13 février 2026, 07:05

MAYHEM

Interview Attila Csihar


Si MAYHEM est un groupe de black metal emblématique, son chanteur Attila Csihar est tout aussi charismatique et les entretiens menés avec lui sont toujours enrichissants. Sa vision de la vie, ou ici de la mort, est passionnante et sa passion pour la musique débordante. Comme le groupe sort un très intense nouvel album « Liturgy Of Death », c’est avec plaisir que nous avons pu échanger avec lui...
 

Quel effet cela fait-il de sortir un album 40 ans après le début de votre carrière ? Est-ce que tu es fier de cet accomplissement, surtout quand on sait que MAYHEM est un groupe de black metal plutôt dans le style intimiste ?
Attila Csihar​ : Honnêtement, j'ai encore du mal à réaliser. En 1986, quand je suis monté sur scène pour la première fois à quinze ans avec TORMENTOR, je n'aurais jamais imaginé que quarante ans plus tard, je sortirais encore des albums de black metal. Le fait que TORMENTOR soit de nouveau actif avec sa formation originelle renforce encore cette impression. C'est difficile à décrire. Dans notre jeunesse, tout était guidé par l'instinct. Nous n'analysions pas nos actes, nous réagissions instinctivement et nous rebellions contre les systèmes, notamment religieux. Avec le temps, cet instinct s'est révélé juste. Sinon, nous ne serions plus là. L'évolution et la croissance de la scène black metal en témoignent. Ce qui compte pour moi, ce n'est pas le nombre d'années, mais le fait que nous soyons restés fidèles à nous-mêmes tout au long de ce parcours.

« Liturgy Of Death » est un album qui explore la philosophie de la mortalité. Est-ce un concept qui te fascine ? C'est une question universelle, mais certains préfèrent ne pas y penser, tandis que toi, tu sembles prêt à y réfléchir de façon approfondie...
Oui, cet album est très consciemment centré sur la mort et l'impermanence. Il ne se passe quasiment pas un jour sans que la mort ne me traverse l'esprit, et je ne vois pas cela comme quelque chose de malsain ou de négatif. Au contraire, je pense que c'est un état d'esprit très naturel et honnête. La plupart des gens tentent de repousser cette pensée, comme si la mort n'existait pas, mais dans cette dimension, elle est inévitable. Si personne ne mourait jamais, l'existence même deviendrait impossible. La mort fait partie de l'ordre naturel, au même titre que la naissance. C'est l'un des thèmes les plus universels qui soient, car chaque être humain doit y faire face tôt ou tard. Mon art a toujours instinctivement exploré cet aspect plus sombre et caché de la nature. Ceci est mon moyen d'expression, et « Liturgy Of Death » n'est qu'une manifestation très claire de ce processus intérieur.

Si l'on considère la musique de l'album, on reconnaît bien sûr le black metal authentique de MAYHEM, mais elle est aussi d'une grande intensité et d’une énergie presque urgente. Est-ce lié à ce besoin de vivre pleinement sa vie, de jouer sa musique comme si c'était la dernière fois ?
Oui, cette observation est très juste. Pour moi, l'intensité n'est pas un choix stylistique, mais une position philosophique. Je crois que chacun doit définir lui-même le sens de la vie et de la mort, sans suivre aveuglément des idéologies extérieures, notamment les religions qui, trop souvent, transforment la mort en un commerce et exploitent son caractère sacré. Il existe différentes manières de réagir face à la conscience de la mort. On peut sombrer dans le nihilisme et décider que rien n'a d'importance. C'est une voie possible. Personnellement, je choisis de vivre pleinement. Si tout a une fin et que nous ne pouvons rien emporter avec nous, pas même notre corps, alors seule compte l'expérience vécue. Cette attitude influence naturellement ma musique. L'intensité découle de mon rapport à la vie et à son caractère éphémère.

D'ailleurs, le fait de vieillir influence-t-il ta façon de composer, de chanter et d'interpréter vos chansons ?
Bien sûr que oui. Parallèlement, la flamme intérieure qui brûlait en moi dans ma jeunesse ne s'est jamais éteinte. Cette inspiration brute et instinctive est toujours là, mais elle s'est enrichie au fil de l'expérience. Des décennies de tournées, d'enregistrements, de collaborations et d'expériences musicales variées ont façonné ma manière de composer aujourd'hui. Il en va de même pour ma voix. Je travaille ma technique vocale depuis quarante ans, et je la perçois davantage comme un art martial ou une pratique spirituelle que l'on affine tout au long de sa vie. Sur scène, tout s'harmonise. Cette même attitude ancestrale est toujours présente. Un canal s'ouvre et j'entre dans un état de transe transformé. Ce canal ne s'est pas refermé avec le temps, il s'est seulement élargi et clarifié.

