Si ØLYP a vu le jour dans les fjords norvégiens, ce groupe est bien de chez nous puisqu’il est composé de Thibaud Lépicier (guitare, basse) et David Annenkoff (batterie). Il en ressort une expression instrumentale dont le thème est la relation conflictuelle entre l'humanité et la nature, l'inaction face à la crise environnementale et la montée de l'individualisme. Ainsi, chaque auditeur pourra se laisser emporter dans un voyage introspectif et laisser libre cours à son esprit. Ce premier album a été enregistré par David Castel qui s'est chargé des prises de son des guitares, de la basse et des instruments à cordes, tandis que Chiaran Verheyden s’est occupé de celle de la batterie, du mixage et du mastering. Quand on écoute cet album, on remarque des orchestrations classiques sur les titres "Solace", "Molden", "The Great Denial - Part 1 & 2" qui sont assurées par Pauline Henric et Zoé Sallefranque (violon), Sylvain Rullier (alto) et Eugénie Ursch (violoncelle).
L'artwork réalisé par Journal of Emptiness propose une photographie noir et blanc altérée par le temps. On y aperçoit deux profils humains qui regardent à l’opposé l’un de l’autre. Le premier qui est éclairé regarde vers la gauche, pendant que le second tapi dans l’ombre regarde vers la droite. La trace blanche verticale qui fait penser à une pliure sépare et relie à la fois ces deux figures. Sorte de yin et yang, le visuel traduit graphiquement la dualité suggérée par le titre « I(m)MORTAL » qui, par l’insertion du (m) dans le mot immortal, transforme le sens en mettant en évidence la faiblesse humaine. Cela nous rappelle que même quelqu’un qui se sent fort ou quasi divin n’est finalement qu’un être humain voué à disparaître. Cette maxime peut aussi s’appliquer par extrapolation à l’espèce humaine qui croyait ou croit encore avoir dompté la nature. Toutefois cette dernière, à travers des événements météorologiques de ces dernières années, rappelle au genre humain, qui se veut dominant, qu’il n’est, comme toute autre forme de vie, que le fruit de cette nature et qu’elle est vouée à disparaître si elle ne préserve pas l’éden.
Immédiatement, avec "The Human Error" et son propos sur le déclin provoqué par les humains, on ressent un sentiment d’oppression et d’urgence. Basé sur une alternance de riffs de guitare et de basse lourds, soutenus par une batterie percutante, ce titre fait de l’auditeur le spectateur d’une civilisation paniquée qui court dans tous les sens en espérant sauver ce qui peut encore l’être. Au milieu de cette frénésie angoissante, on trouve des instants d’introspection où le regret s’exprime par le biais de passages atmosphériques.
L'énigmatique "797" est rythmé par un martèlement de batterie sur lequel se déploient des nappes de guitare et de basse qui donnent au morceau son ampleur et sa richesse, oscillant entre des sonorités dont la lourdeur se fait inquiétante et des passages plus musicaux qui offrent un sentiment de liberté.
L'ascension vers le mont "Molden" commence sur une note entraînante avec un joli dialogue entre la batterie, la basse et la guitare. Le break introduit le quatuor à cordes qui dévoile une touche de tristesse et de mélancolie qui évoque les grandes heures de MY DYING BRIDE. Cette ascension permet d’atteindre un premier sommet dans cette œuvre introspective.
Rythmé, "One’s Tormented Mind Is A Crumbling Universe" commence sur un crescendo de batterie endiablé. La première partie s’apparente à une course contre la montre dans laquelle on peut aisément ressentir la tourmente de l’esprit. Débouchant sur un break qui laisse entendre la respiration forte d’une personne essoufflée, la seconde partie plus calme offre un mi-tempo solennel où transparaît l’épuisement, qui illustre l’effondrement intérieur, avant que le morceau ne se termine sur un dernier souffle.
"Solace" nous offre une magnifique consolation dont le thème n’est pas sans rappeler celui de "The Call Of Ktulu" de METALLICA. "The Great Acceleration" est un emballement contrasté qui repose exclusivement sur le duo. Sa structure progressive illustre parfaitement le caractère chaotique d’un système complexe adaptatif.
Seul titre intégrant des paroles : "The Great Denial - Part 1". Le message parlé est introduit comme une oraison funèbre par le quatuor à cordes. Il est ici question de déni. Pas celui dont nous pouvons tous individuellement faire preuve, mais plutôt d’un déni collectif qui hypothèque l’avenir de notre espèce.
"The Great Denial - Part 2" reprend le motif funéraire en puissance avant d’évoluer vers une ambiance plus mélodique et libératrice. Faut-il y voir une ascension qui acte le fait que la disparition de l’humanité pourrait être le seul espoir pour la vie de continuer son chemin et refermer une parenthèse ouverte voici quelques milliers d’années ?
Pour un premier coup d'essai, « I(m)MORTAL » s'impose au sein de la scène metal française comme une réussite remarquable avec son post-metal progressif. En faisant le pari du tout-instrumental et en intégrant avec une grande finesse les arrangements d'un quatuor à cordes, Thibaud Lépicier et David Annenkoff évitent les pièges du genre pour livrer une œuvre à la fois lourde, fluide et profondément cinématographique. Le duo réussit à faire passer son message environnemental et philosophique par la puissance des contrastes, du dynamisme sonore et des textures, affirmant d'emblée une écriture musicale d’une grande maturité. Un premier album dense et immersif qui place d'entrée le groupe parmi les formations émergentes à suivre.