
Le 16 janvier 2026, le second chapitre du diptyque « The Cage & The Crown » est sorti, complétant le tableau commencé par HEADKEYZ trois ans plus tôt. À cette occasion, nous avons rencontré Edge (chant), Timothée Bertram (guitare, chœurs), Stella Cristi (guitare) et Samuel Maréchal (basse) pour discuter de ce nouvel album. Nous avons parlé, entre autres, de composition, de quête de pouvoir et d’écologie.
Vous avez composé les deux volets de ce diptyque en même temps. Comment s’est déroulé le processus de composition ? Qu’est-ce que le fait d’avoir une conception globale vous a apporté ?
Edge : L’album a été composé en réaction au confinement, c’est quelque chose qui a beaucoup marqué la création. Sur ce chapitre deux, certains titres avaient déjà été partiellement créés à cette période. Pas forcément les textes, mais la musique. Les textes sont surtout arrivés pendant le confinement. On se rappelle tous de cette période qu’on a vécue différemment, mais qu’on n’a généralement pas très bien vécue, surtout pour les musiciens. On était isolés, on ne pouvait plus pratiquer notre art.
Samuel Maréchal : Et surtout, on ne savait pas si on allait pouvoir reprendre un jour. C’était la grande inconnue, c’était très anxiogène.
Edge : C’est quelque chose qu’on retrouve dans les deux albums. À la base, ils ont tous les deux été enregistrés ensemble. Le premier est sorti fin 2022, on l’a défendu en live depuis et au moment de sortir le deuxième chapitre, on s’est dit qu’il fallait tout réenregistrer : il fallait une nouvelle patte, il fallait montrer qu’on avait grandi et évolué, on voulait une approche sonore différente, ce qu’on avait à dire a aussi un peu changé.
Est-ce que les paroles de certains titres ont évolué entre le premier et le deuxième enregistrement ?
Edge : Quasiment toutes. "Rotten Party" a pas mal évolué. Les changements ont eu lieu au niveau des textes, mais aussi du jeu : maintenant, c’est Sam (Samuel Maréchal, ndlr) qui fait l’intro de "Revenge" en duo basse et voix alors que c’était un thème de guitare.
Timothée Bertram : Pour l’anecdote, c’était un thème de guitare un peu plus proche des années 80, presque guitar hero. C’est vrai que certains morceaux ont été de vrais défis en studio : certains étaient tout tracés, on savait comment ils allaient sonner alors que pour d’autres, on s’est retrouvé devant l’ordi à se rendre compte que ça ne marchait pas. Commencent alors des heures de réflexion sur la façon dont on doit tourner le morceau. Quand on écoute les maquettes et qu’on les compare aux morceaux finaux, on se rend compte que beaucoup de choses ont changé et ça valait le coup.
Samuel Maréchal : Et le line-up s’est stabilisé entre les deux albums. Il y a eu des changements avant la stabilisation et depuis, chaque personne a pu amener quelque chose par rapport aux premières versions des morceaux et c’est vraiment chouette. C’est une photographie de ce qu’est le groupe maintenant, c’est très intéressant.

C’est aussi très intéressant d’écouter les deux albums à la suite et de chercher les ressemblances et les différences entre les deux.
Edge : Certains morceaux sont un peu construits en miroir : ce ne sont pas les mêmes riffs, mais par exemple, on voit que les squelettes de "Viking" et "Killing God" sont assez similaires.
Timothée Bertram : Guitaristiquement, on a deux thèmes sur les deux morceaux d’introduction de chaque album. J’utilise un effet qui s’appelle un octaver et on retrouve le même schéma sur "The Crown" et "The Cage" : on dirait le même thème articulé différemment, dans deux tonalités différentes mais avec des effets similaires. J’ai exactement le même son sur les deux. On le retrouve sur beaucoup de morceaux, même en termes d’emplacement dans l’album : "Rotten Party" et "Run Run Run" sont placés au même endroit. Ces deux morceaux représentent les « prises de risque » dans le sens où on n’attend pas forcément "Rotten Party" et son rap.
Vous mélangez beaucoup les styles sur cet album : on entend du grunge, du rock et du metal alternatif, mais aussi du rap. Quelles ont été vos inspirations pour ces albums ?