« Liturgy Of Death » est donc un album sans concessions, mais aussi empreint d'une atmosphère morbide. On a l'impression de vivre votre musique. Écouter MAYHEM est une expérience immersive. Est-ce l'effet que vous souhaitez offrir à votre public ?
Oui, absolument. Pour moi, l'art a toujours été un don, non une prise. Quand je suis sur scène, un canal s'ouvre et l'énergie me traverse pour se diriger vers le public. Simultanément, je ressens sa réaction, sa présence, son reflet. C'est un échange vivant. Je n'aborde jamais la musique dans le but de prendre quoi que ce soit à l'auditeur. Il s'agit toujours de transmettre et de partager de l'énergie, et non de la retenir. C'est là l'essence même de ce que représente MAYHEM pour moi.

Si l'on explore davantage l'album, on découvre des morceaux comme "Ephemeral Eternity", oppressant et lent, à la fois puissant et saisissant, ou encore "The Sentence of Absolution", particulièrement hypnotique. Ils invitent l'auditeur à une introspection troublante. Était-ce ton intention en les composant ?
Je suis ravi que cela soit perçu ainsi, car cette interprétation est juste. Par ailleurs, ces chansons ne sont pas le fruit d'une intention fixe ou prédéfinie. Chaque morceau est une entité à part entière et se révélera différemment à chaque auditeur. Je ne cherche pas à orienter ni à contrôler l'expérience de l'auditeur. Je préfère lui laisser de l'espace. Si quelqu'un perçoit ces chansons comme un voyage intérieur profond et troublant, alors c'est sa vérité, et elle est parfaitement légitime. La musique fonctionne précisément parce qu'elle permet cette liberté.

"Despair " est particulièrement rituelle avec ses chants et ses invocations latines. C'est sans doute le morceau le plus poignant de l'album. Est-ce que tu peux nous en parler ?
La musique de "Despair" est de Ghul, et j’en ai écrit les paroles. Ses compositions sont généralement plus brutes, agressives et directes, tandis que Teloch a une approche différente. Ce contraste est naturel. Avec "Despair", j’ai consciemment cherché à contrebalancer cette agressivité brute par une approche vocale plus contenue et l’utilisation du latin, créant ainsi une tension quasi rituelle comme tu dis. Les paroles abordent le désespoir et le concept de réincarnation, mais dans une perspective loin d’être réconfortante. Ici, la réincarnation n'est pas synonyme de salut, mais plutôt de châtiment, d'un cycle de souffrance sans fin. Cette idée puise davantage ses racines dans les traditions occultes et gnostiques occidentales que dans la philosophie orientale. À l'instar du reste de l'album, la chanson n'apporte pas de réponses. Elle ouvre un espace de réflexion et de travail intérieur.


Lorsque MAYHEM compose un album, la musique vient-elle en premier ou avez-vous d'abord l'idée d'un thème qui inspirera votre black metal ?
Cela varie, mais dans ce cas précis, le thème s'est imposé en premier. L'idée de la mort s'est manifestée très naturellement pour moi comme le concept central de l'album. J'en ai parlé aux autres et nous avons commencé à écrire des idées de paroles et des ébauches. Ghul a envoyé les premiers morceaux il y a environ trois ans, suivis des compositions de Teloch. L'album s'est construit progressivement, par vagues successives, plutôt que par un processus d'écriture continu. Au total, il nous a fallu environ trois ans pour que les morceaux prennent forme avant d'entrer en studio et de les finaliser.

