21 octobre 2026, 17:27

GHØSTKID

Interview Sebastian Biesler


Avec GHØSTKID, Sebastian Biesler n’a jamais cherché à faire dans la demi-mesure. Après « Hollywood Suicide », le chanteur allemand nous entraîne un peu plus loin dans les méandres de son univers avec « Follow The White Rabbit », un nouvel album aussi intense que personnel. Entre démons intérieurs, bouleversements au sein du groupe et volonté de se réinventer, le musicien se livre sans détour à HARD FORCE sur les coulisses de ce nouveau chapitre qui marque un véritable tournant pour l’artiste.
 

La dernière fois que nous nous sommes parlé, c’était pour la sortie de « Hollywood Suicide ». Cet album utilisait notamment le destin fictif d’une star hollywoodienne pour parler de choses qui te concernaient aussi personnellement. Cette fois, « Follow The White Rabbit » est présenté comme beaucoup plus "autobiographique". Tu peux nous expliquer le fil rouge de ce nouvel album et ce qui l’a influencé ?
Sebastian Biesler : À L'époque, je traversais une période assez difficile. C’est d’ailleurs encore le cas. Étonnamment, tout l’album est devenu extrêmement personnel. Comme tu le disais au début, “HOLLYWOOD SUICIDE” était davantage un album conceptuel, avec une dimension plus métaphorique. Il y avait évidemment des choses auxquelles je pouvais m’identifier et qui résonnaient en moi, mais cette fois, le nouvel album parle directement de tout ce que j’ai dû affronter au cours des derniers mois. J’aime bien dire que ce disque parle moins de GHØSTKID que de Sebastian.

Je crois me souvenir qu’à l’époque, tu nous avais parlé de l’anxiété et de l’incertitude lorsque l’on repartait sur un nouvel album. Comment tu l’as vécu cette fois-ci ?
Oui, bien sûr, il y a toujours une forme de pression, mais le contexte était très différent. Pour “HOLLYWOOD SUICIDE”, tout s’était fait dans l’urgence. Nous étions constamment en train de courir après le temps et il fallait avancer quoi qu’il arrive. Cette fois, même si nous avons encore réussi à être en retard sur plein de choses, j’ai eu davantage de temps pour me concentrer sur ce qui se passait réellement dans ma tête.
À un moment, environ la moitié de l’album était terminée et il me restait encore beaucoup de chansons à écrire. Pourtant, elles sont venues très naturellement. Je traversais différentes situations et, comme je l’ai toujours fait, je les ai transformées en musique. Finalement, toute la deuxième partie de l’écriture s’est faite assez vite.

Tu as récemment dit que « sans GHØSTKID, la pression aurait probablement été insupportable ». Mais en même temps, si on analyse ce que tu déclares, GHØSTKID est certainement aussi à l’origine d’une partie de cette pression : les tournées, les responsabilités, le fait de porter l’ensemble du projet sur tes épaules… Est-ce que GHØSTKID est devenu à la fois le problème et le remède ?
Complètement ! GHØSTKID est probablement l’endroit où je peux évacuer et assimiler tout ce qui m’arrive. Dès qu’il s’agit de créer, je ne ressens pratiquement plus de pression. C’est là que je peux réellement respirer. Le problème, c’est que la création ne représente finalement qu’une petite partie du quotidien. GHØSTKID reste mon projet solo et je dois gérer énormément de choses autour. Je suis quelqu’un de complètement bordélique ! C’est extrêmement difficile pour moi de rester concentré sur tout ce que je suis censé faire. Je dis souvent qu’un musicien passe peut-être 20 % de son temps à faire réellement de la musique. Les 80% restants, ce sont toutes les choses qu’il faut gérer pour pouvoir continuer à la faire.


