
Quand Luciano Gaglio, fondateur d’un des labels les plus innovants et respectés au sein de la scène metal, décide de lever le voile sur le passé, le présent et le futur de cette noble institution qu’est I, Voidhanger Records, cela donne un échange forcément passionnant ! Un échange où Luciano explique que toute cette aventure pourrait se résumer à une histoire de goûts, d’envies mais aussi de cette irrésistible passion pour le metal sous toutes ses formes qui l’amène à faire émerger des formations talentueuses au sein de l’underground avec son label. Une passion contagieuse qu’il compte bien vous communiquer dans cette interview : Forza !
Bonjour Luciano, je te propose de démarrer cette entretien en revenant sur l’événement qui t’a fait basculer du côté obscur de la force en 2008 ? Si tu devais retenir trois moments essentiels depuis cette date quels seraient-ils et pourquoi ?
Bonjour Clément ! En fait, c’est assez simple : pendant des années, j'ai écrit pour différents magazines ici en Italie mais je sentais au fond de moi que cette contribution n'était pas suffisante. J’étais curieux de passer à l’étape suivante : celle de produire et non plus uniquement d’écrire. L'aide du label italien de black metal ATMF a d’ailleurs été essentielle dans ma démarche puisqu’il a pris en charge la logistique, les expéditions et la distribution de mes albums pendant des années. Ainsi, j'ai pu me concentrer uniquement sur les choix artistiques, en leur délégant les aspects un peu moins excitants de la gestion d'un label (rires). C’est avec ce même label, ATMF, que j’ai pu sortir un premier album : l'édition vinyle de « Iter Ad Lucem » de mes compatriotes URNA. C’est ainsi que l’histoire d’I,Voidhanger a démarré début 2009 !
Un autre moment-clef lié à l’histoire du label est la sortie de « Funerals From The Astral Sphere » de MIDNIGHT ODYSSEY. C’est celle-ci qui m'a aidé à conquérir un public plus large. La création d’un E-shop professionnel et la mise en place d'un service client externe ont elles aussi été déterminantes. C’est grâce à cela que j’ai pu consacrer plus de temps pour faire ce que je pense faire de mieux : trouver de nouveaux talents.

En effet ! D’ailleurs te souviens-tu du contexte et de ce qui s’est passé à l’époque de la première sortie du label en 2009, « Iter Ad Lucem » du groupe URNA ?
Bien sûr ! Cet album est initialement sorti au format CD sur le label italien ATMF. Sachant que je voulais créer moi-même un label, les gérants m'ont proposé de sortir une édition vinyle de cet album (que j'ai adoré et que j'aime toujours d’ailleurs). Curieusement, c'est l'un des rares albums au format vinyle que j'ai sorti dans les premières années de la vie du label car les ventes étaient loin d’être encourageantes à la fin des années 2000. Ce n'est que récemment que j'ai commencé à proposer régulièrement des versions dans ce format.
Revenons sur le nom, étrange et mystique, de ton label : « I,Voidhanger » : qu’est-ce que cela signifie ?
C’est à la base l’un des titres qui composent « Plaguewielder », l’un des albums les plus controversés de DARKTHRONE. C'est un morceau qui représente beaucoup pour moi puisqu’il a marqué la fin d’une longue période d'abstinence de musique. J’ai en effet traversé une période de doute et de tristesse profonde auparavant en raison d'une perte tragique au sein de ma famille qui m'a complètement abattu. Les paroles de ce morceau, la rage contenue dans les rythmiques et les ambiances qu’il contient racontait mon histoire et cela m’a aidé à me concentrer sur la gestion de mes émotions. Quand j'ai décidé de lancer le label, le nom était donc un choix on ne peut plus évident comme tu peux l’imaginer. J’aime aussi l’emploi du "I" car je chéris avant tout l'individualisme... comme beaucoup des groupes que je signe qui sont aussi à ce titre des projets individuels et expérimentaux.
Tu as signé un nombre important de groupes en plus de douze ans, et ce dans tous les styles de metal : du heavy rock des années 70 au black metal le plus occulte : quels sont les critères principaux que tu appliques pour choisir un groupe ?
Oh, c’est très simple : je suis juste mes goûts et mes envies ! Le label est en quelque sorte un kaléidoscope qui synthétise à merveille ce que j’aime, où convergent tous mes intérêts musicaux. Je n'aime pas les limites que certains se posent avec les genres. J'aime la tradition, bien sûr, mais je ne suis pas esclave des vieux clichés et je suis tout sauf nostalgique. Je m'ennuie aussi facilement ce qui fait que je ne peux pas écouter du metal tout le temps. Rends-toi compte : la musique a tellement à offrir, il y a de la place pour le rock, le progressif, le psychédélisme, le jazz, la folk, la musique classique, la pop, l'électronique et bien plus encore ! Le fait est aussi que j'ai découvert le metal très tard, je me suis donc construit une base musicale diversifiée qui explique certains de mes choix très éclectiques (rires). Cela m'a probablement aidé à considérer la musique metal pour ce qu'elle est : une musique profonde, exigeante, sincère, un véhicule idéal pour proposer des créations artistiques audacieuses. Je ne me reconnais pas dans cette vision élitiste et guerrière du metal que certains portent aux nues d'ailleurs...

