Une gifle ! En pleine tête. Enfin, disons plutôt une demie claque. Non pas qu’une partie des morceaux laisserait à désirer. Non, non, non, rien à voir : l’intensité est pleinement au rendez-vous. Le "demi" ne se justifie que parce que les BIRDS OFF PARADISE ne nous livrent ici "qu’un" EP 5 titres : « My Apocalypse ». Le tout premier d’une discographie qu’on espère longue comme le manche d’une basse "long scale"… Car si les BIRDS nous avaient alignés 10 morceaux de cette trempe, c’est à une bonne fessée en règle que nous aurions eu droit. Et l’on ne va pas se cacher derrière une pseudo-pudeur : nous nous serions même déculottés et nous en aurions redemandé ! Oui Madame !
Tout commence donc par un "Breathe Again" qui déboule façon rouleau compresseur et qui nous empêche précisément de… respirer. Car les BIRDS OFF PARADISE remplissent – quasiment tout – l’espace. C’est dense. Rugueux. Presque oppressant. Au diapason du cri qui illustre la pochette de l’EP et qui dénonce l’absurde système de la course au profit. Et l’obscène oppression des peuples. Derrière le micro, on sent toute la rage de Lucas Rouanet. Mais la montée et l’intensité sont parfaitement maîtrisées. Les chœurs, presque sucrées, apportent une douceur toute temporaire au déferlement de fureur. Derrière ses fûts, Martin Giraud martèle. Etonnant : sa batterie est aussi lourde qu’elle ne swingue, tout en souplesse et en légèreté. Quentin Aubignac profite de cet entre-deux pour affûter sa six-cordes à coups de licks. C’est tout bon : sa Winchester fonctionne parfaitement. Ce sera bientôt le moment de tout lâcher. Mais pas tout de suite. Il y a encore à dire…
Pour Sam Marechal, bassiste et principal compositeur de la formation montpelliéraine, le morceau parle du marasme ambiant, de la bêtise des puissants, dont l’impact se fait cruellement ressentir sur l’existence de millions (milliards ?) de personnes. « Certains se cachent, rasent les murs pour éviter les bombes. D’autres vivent dans la misère pour que nous puissions avoir accès à Internet ou Amazon. C’est étrange, ce rapport au monde ; pas du tout équilibré. Et nous le savons bien, évidemment, car on a accès à ces infos en permanence. En tant qu’occidentaux, nous sommes "heureux", entre guillemets, mais il y a toujours ce goût amer, derrière. On peut limiter sa consommation, faire des choix, mais on ne peut échapper à tout. Quel monde sommes-nous en train de construire ? En fait, on a la rage d’être dans ce constat et de ne pas pouvoir y faire grand-chose. »
“A thrill goes down my spine / Gotta run gotta hide / Gotta hug the walls swim against the tide / Unchained pretend / Kiss me outta trouble baby”. Un dernier cri de Lucas. On suffoque, on étouffe. Et le débit de paroles finit par se tarir. En quête d’oxygène, seul un baiser salvateur peut encore nous permettre de tenir debout et d’avancer. Nous voilà déjà aux deux tiers du morceau ; c’est précisément là que la guitare prend le relais : quand il n’y a plus de mots. Et quelle guitare ! Quentin amorce le truc de façon solennelle, fait monter la tension un bon moment à coups de penta… puis lâche tout, bien épaulé par la solide rythmique d’Allan Rouanet, le grand frangin. Et là… Pffff… Putain ! C’est juste bon ! Clairement, il n’y a pas grand-chose à dire, simplement à écouter. Car Quentin Aubignac est un virtuose. Un grand guitariste qui mène également une carrière solo sous le patronyme de Lean Wolf et qui parcourt les routes jadis empruntées par Stevie Ray Vaughan, Jeff Beck ou encore Gary Moore. Cela donne une idée du niveau de maîtrise comme des émotions que le jeune homme est capable de nous procurer. « J’ai du mal à parler de mes solos, c’est hyper intuitif, je me laisse guider par l’énergie du morceau que j’essaye de retranscrire comme je peux. Et puis, j’essaye toujours de faire des parties qu’on puisse retenir, qu’on puisse chanter. »
