus de temps, mais c’est ainsi.
J’adhère complètement à ta vision, que je trouve profondément respectable et estimable. Vraiment. Tu dirais que tu es heureux, aujourd’hui, Stavros, en étant là où tu es et en faisant les choses comme tu les fais ?
En fait, je crois que je n’ai jamais été aussi heureux. Ces dernières années, on gagne en sagesse, en recul, on est plus posé et ça permet vraiment d’apprécier les choses. On se remet en question, aussi, et il y a des moments plus torturés. Ainsi, sur une tournée comme celle-ci, il y a 99% de gens qui nous complimentent, mais la personne qui nous critique, le 1% qui n’aime pas, il résonne en moi pendant deux semaines. Parce que j’accorde une vraie valeur à ce qu’il dit. Et je dois vivre avec. Ça n’est ni simple, ni agréable. Il y a également ces drôles de moments où tout ralentit, après la vie en tournée qui est assez mouvementée. Des périodes où il se passe toujours plein de choses. Quand tu rentres chez toi, tu dois faire avec une sorte de vide, de non-sens, car tout d’un coup, tout est figé. Et là, c’est vrai que tu te poses des questions, tu te remets en question, tu doutes. À chaque fois, je me demande si on a atteint quelque chose avec cette tournée, une forme de reconnaissance, une notoriété, même petite... Je me dis que ça ne devrait plus m’arriver, de me poser ce genre de questions maintenant, car on n’est plus un groupe local... mais ça arrive. (rires)
Si je devais être LA personne qui critique DIRTY SOUND MAGNET, le fameux "1%", ce serait pour apporter une critique aussi personnelle que positive. Et j’espère qu’elle résonnera dans l’esprit de Stavros plus de deux semaines ! Ne changez rien : faîtes ce que vous aimez, faîtes ce que vous êtes. Car vous êtes tous les trois rares… donc précieux. On ne peut alors qu’enjoindre le public et les tourneurs à chérir ce groupe. Car au-delà des musiciens qu’ils sont, c’est bien à des artistes que nous avons affaire. Des vrais. Nous nous devons donc de les aider à poursuivre leur route, nous nous devons de les aider à grandir. Parce qu’ils ont beaucoup à – nous – donner, c’est précisément grâce à des personnes de cet acabit que l’humanité continue à exister dans ce qu’elle a de plus beau. Ni plus, ni moins.
Retrouvez les photos de DIRTY SOUND MAGNET à l’Antirouille de Montpellier (34) dans ce portfolio.
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