Dans le même ordre d’idée, quelles sont les sorties qui résumeraient au mieux l’état d’esprit du label pendant cette décennie d’activisme metallique ?
Voilà une question difficile. Il y a beaucoup de sorties que j'aime, et ce pour diverses raisons. Je ne peux pas décemment faire l’impasse sur les albums-clés du label tels « Funerals From The Astral Sphere » de MIDGNIGHT ODYSSEY, « III » de SPECTRAL LORE, « Phobos Monolith » de MARE COGNITUM, « Vigils Of The 3rd Eye » d'EBB ou encore «De Masticatione Mortuorum In Tumulis » d’AEVANGELIST. Ceux-là représentent les fondations d’I, Voidhanger. Plus récemment, les sorties d’ESOCTRILIUM, HAUNTER, COSMIC PUTREFACTION et NEPTUNIAN MAXIMALISM ont connu un certain succès et donc contribué à consolider la réputation du label.
Cependant, il y en a beaucoup d'autres que j'adore et que je considère comme de véritables joyaux, je ne peux d’ailleurs que vous recommander de jeter une oreille sur les albums de LOCUST LEAVES, YSENGRIN, JOHN GALLOW, TODESSTOSS, LUUP, CREATURE ou PANEGYRIST pour vous donner un bon aperçu de la richesse et diversité du label ! Toutes ces formations sont uniques à la fois dans leurs sons et leur approche stylistique et symbolisent à merveille l'équilibre entre tradition et avant-garde.
A ce sujet, I, Voidhanger est aujourd’hui reconnu pour la qualité de son catalogue et de cette "patte" hors des modes qui colle à la peau d’une partie de vos artistes. Est-ce que l’on verra le label s’aventurer sur d’autres terrains de jeu musicaux comme l’industriel, la dark ambient ou le vrai heavy metal par exemple ?
En effet, il y a beaucoup d’autres styles que je veux explorer à l'avenir, j'attends juste de trouver les bons groupes pour le faire (rires). Mais je me suis déjà aventuré sur les territoires de l’industriel, par exemple, avec UMBAH qui a sorti deux albums au cours des premières années d’existence du label…
Depuis la création du label, douze années se sont écoulées, ce qui est relativement long au vu de l’espérance de vie dans le monde du disque, qu’est-ce qui fait que vous avez passé chacune d’entre elles sans rencontrer trop d’embûches ?
En fait, comme en cuisine une recette réussie n'est jamais composée que d'un seul ingrédient ! Je dirais que c'est un mélange de promotion ciblée, d’une identité artistique reconnue, d’une bonne distribution mais aussi d’une bonne dose de chance ! I,Voidhanger Records ne constitue pas non plus mon travail principal. Cela a donné - et me donne encore - une immense liberté puisque je produis les artistes que j'aime sans avoir à me soucier de gagner assez d'argent pour payer les factures mais juste ce qui est nécessaire pour couvrir les frais. De cette façon, je peux donner une chance à des albums que d'autres labels ignorent car ils ne semblent pas assez lucratifs ou à la mode pour eux.
Le fait que tout l'argent soit réinvesti dans le label me permet de continuer aussi à sortir de la musique à un bon rythme, d'investir dans le graphisme et le design qui sont l’une de nos marques de fabrique depuis nos débuts.
Justement, J’aimerais également prendre un peu de temps avec toi sur les visuels des albums qui sortent sur I, Voidhanger. L’aspect graphique est toujours mis en avant, avec notamment ce côté mystérieux, ésotérique (ARS MAGNA UMBRAE, CREATURE, NEPTUNIAN MAXIMALISM ou AT THE ALTAR OF HORNED GOD dans tes sorties récentes par exemple) qui en ressort. Es-tu associé à la création de ces artworks ? Qu’est-ce qui fait qu’un artwork est bon pour toi ?
Je ne suis pas associé à la création des graphismes mais dans la plupart des cas, c'est moi qui propose une idée de pochette aux groupes ou qui suggère une commande à un artiste en particulier. Et généralement les groupes aiment bien mes idées et mes choix car je vise toujours un mariage parfait entre le visuel et la musique. Une œuvre d'art appropriée sur la couverture rendra l'expérience d'écoute non seulement plus agréable, mais surtout plus significative. Au fil des années, j'ai eu le plaisir d'accueillir les œuvres de véritables maîtres en la matière comme Elijah Tamu, Costin Chioreanu, Agostino Arrivabene, Jef Whitehead, Benjamin Vierling, Adam Burke, Wiley Trieff, Alan Brown, Orryelle Defenestrate-Bascule, Karmazid, Luciana Nedelea , Timo Ketola, Maxime Taccardi, Alex Shadrin, Sindre Foss Skancke, Ettore Aldo del Vigo et plein d’autres !
J’adresse au passage une mention spéciale à également à mon graphiste et collaborateur de longue date, Francesco Gemelli, un grand professionnel qui a pris en charge une grande partie des sorties du label avec doigté...