Edge : Les inspirations ont été très très larges. L’album est vraiment très rock alternatif donc proche de cette scène des années 90 et 2000 avec A PERFECT CIRCLE, TOOL, DEFTONES. On peut aussi aller vers THE BLACK KEYS pour le côté plus fuzzy, ARCTIC MONKEYS, des passages plus calmes à la Fink, etc. C’est très large, il y a de tout et c’est ça qui est drôle : il n’y a pas de barrières. Le jeu de l’étiquette est très compliqué à faire donc on écrit "rock/metal alternatif" et voilà, démerdez-vous (rires) !
Stella Cristi : C’est aussi ce qui fait notre force : on n’est pas catégorisé dans un seule style. Même si on ne sait pas encore ce qu’on va faire par la suite, le fait de ne pas avoir d’étiquette laisse une amplitude sur la tournure que pourrait prendre le projet. On ne se dit pas : « On fait ça et on reste dans ça, la méthode c’est ça. ». Je trouve ça très intéressant, c’est très versatile.
Edge : On est un projet qui s’amuse.
Samuel Maréchal : Une fois, à la sortie d’un concert, on nous a dit qu’on ressentait les influences mais sans pouvoir les nommer. J’ai trouvé ça très intéressant et je trouve que c’est un très beau compliment : on sent les touches qui sont venues nourrir la musique mais sans pouvoir les nommer, donc ça veut dire qu’elles sont très bien assimilées, digérées et retranscrites. Ça veut dire qu’on peut presque jouer ce qu’on veut, il y a une unité et quelque chose d’inhérent à ce groupe, c’est chouette.
Stella Cristi : C’est une remarque que m’ont beaucoup faite les gens de mon entourage : « Quand on écoute HEADKEYZ, on reconnaît la patte sonore. » Et ça, pour un groupe de composition…
Samuel Maréchal : C’est le plus beau des compliments.
Stella Cristi : Exactement ! C’est quelque chose de très difficile à trouver. Combien de groupes sont caractérisés par leur son de guitare, de caisse claire, etc ? Le fait qu’on nous fasse ces retours est très encourageant.
Edge : Je pense que ce qui fait notre style est une forme de métissage et le lien qui est fait pour que tout s’emboîte.
Vous abordez beaucoup de thèmes sur cet album, notamment la quête de pouvoir qui enferme et isole beaucoup de personnes dans une forme de solitude. Globalement, pensez-vous que l’humanité est nuisible ?
Samuel Maréchal : Il faut définir l’humanité. Parce que pour l’humanité dans son ensemble : non. Mais certains humains : oui.
Edge : On ne peut pas faire une généralité sur tout, mais c’est vrai qu’au moment où on a imaginé tout ça, on a constaté que quand l’Homme arrête d’agir sur son environnement… On a beau nous dire que tout est foutu, nous parler d’écologie et nous expliquer qu’on fait beaucoup de merde, ce qui est vrai, on s’est rendu compte que quand l’Homme n’a plus d’impact, tout revient. C’était le moment où on se demandait : « Mais c’est quoi le virus ? C’est le COVID ou c’est nous ? Finalement, c’est nous qu’il faut enfermer. ». Voilà, c’était super pessimiste (rires).
Timothée Bertram : Il faut aussi le dire, ce sont des faits et on les voit.
Stella Cristi : Comme le disait Sam, je ne pense pas que ça concerne l’humanité dans son ensemble, mais plutôt certains vices et certaines volontés accrues de pouvoir, de vouloir toujours plus que ce qu’on a. C’est propre à l’humain à toutes les échelles : dès qu’on a un peu d’argent, on en veut encore plus. On a une jolie maison, on en veut une qui soit encore plus grande ! Ce sont peut-être les vices qui prennent le dessus. C’est assez général.
Si votre album était un genre cinématographique ou un film en particulier, lequel serait-ce ?
Edge : Alors, studio A24…
Timothée Bertram : A24, si tu nous entends !
Edge : On veut bien les prochains clips (rires) ! Je dirais… Un drame ou de l’horreur, mais pas de type slasher.
Timothée Bertram : Je dirais qu’il y a un peu de science-fiction.
Stella Cristi : Pour la tension, un peu plus thriller.
Samuel Maréchal : Thriller dystopique.
Edge : Mais bien barré (rires).

Dans "Viking", vous parlez d’un personnage un peu particulier, dans le sens où il prend le contre-pied du viking qu’on imagine habituellement. Pensez-vous que le personnage que vous décrivez peut être vu comme une forme de modèle ?