La musique et l’art sont évidemment la raison pour laquelle tu fais tout ça, mais oui, tout le reste est stressant et s’accompagne clairement d’une énorme pression... Il y a quelque chose d’assez paradoxal dans le fait que ce disque soit présenté comme le début d’une nouvelle ère de GHØSTKID… alors que sa toute première chanson s’appelle "The End". Qu’est-ce qui devait se terminer pour que cet album puisse commencer ?
C’est justement pour symboliser cette transition que j’ai choisi ce titre. "The End" représente la fermeture d’un ancien chapitre et le début du suivant. Je trouvais d’ailleurs assez amusant d’ouvrir une nouvelle ère avec un morceau qui s’appelle littéralement "La Fin". Ce qui est assez troublant avec cette introduction, c’est qu’environ 80 % de ce que j’y raconte correspond réellement à ce que je ressentais au moment de l’enregistrer. Bien sûr, certaines choses ont été mises en scène ou adaptées de manière artistique, mais l’émotion derrière le texte est très réelle. Et pourtant, lorsque je l’ai enregistrée, tout autour de GHØSTKID était encore relativement intact. Depuis, beaucoup de choses se sont produites cette année, notamment le départ des anciens membres. À un moment, j’ai vraiment eu l’impression que tout s’écroulait autour de moi. Aujourd’hui encore, j’essaie de recoller les morceaux, de me reconstruire et de reconstruire le projet. Avec le recul, cette intro a donc presque pris encore davantage de sens qu’au moment où je l’ai écrite.

Justement, le line-up qui t’accompagne à totalement changé. Dans quelle mesure ça a insufflé une nouvelle énergie pour GHØSTKID ?
Oui, forcément. La situation a évidemment été difficile et triste à vivre, mais elle ne s’est pas créée du jour au lendemain. Même si l’annonce du départ des autres membres a pu donner cette impression, c’était en réalité l’aboutissement d’un processus qui durait depuis plusieurs mois. Avec du recul, je pense malgré tout que cette séparation était probablement la meilleure chose pour tout le monde. Chacun peut maintenant avancer de son côté. Aujourd’hui, malgré tout ce qu’il reste à reconstruire, je ressens donc aussi une certaine forme de soulagement. J’ai vraiment la sensation de pouvoir repartir de zéro et de redéfinir GHØSTKID avec ce nouvel album et ces nouveaux musiciens. La dynamique est forcément très différente. C’est excitant, même si la quantité de travail qui nous attend reste énorme. En ce moment, tout est assez fou, mais petit à petit, les choses commencent à se remettre en place.

Tu utilises l’image du "rabbit hole" un peu comme une plongée dans ton propre esprit. Mais si on pousse un peu plus loin la métaphore, qu’est-ce que tu poursuivais au départ ?
L’idée est surtout née de la façon dont je percevais mon propre esprit pendant cette période. Lorsque tu traverses une dépression ou simplement un moment où tu ne vas vraiment pas bien, ta perception de la réalité peut commencer à se déformer. Les gens voient principalement ce que tu leur montres. Ils voient une façade, une version extérieure de toi. Mais s’ils suivent le "lapin blanc" et commencent à regarder ce qu’il y a réellement derrière cette façade, ils peuvent découvrir quelque chose de beaucoup plus étrange et beaucoup plus sombre. J’avais aussi en tête "American McGee’s Alice", un jeu auquel je jouais lorsque j’étais plus jeune. Dans cette version de l’histoire, Alice traverse un traumatisme après l’incendie de sa maison et la mort de ses parents. Lorsqu’elle retourne ensuite au Pays des merveilles, celui-ci est complètement détruit et déformé par son propre esprit. Elle doit traverser cet univers pour réussir à s’en sortir. Cette idée résonnait avec moi. Quand tu vas mal et que tu t’enfonces dans tes pensées, tu peux parfaitement savoir qu’elles ne correspondent pas totalement à la réalité, mais elles n’en paraissent pas moins terriblement réelles. C’est cette frontière entre ce que tu sais rationnellement et ce que ton esprit te fait ressentir qui m’intéressait. C’est là que l’image du lapin blanc a réellement pris tout son sens.