Tu es investi au cœur de la scène metal italienne depuis bien longtemps, que peux-tu nous dire à son sujet ? THE CLEARING PATH et COSMIC PUTREFACTION viennent tous deux de sortir par exemple de très bons albums sur ton label...
Je suis ravi d'apprendre que tu apprécies THE CLEARING PATH et COSMIC PUTREFACTION, deux projets d'un jeune musicien nommé Gabriele Gramaglia, l'un des artistes metal italiens les plus talentueux. En Italie il n'y a pas vraiment de scène metal, juste quelques salles dans le nord de l'Italie, quelques labels et magazines ci et là mais de véritable esprit communautaire. Cela rend les choses très difficiles pour percer et c’est l’une des raisons pour lesquelles I,Voidhanger Records est bien plus populaire en dehors de ses frontières.
C'est d’ailleurs la première interview que je faite pour un magazine étranger… mais je n'en ai faite aucune pour un magazine italien en douze ans d'existence (rires).

Justement en douze ans, qu’est-ce qui t’a le plus marqué en terme d’évolution du "marché" metal en tant que gérant de label mais aussi en tant que "consommateur" ? La place prépondérante du merchandising en lieu et place d’une moindre vente de CD ? La digitalisation des supports qui incitent les groupes à modifier leur approche de promotion ? La disparition de certains labels et la concentration du secteur ?
Je pense que la distribution numérique est l’événement qui m’a le plus impacté en tant que propriétaire de label. Je suis un collectionneur passionné et j’étais farouchement dressé contre la distribution numérique de mes albums aux débuts du label, notamment en raison de l'énorme travail consacré au graphisme et au design. Aujourd'hui, je suis toujours le collectionneur passionné que j'étais et je préfère toujours acheter des disques physiques et des livres, mais je ne peux nier l'impact important de la distribution numérique sur le marché, en termes de visibilité et de promotion. Bandcamp est à ce sujet devenu une vitrine incontournable, en particulier pour les petits labels et les nouveaux groupes, il a d’ailleurs progressivement remplacé les pages web officielles (désormais presque obsolètes) tandis qu'une vidéo sur YouTube légitime encore plus l’existence d’un groupe qu'une sortie physique.
A vrai dire, je n'aime pas forcément tout cela mais ce que je déteste, pour sûr, est l’attitude de Spotify et sa politique humiliante concernant les redevances. Je dois également te concéder que je suis devenu plus cynique au fil des années et, maintenant, j'utilise tous les outils disponibles pour pousser la musique dans laquelle j'investis beaucoup d'énergie et de temps…
Ton pays, l’Italie, a été très touchée par l’épidémie de Covid-19 en mars et avril dernier, qu’est-ce que cela a modifié dans la vie du label ?
Cela n'a pas vraiment changé grand chose, honnêtement. La pandémie a eu très peu d'impact sur la vie du label. J'ai reporté un projet très coûteux et important - une compilation inspirée du Tarot, contenant des morceaux exclusifs de nombreux groupes de metal rassemblés dans un coffret et comprenant un véritable jeu de cartes - parce que je n'étais pas sûr de la réaction du marché au vu de l'urgence sanitaire.
Etonnamment, 2020 est l’une des meilleures années pour I,Voidhanger Records grâce à une petite poignée de sorties qui ont attiré beaucoup d'attention sur le label...
Pour finir sur une note positive, projetons-nous maintenant dans le futur : que vous réservez-nous pour cette fin d’année et 2021 ?
L'automne commencera avec un nouvel album d’ONIRIK, l'un de mes groupes black metal underground préférés de tous les temps ! En même temps sortira NOITE, un projet expérimental du seul membre d'ONIRIK. Ensuite, je présenterai quelques nouveaux talents : KEVEL, PROMETHEUS, KOSMOVOROUS et OROS KAU, chacun d’eux propose une vision très personnelle du black metal. Plus tard, il sera temps d’accueillir les nouveautés de MARE COGNITUM, MIDNIGHT ODYSSEY et SPECTRAL LORE !
Encore merci pour ta disponibilité Luciano, ces derniers mots seront les tiens…
Merci à toi de m’avoir permis de présenter le label aux lecteurs de HARD FORCE ! J’espère que cela vous a donné en envie d’en savoir plus sur nos artistes…
I-voidhangerrecords.bandcamp.com
Concours Exceptionnel HARD FORCE / I,Voidhanger Records :
Luciano a décidé de mettre à l’honneur notre beau pays avec un concours exceptionnel ! En effet, une édition vinyle "Marble" limitée de l'album « Eternity Of Shaog » d'ESOCTRILIHUM sera adressée à celui d'entre vous qui pourra citer un autre groupe français déjà signé sur I,Voidhanger Records. Petit indice, l’un d’entre eux est évoqué dans l’interview ! Bonus : deux autres gagnants avec la bonne réponse se verront offrir un album du même groupe issu de sa discographie... elle est pas belle la vie ?
N’attendez plus et envoyez votre réponse,avec vos nom & prénom et adresse postale par mail à concours@hardforce.com - fin du concours le 4 septembre minuit.