Edge : Oui, dans le sens où on ne doit pas avoir peur de ressentir des émotions, dire quand on a peur, quand on a mal, quand on est triste, etc. et ne pas se cacher derrière une forme de virilité ou de masque, d’armure.
Samuel Maréchal : Il faut s’affranchir de l’image du viking qui serait un mec viril qui fonce et qui fait n’importe quoi. Cette image-là n’est plus un modèle.
Timothée Bertram : Je ne sais pas si c’est un modèle, mais ça pourrait être un simple rappel à l’humilité et à l’honnêteté.
Edge : C’est vrai que quand on est un mec et que, dès qu’on est gamin, on nous demande : « Pourquoi tu pleures ? » (rires blasés)… « Parce que c’est ce qu’il faut que je fasse maintenant. »
Stella Cristi : « Parce que je suis un être humain comme un autre. »
Samuel Maréchal : Généralement, dans les milieux artistiques, on a affaire à des gens qui sont plus sensibles et qui n’hésitent pas à exprimer leurs émotions. On fait partie de ces gens-là et, personnellement, je ne comprends pas l’inverse : je ne comprends pas le modèle des sportifs selon lequel il faut foncer à tout prix, montrer qu’on est un homme, etc. Je n’ai jamais compris et je me suis toujours senti très à l’écart de ça. Grâce à la musique, j’ai trouvé des gens qui me ressemblaient.
Stella Cristi : C’est ce qui réunit un peu tout ce milieu. On dit souvent que les métalleux sont des gros nounours très gentils et c’est la vérité.
Parmi les nombreuses surprises de l’album, il y a le titre "CTRL+X" qui, à l’écoute, est un interlude musical, mais dans le livret des paroles, il contient en réalité des lignes de code. Est-ce que cette commande, appliquée à l’humanité tel que le font les lignes de code, peut être vue comme un signe d’espoir ?
Edge : C’est une question en suspens. Avec "CTRL+Z", on faisait un retour en arrière pour montrer qu’on pouvait encore le faire avant que "Big Bad World" ne réponde à la question de savoir si on allait opérer ce retour. Dans le deuxième, "CTRL+X" est là pour couper, mais pour en faire quoi ? Pour le mettre ailleurs ? Pour continuer quelque chose ? Est-ce que ça s’arrête maintenant ? Et ensuite, on a "The End" (rires).
Stella Cristi : La réponse est un peu là (rires).
Edge : La réponse est un peu là, mais après, on peut couper et faire "CTRL+V" un jour et puis voilà. Et normalement, le code est correct. Pas dans le sens où les touches existent parce qu’elles n’existent pas, mais c’est un vrai code. Et pour ça, je remercie mon pote Pierre Nicole qui a tapé le premier code sur "CTRL+Z".
Il y a quelques mois, la trend Ghibli a envahi les réseaux sociaux et a beaucoup fait grincer des dents. Comme beaucoup d’artistes, vous avez pris position contre cet usage de l’IA générative. Que pensez-vous que l’usage accru de cette technologie dit de l’humanité ?
Edge : C’est un outil. Si on le met dans de mauvaises mains, c’est un mauvais outil mais dans de bonnes mains, c’est un bon outil.
Samuel Maréchal : Un bon outil dans de mauvaises mains devient une arme dangereuse alors que ça peut rester un simple outil.
Edge : En tant qu’artistes, on n’a pas envie que nos morceaux soient donnés à une IA qui les analyserait pour pouvoir recréer du HEADKEYZ et qui ne serait qu’une pâle copie, qui serait peut-être bien foutue. Est-ce que l’humanité a besoin de ça ? Non. L’humanité a besoin d’artistes, elle a besoin de rêver. Si c’est juste pour créer du contenu, on est déjà jetables en tant qu’artistes. Ça revient à nous mettre un flingue sur la tempe. Mais comme je le disais, ça peut être un très bon outil de complément pour plein de choses, pour gagner du temps de vie par exemple. Tout le monde se crève à la tâche donc le fait d’être assisté, et je dis bien assisté, pas avoir un cerveau qui soit mis en pause ou sous perfusion sans faire travailler les neurones, peut apporter du bon.