On les chante, Quentin ! On les chante. Et ça fait du bien. Car il s’en passe, des choses, dans ce morceau qui dure moins de 4 minutes et qui constitue une excellente intro à l’univers des BIRDS OFF PARADISE. Plus direct, moins alambiqué ou torturé que les titres suivants, "Breathe Again" va à l’essentiel. Tout en hargne. Et comme ce fût le cas avec leurs prestigieux ainés de VELVET REVOLVER, on se retrouve embarqué à bord d’une locomotive lancée à toute vapeur. Car il y a quelque chose qui transpire l’urgence dans les compos des BIRDS. Au point d’être régulièrement devant les temps… et d’aller plus vite que la musique ! Si le riff et la structure de "Breathe" sont relativement classiques, le son, moderne, lui donne sa pleine dimension. C’est aussi un excellent morceau pour mesurer le travail des guitares, qui se complètent parfaitement sur les couplets. C’est surtout un excellent moyen de comprendre ce qui fait la spécificité – et la force – du quintet : un mélange détonnant entre un bluesman, un punk, un adepte de country et de folk, un historien du metal, un philosophe, un cowboy, un hippie, un sage et un musicien tourmenté. Oui, c’est vrai : ça fait plus de cinq. Certes. Mais cela s’explique par la densité propre à chacune de leur personnalité. Précisément ce p’tit truc qui fait la force de la formation. Et qui les rend attachants. L’interview qu’ils ont accordée à HARD FORCE devrait vous éclairer sur leurs penchants respectifs… Car cet assemblage hétéroclite n’est pas sans rappeler les GUNS N’ ROSES première mouture. Ou bien encore le AEROSMITH des seventies. Sans doute aussi les FOO FIGHTERS, pour ce qui est de la présence et de l’énergie délivrée sur scène. Pas facile, d’ailleurs, de définir le style des BIRDS OFF PARADISE. On pourrait parler de hard rock / heavy "classique", mais c’est tellement réducteur (voire carrément péjoratif), tant les compos peuvent se faire ambitieuses au niveau structurel et modernes côté son. En réalité, les BIRDS, c’est juste du très bon Rock’n’Roll, et le groupe nous le prouve magistralement avec le second morceau de l’EP : "Old Fashioned". Un titre dont les ambitions sont clairement affichées : vous faire secouer la tête et taper du pied…
Très dansant, "Old Fashioned" surprend. Martin tapote le cercle de son tom avant que la guitare ne se manifeste. Les premières notes sont attendues, presque désuètes… mais c’est sans compter sur les réglages de pédale, qui coupent ce rendu par un son très contemporain. Le morceau se décompose ensuite en deux tableaux. La première partie rend ouvertement hommage à ce bon vieux R’n’R et questionne : où est donc passé ce truc festif qui fait tant de bien ? "I’m born the wrong place, I’m born the wrong time / I’m an analog guy in a digital world / An anachronistic dude homesick everywhere I go." Une réflexion qui se conclue par le solo très boogie d’Allan. On croit alors que tout est fini, pile-poil au moment où les choses deviennent plus sérieuses. Quentin repart à la guerre, deux minutes durant, et ça dépote sévère.
À y regarder de plus près, le morceau pourrait presque constituer une allégorie du rock’n’roll. De ses débuts à aujourd’hui. On commence par une phase très festive, un pont qui rappelle le bon rock bien fashion des origines avec ses trois accords, des parties vraiment flamboyantes qui ne sont pas sans évoquer le « Permanent Vacation » d’AEROSMITH. Déboule ensuite le long et magnifique solo de Monsieur Aubignac dans vos baffles… tandis que vos poils se dressent sur les avant-bras, irrésistiblement. Ça commence par du blues et ça finit quasiment en tapping… Brillant. "Old Fashioned" créé le mouvement, apporte une couleur différente aux quatre autres titres et montre l’étendue des possibles pour les BIRDS, côté compo. Suivent deux brûlots beaucoup plus tortueux ; incontestablement les moments les plus puissants de l’EP : "Deadly Sins" et "My Apocalypse".