En 2024, tu disais que l’un des gros problèmes de l’art moderne était qu’il ne faisait plus suffisamment mal. Deux ans plus tard, après avoir fait un album aussi personnel, est-ce que tu penses toujours que l’art doit faire mal pour être réellement puissant ?
Je ne dirais pas forcément que l’art doit "faire mal". C’était surtout une façon volontairement excessive de formuler ce que je pensais. Ce qui m’intéresse davantage, c’est la sincérité. Aujourd’hui, beaucoup d’artistes se demandent comment ressembler à tel ou tel groupe. Évidemment, nous sommes tous entourés d’artistes incroyables et il est normal d’avoir des influences. Mais je pense que ce qui permet réellement de créer quelque chose d’intéressant, c’est le moment où tu arrêtes d’essayer de reproduire ce qui fonctionne ailleurs pour te concentrer sur ta propre histoire. Beaucoup de gens ont peur de faire le mauvais choix. Ils se demandent si leur musique est suffisamment cool, si leur image est cohérente, s’ils correspondent à ce que la scène attend d’eux.
Pour moi, la question essentielle devrait être : qu’est-ce que cette musique va faire ressentir ? Avec cet album, j’ai finalement choisi de faire avant tout quelque chose qui me parle à moi. Ça peut paraître égoïste ou prétentieux, mais tu ne peux de toute façon jamais satisfaire tout le monde. Alors autant créer quelque chose dont tu es fier et qui signifie réellement quelque chose pour toi. Si cette émotion est sincère, il y aura forcément des gens qui la ressentiront à leur tour.

Sky van Hoff est encore aux manettes de la production et il accompagne ton univers depuis longtemps. À ce stade de votre relation, qu’est-ce qu’il apporte encore à GHØSTKID ?
Honnêtement, je considère presque Sky comme un autre membre de GHØSTKID. C’est évidemment mon producteur, mais c’est aussi l’un de mes meilleurs amis et quelqu’un que je considère comme un véritable génie musical. Si je continue de travailler avec lui, c’est parce qu’il partage réellement la même passion que moi pour ce projet. Sa manière de travailler est extrêmement minutieuse. Il peut consacrer énormément de temps à des détails qui paraissent insignifiants pris séparément, mais qui finissent par transformer complètement un morceau lorsqu’on les assemble. Une grande partie de l’identité sonore de GHØSTKID vient de ce travail-là. Je trouve d’ailleurs que « Follow The White Rabbit » sonne encore mieux que « Hollywood Suicide », alors que j’étais déjà très satisfait du son de ce dernier. Sky a encore réussi à faire évoluer énormément de choses. Je dis souvent que travailler avec lui revient un peu à travailler avec Steve Jobs : tu travailles avec un génie, mais tu dois aussi accepter une certaine dose de folie ! Heureusement, je suis probablement assez similaire, donc ça fonctionne bien entre nous.

À la fin de « Hollywood Suicide », on quittait un personnage et une histoire. Cette fois, après être allé directement dans ton propre esprit pendant onze morceaux, qu’aimerais-tu que les auditeurs comprennent de Sebastian Biesler en arrivant au bout de "White Rainbow", la dernière piste ?
C’est une question difficile parce que je ne pense pas que cet album possède véritablement un message à transmettre. Je n’ai pas construit « Follow The White Rabbit » avec l’idée d’arriver à une conclusion ou de dire aux gens : « Voilà ce que vous devez retenir. » Il s’agit simplement de ce que j’ai vécu ces derniers mois, des situations auxquelles j’ai été confronté et de la manière dont j’ai essayé de les comprendre ou parfois de guérir à travers la musique. « Hollywood Suicide » avait davantage cette dimension de récit construit autour d’une idée et d’un message. Ici, le concept sert surtout à accompagner un voyage à travers mon esprit. Ce que l’auditeur en retirera lui appartient donc totalement. Je pense malgré tout que beaucoup de gens pourront se reconnaître dans certaines de ces chansons. Je l’espère vraiment ! C’est d’ailleurs ce qui rend la musique si particulière. Tu n’as pas forcément besoin de comprendre parfaitement les paroles ou de connaître l’histoire exacte qui se cache derrière une chanson pour ressentir ce qu’elle transmet. Si tu traverses toi-même une période difficile et qu’un morceau provoque quelque chose en toi, la connexion existe déjà. Et parfois, ça suffit déjà à te faire sentir un peu mieux.