La sortie d'un nouvel album implique une tournée de promotion. Avez-vous hâte de présenter votre nouvelle musique à vos fans en live ? Savez-vous déjà ce que vous souhaitez jouer sur scène ?
J'attends la tournée avec impatience, même si elle arrive très vite. Les premières dates européennes débutent dès février, presque en même temps que la sortie de l'album, je n'ai donc pas eu beaucoup de temps pour me reposer. Préparer une tournée, c'est toujours repartir de zéro. Il faut répéter les nouveaux morceaux, et je travaille sur les nouveaux costumes ainsi que sur la présentation visuelle et conceptuelle de l'album. Il ne s'agit pas seulement de jouer les chansons, mais aussi de créer la bonne ambiance. Même avec les vacances entre les concerts, on n'a pas vraiment de répit, mais cette intensité fait partie intégrante de ce mode de vie.

Quelle est votre relation avec le public français ?
Notre relation avec le public français a toujours été très forte, et la scène française est extrêmement dynamique. Le simple fait de mentionner Hellfest en dit long. À titre personnel, j'entretiens des liens profonds avec la France, où j'ai des amis proches. Professionnellement, la France a également joué un rôle important, puisque MAYHEM a collaboré pendant de nombreuses années avec le label français Season of Mist. De plus, ma participation à SINSAENUM, où j'apparais sur presque tous les titres du dernier album en tant que membre discret, a encore renforcé ce lien.

La nouvelle année vient juste de commencer. Quelles sont tes attentes pour 2026 ?
Je pressens une année très chargée. Avec MAYHEM, nous serons en tournée, et la sortie du nouvel album marque à la fois la fin d'une période et le début d'un nouveau cycle. En même temps, je souhaite me concentrer davantage sur d'autres projets. Je travaille avec Igor Cavalera sur un nouveau projet en duo, expérimental et rituel, très sombre et instinctif, et nous prévoyons d'enregistrer le premier album cette année. En parallèle, je collabore avec Rhys Fulber de FRONT LINE ASSEMBLY. Nous partageons une vision similaire, et dès les années 80, j'étais profondément influencé par FRONT LINE ASSEMBLY et SKINNY PUPPY. Ce projet me donne l'impression de renouer avec mes racines, de m'orienter vers un paysage sonore industriel aux accents de cathédrale. TORMENTOR restera actif, avec des concerts et la possibilité de nouveaux morceaux, et je continuerai à me produire avec VOID OF VOICES. Globalement, 2026 sera placée sous le signe de la création, de la collaboration et de la liberté de naviguer entre différents univers musicaux.

Eh bien, que de beaux projets !
Oui, et pour conclure, je dirais que la musique occupe une place centrale dans ma vie depuis l'enfance. Aussi loin que je me souvienne, j'écoute de la musique, et cette passion n'a fait que s'intensifier avec le temps. Le son en lui-même, la haute fidélité et l'écoute attentive ne sont pas pour moi de simples intérêts techniques, mais une véritable passion de toujours. En ce moment, je séjourne dans ma résidence secondaire à San Diego avec ma femme, où je conçois et teste une chaîne hi-fi, que j'écoute et que je perfectionne. C'est une activité aussi importante pour moi que les concerts ou les enregistrements. Quand je ne suis pas avec ma famille, la musique occupe une place prépondérante dans ma vie. Il m'arrive aussi de sillonner la ville à moto, une expérience qui privilégie le mouvement et la présence à l'évasion. J’adresse mes salutations au public français et j’espère que nous nous reverrons très bientôt au meilleur endroit possible : devant la scène.
 



Blogger : Aude Paquot
Au sujet de l'auteur
Aude Paquot
Aude Paquot est une fervente adepte du metal depuis le début des années 90, lorsqu'elle était encore... très jeune. Tout a commencé avec BON JOVI, SKID ROW, PEARL JAM ou encore DEF LEPPARD, groupes largement plébiscités par ses amis de l'époque. La découverte s'est rapidement faite passion et ses goûts se sont diversifiés grâce à la presse écrite et déjà HARD FORCE, magazine auquel elle s'abonne afin de ne manquer aucune nouvelle fraîche. SLAYER, METALLICA, GUNS 'N' ROSES, SEPULTURA deviendront alors sa bande son quotidienne, à demeure dans le walkman et imprimés sur le sac d'école. Les concerts s'enchaînent puis les festivals, ses goûts évoluent et c'est sur le metal plus extrême, que se porte son dévolu vers les années 2000 pendant lesquelles elle décide de publier son propre fanzine devenu ensuite The Summoning Webzine. Intégrée à l'équipe d'HARD FORCE en 2017, elle continue donc de soutenir avec plaisir, force et fierté la scène metal en tout genre.
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