"Deadly Sins" commence de manière très solennelle. Disons retenue. Digne, même. Et puis, les choses glissent, tout doucement… La voix de Lucas se fait sournoise et insidieuse. Au diapason des lyrics, dont il est l’auteur. "Like a hyena on the jungle throne / Like a vicious russian roulette you would never gamble on / I keep on spreading lust and greed / Kindling your carnal sin freezing your creed." Le groupe poursuit l’effort avec de superbes backing vocaux qui ne sont pas sans rappeler les RED HOT CHILI PEPPERS. Ce ne sera pas le seul point commun avec les californiens : le flow devient vite diabolique, le chant rappé, l’ambiance oppressante, et ça va tellement vite qu’on a du mal à tout assimiler. Bref, on est constamment à la ramasse…. et c’est carrément jouissif ! C’est qu’il y en a, des choses à dire, puisque les BIRDS donnent ici la parole au monstre intérieur de tout un chacun. Si les plus sages parviennent à le réduire au silence, les illuminés en ont perdu le contrôle depuis belle lurette. Car les 7 péchés capitaux dirigent le monde et il est bien compliqué de résister à la tentation…
C’est l’heure du procès : Lucas égrène les crimes et délits perpétués, puis fait un constat accablant de la situation ; la guitare de Quentin vient le taquiner, malsaine. Perfide, aussi. Dans un déluge chaotique fait de riffs électriques, de percus de conga et de sons de güiro, Lucas hurle de douleur et crie sa colère : le jugement est sans appel. Et pourtant… Il nous faudrait toujours avoir à l’esprit que tout pourrait recommencer, que "tout pourrait être effacé, si nous nous donnions la peine de mettre fin aux sept péchés capitaux" ("Everything could be fixed if we put an end to the seven deadly sins"). Le morceau s’éteint, tout doucement, et l’on peut enfin tenter de respirer grâce aux lambeaux de poumons qu’il nous reste. Car là où "Breathe Again" nous faisait l’effet d’un rouleau compresseur, "Deadly Sins" agit comme un laminoir, sorte de marteau-pilon qui nous presse puis nous broie menu-menu… en 3’45’’. En pareilles conditions, pas sûr que nous soyons encore à même d’écouter "My Apocalypse" et de venir à bout de cette chronique…
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, "My Apocalypse" ne parle nullement de fin du monde. Plutôt d’une révolution personnelle, qui marque la fin d’un cycle autodestructeur et le début d’un (re)nouveau, plus lumineux. Logiquement, le morceau se décompose en deux tableaux. Ça démarre – fort – par une explosion conjointe de basse-guitare-batterie, avant que Lucas ne nous entraîne subrepticement vers le chaos, avec une voix dont la tonalité rappelle étrangement celle de Tyla, chanteur des DOGS D’AMOUR… Sam, auteur-compositeur du titre, nous explique : « c’était il y a 7 ans. J’étais en couple, tiraillé entre l’envie de me poser et de fonder une famille… et celle de m’éclater la tronche et les oreilles. Je n’étais bien ni d’un côté, ni de l’autre. J’ai alors pensé qu’il fallait me révolutionner, me réinventer. » Mais nous n’en sommes pas encore là, puisque la première partie, rock et agressive, relate la vie dissolue du protagoniste. Les couplets et les refrains s’enchaînent ; le constat est sans appel : "nothing left to save too late to fix / rien à sauver, trop tard pour réparer".