Stella Cristi : C’est aussi une histoire de modération. Ça existe et on n’y peut rien. Il y aura peut-être des lois futures ou des restrictions. Tant que c’est modéré, rien n’enlèvera un groupe debout sur une scène physique devant un public, peu importe ce qui a été généré par une IA. On sera toujours, en tout cas, on croise les doigts, physiquement là pour palier à ça.
Edge : Et écologiquement, on fait moins de dégâts qu’une IA.
Timothée Bertram : Déjà, on boit moins d’eau (rires).

On retrouve aussi ce sujet dans le cas des plateformes de streaming, notamment avec Spotify qui a décidé de créer des groupes entièrement générés par IA. Hormis le fait de venir aux concerts, quelles solutions voyez-vous pour que les personnes qui veulent continuer à soutenir des artistes puissent le faire ?
Edge : Le problème, c’est qu’un fichage devrait être fait sur l’IA. Dans la musique, il existe le code SDRM : un code qui est compris dans le fichier du son et permet une certaine reconnaissance, par exemple pour savoir sur quelle station de radio une chanson a été diffusée. Pourquoi ne pas faire ça sur l’IA ? Il faudrait une loi qui oblige les entreprises qui créent ce genre de choses à mettre un code qui dise : « Ça n’a pas été créé par un humain. ». Pour l’écouter ou non, c’est à voir avec la conscience de chaque personne, mais ça permettra déjà de savoir ce qu’on écoute. Si on ne sait pas, on ne peut pas en vouloir aux gens. C’est un sujet très difficile. Pour ce qui est du soutien aux artistes et savoir que ce sont de vrais artistes, il y a les concerts (rires).
Stella Cristi : Les concerts, le merch, tous les consommables liés aux groupes. Ça nous aide beaucoup et c’est à 100 % réinvesti dans les projets futurs ou actuels du groupe. C’est le principe du soutien à un groupe en achetant un T-Shirt, une casquette ou un CD.
Quand on fait de la musique, comment faire pour avoir une démarche qui soit la plus écoresponsable possible ?
Edge : Il y a les green vinyls dans lesquels on ne retrouve pas de pétrole car c’est du plastique végétal. Il paraît que ça dure moins dans le temps et que ça se dégrade plus facilement mais la démarche est cool. Ça se fait de plus en plus, mais pas encore beaucoup et c’est très cher. Il y a aussi une réalité de coût : dès que quelque chose est écologique, c’est ultra cher alors que pourtant… Va comprendre cette facette de l’humanité. On peut réduire le plastique au maximum. Rien que le fait de devoir presser des CD est une aberration car plus personne n’écoute de CD.
Samuel Maréchal : Généralement, les fans de metal aiment le matériel : le CD, le vinyle, la cassette, etc. Ça perdure un peu.
Edge : On peut faire des pochettes cartonnées sans plastique. La nôtre est cartonnée mate par exemple. Le vinyle est fou aussi d’ailleurs, il y a eu un gros travail dessus. Pour les vinyles, c’est plus compliqué parce que c’est forcément en plastique et on ne peut pas faire autrement. Pareil pour le CD. Mais pour l’emballage et le packaging, on peut essayer de s’en affranchir au maximum. J’espère que les choses vont évoluer au bout d’un moment. Il y a aussi le streaming.
Stella Cristi : On fait ce qu’on peut à notre échelle. Quand les moyens sont plus gros, il y a aussi plus de possibilités de se tourner vers les options vertes.
Samuel Maréchal : Le vrai paradoxe, c’est que si on voulait vraiment faire quelque chose pour l’écologie, on ne bougerait plus et on ne ferait rien. Voilà (rires).
Certains formats reviennent un peu : si les vinyles correspondent aux habitudes d’écoute d’une génération plus âgée, les cassettes sont de plus en plus nombreuses.
Timothée Bertram : J’ai l’impression que les cassettes sont surtout très collector.
Edge : C’est surtout pour l’objet parce que la compression cassette est infâme.
Samuel Maréchal : Ça dépend dans quel style de musique. Certains styles comme le grind, le death ou le thrash sont très concernés par les cassettes parce que ça s’écoute bien. J’ai une collection de cassettes de thrash-death et ça s’écoute bien. CARCASS en cassettes, c’est une expérience.
Timothée Bertram : C’est une carcassette (nombreux rires).
Retrouvez les photos de HEADKEYZ à Montpellier, lors de sa release-party le 21 janvier à l'O'liver Pub dans le portfolio de Stéphane Coquin.