GHØSTKID existe maintenant depuis six ans. Est-ce que le projet que tu dois protéger aujourd’hui ressemble encore à celui que tu voulais créer en 2020 ?
Pas vraiment ! Ces six dernières années ont été un parcours assez fou. J’ai énormément appris, mais j’ai aussi fait beaucoup d’erreurs. Rien que le fait d’apprendre à diriger un projet comme celui-ci a été beaucoup plus compliqué que je ne l’imaginais, et je continue encore aujourd’hui à apprendre. Lorsque j’ai quitté Electric Callboy, j’avais énormément de choses à exprimer. Le premier album est donc venu assez naturellement parce que j’avais accumulé beaucoup d’émotions et d’idées que j’avais besoin de sortir. À ce moment-là, j’avais aussi une vision assez romantique de ce que serait GHØSTKID. Je pensais simplement : « J’ai maintenant mon propre projet, je suis libre de faire ce que je veux, je vais pouvoir me concentrer sur ma passion, jouer avec mes amis et tout ira bien. » Si je pouvais retourner voir le Sebastian de 2020, je lui mettrais probablement une énorme gifle en lui disant : « Tu n’as absolument aucune idée de ce qui t’attend ! » Parce que la réalité est évidemment beaucoup plus compliquée. Tu rencontres des difficultés que tu n’avais jamais anticipées et tu dois prendre des décisions auxquelles tu n’avais jamais pensé être confronté.
La situation actuelle en est un très bon exemple. Depuis le départ des autres membres, je me retrouve à devoir prendre seul des décisions importantes. Même si j’ai toujours eu le dernier mot sur le projet, il y avait auparavant des personnes autour de moi avec lesquelles échanger, confronter mes idées ou simplement demander un avis. Aujourd’hui, je n’ai même plus de management. Une grande partie de l’infrastructure qui entourait GHØSTKID a disparu presque du jour au lendemain.

C’est presque une page blanche ?
Exactement. Et c’est probablement ce qui rend cette période à la fois excitante et terrifiante. Même lorsqu’une structure n’est pas parfaite, elle a au moins le mérite d’exister. Aujourd’hui, beaucoup de choses doivent être reconstruites à partir de zéro.


Tu reviens à Paris le 23 avril au Backstage By The Mill. Dans une salle de cette taille, où il y a très peu de distance entre le groupe et le public, est-ce que tu adaptes ta façon de performer par rapport à une grande scène ou un festival ?
Ce concert sera surtout particulier parce que je vais moi-même découvrir cette nouvelle version du groupe sur scène. Je connaissais parfaitement la dynamique de l’ancien line-up. Avec les nouveaux musiciens, tout reste encore à construire : notre manière de jouer ensemble, d’occuper la scène, d’interagir… Mais en ce qui concerne la proximité avec le public, j’ai toujours beaucoup aimé ça. La seule véritable différence dans une petite salle, c’est évidemment l’espace disponible. Tu peux moins bouger, mais ça ne me dérange pas du tout. Au contraire, cette proximité peut créer quelque chose de vraiment intense. Et d’après ce que tu me dis, la salle est vraiment cool, donc je suis impatient d’y être.

Pour conclure cet entretien, est-ce que tu penses qu’on peut vraiment sortir du "rabbit hole", ou est-ce qu’on apprend simplement à vivre avec ce qu’on y découvre ?
Pour moi, l’essentiel est surtout de réussir à revenir à la réalité. Lorsque tu t’enfonces dans certaines pensées, tu peux finir par construire une perception complètement déformée de toi-même et de ce qui t’entoure. C’est ce que représente le "rabbit hole" : tu descends tellement profondément dans ton propre esprit que ce que tu ressens finit par devenir ta réalité.
Prenons quelque chose de très simple comme exemple : tu peux commencer à te répéter que tu n’es pas assez bien. Objectivement, cette idée est probablement fausse. Mais si tu en es profondément convaincu, elle va finir par influencer toute la manière dont tu te perçois. C’est la même chose lorsque tu traverses une dépression. La réalité n’est pas forcément aussi sombre que ce que ton esprit te fait ressentir à cet instant, mais retrouver suffisamment de recul pour le comprendre peut être extrêmement difficile. Pour moi, sortir du terrier ne signifie donc pas forcément oublier tout ce qu’on y a découvert. Il s’agit plutôt de réussir à retrouver une vision plus juste des choses et à ne plus laisser ces pensées définir entièrement notre réalité.
 

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