Trop tard pour réparer, mais pas pour muter. C’est le moment de la prise de conscience : "I just woke up thirty other side of the fence / Bring me water I’m thirsty got to drown my sins / Give me a silver spoon and a gold syringe / Fly me to the moon yeah shoot me outta range / Shed my worn out skin how many time could we die / A brand new self being now / A butterfly". La transformation peut commencer à opérer. La chenille a atteint une taille suffisante, elle procède à la dernière mue pour devenir chrysalide. Allan en profite pour glisser un solo enjoué, presque guilleret. C’est bon signe. Lucas reprend de plus belle: "I’m not afraid to rise I’m not afraid to fall / I’m not afraid to love to reach my goal". Limite punkoïde, la basse s’emballe et appuie où ça fait mal… et ça fait du bien ! Le morceau s’apaise. On calme le jeu et on reprend nos esprits le temps d’une marche, véritable cortège qui accompagne le processus de métamorphose. C’est classe et plein d’émotion. Cérémonieux, clairement. Et le travail des chœurs est remarquable. L’ambiance n’est d’ailleurs pas sans évoquer les morceaux les plus bouleversants de Jeff Buckley. Mais chuuuttt… Il est temps de faire silence. Quentin vient enluminer la toute dernière phase de cette apocalypse personnelle. Les notes vibrent et s’étirent. La chrysalide se déchire : le papillon inspire de grandes bouffées d’air et sort la tête, les pattes, puis les ailes de son propre squelette externe. C’est douloureux mais salvateur. Les ailes sont encore chiffonnées, mais le papillon les gonfle d’air et y injecte du sang : la vie. Il pourra bientôt les déployer et prendre son envol. C’est beau, fort et intense. Quant au solo, qui met en relief et vient ponctuer cette ultime étape, je suis catégorique : s’il ne vous fait pas fondre, c’est que vous n’aimez pas la guitare. Tout simplement. Ou que vous avez perdu vos esprits.
"Losin My Mind", dernier titre de l’EP, vous permettra-t-il de les retrouver ? Sans doute – encore – plus personnel que les quatre autres morceaux, "Losin" relate une rupture qui vire à l’obsession. Malsaine, forcément. Alors, Quentin fait vibrer son dobro pour conter l’histoire, tandis que la voix de Lucas emprunte des sentiers que n’auraient pas renié Chris Cornell ou Eddie Vedder. Le chanteur raconte ce cercle vicieux dans lequel on peut s’enfermer lorsque l’on pense avoir perdu le grand Amour. Celui qui jamais ne reviendra : "Overwhelming my mind / I can’t face it I can’t fake it / There’s nothing I can do / And I can’t take it / Cannot run cannot hide / Since I been losing you / I’ve been losing my mind". Si la formule peut sembler classique, la voix, orientée rock alternatif des nineties, donne une couleur plus grunge à l’ensemble. Les BIRDS OFF PARADISE brouillent les pistes et créent de la tension là où on ne s’y attend pas forcément, permettant ainsi de contourner – et de conjurer – le côté kitch que l’on retrouve (trop) souvent dans les ballades. Ce qui n’empêche pas l’émotion d’être bien présente. Au contraire : c’est une place de choix qui lui est réservée. Notamment au travers du superbe solo d’Allan Rouanet, qui se déploie progressivement et transpire des sentiments de déchirement et de déliquescence…
Ça y est : l’écoute des 5 titres vient de se terminer. Waouh… On n’a qu’une envie : appuyer sur la touche "repeat" de notre lecteur et tout recommencer. Car on reste scotché par la qualité du tout premier EP des BIRDS OFF PARADISE : c’est dense, varié, puissant et inspiré. C’est aussi le fruit d’une foi inébranlable, car le groupe n’économise ni son temps, ni son énergie pour donner vie à ses projets. Enregistré par Fred Brerro, Christophe Gras et Aymeric Desmots au Southhill Studio, près de Montpellier, masterisé par Nick Burshall à l’Audio Animals Ltd, du côté de Londres, « My Apocalypse » n’a pas à rougir, face aux premiers enregistrements de groupes internationaux. Clairement. Car les BIRDS, c’est du tout bon. Il ne leur manque désormais plus qu’une petite étincelle pour mettre le feu à la planète entière. Les bougres ne demandent que cela : monter sur scène, en découdre et prouver leur valeur à la sueur de leur front. Car leur talent transpire. On ne peut donc que vous conseiller de vous installer au premier rang, en fosse, pour bénéficier du précieux ruissellement… et souhaiter que cela soit contagieux !