
Depuis sa création en 2010, DEFYING DECAY fait de plus en plus parler de lui : après de nombreuses tournées en soutien d’ICE NINE KILLS, TRIVIUM, BORN OF OSIRIS et bien d’autres, le groupe de metal alternatif thaïlandais vient de jouer au Rock Alarm Festival à Bangkok et compte bien poursuivre son ascension avec son troisième album « Synthetic Sympathy ». Nous avons pu discuter avec le frontman Jay Poom Euarchukiati pour parler de l’album et de la scène alternative thaïlandaise.
Pour votre premier album, vous aviez écouté beaucoup de groupes de nu-metal mais sur « Synthetic Sympathy », les styles musicaux se mélangent beaucoup plus : on peut entendre de la k-pop, du rap, du metal, de la musique électronique, etc. Qui sont les artistes qui vous ont inspiré ?
Jay Poom Euarchukiati : Il y en a beaucoup. Quand j’ai composé cet album, je me suis demandé quels étaient les artistes que j’aimais vraiment et auxquels j’avais envie de ressembler quand j’étais plus jeune. J’avais envie que ma musique soit la plus accessible possible et je trouvais que l’album précédent était un peu trop progressif. Je n’ai pas d’artiste spécifique en tête mais je dirais que j’ai toujours essayé de faire quelque chose de nouveau par rapport à ce que j’ai fait avant. Je ne trouve pas que ça serve à quelque chose de refaire ce que j’ai déjà fait, même si ça a fonctionné et que ça a eu un succès commercial. J’ai beaucoup grandi avec LINKIN PARK et DEFTONES. Je suis né en 1996 donc j’ai grandi au moment où ces groupes ont vraiment explosé. Le groupe s’appelle DEFYING DECAY parce que les premières lettres sont les mêmes que celles de DEFTONES et je me suis toujours dit, quand j’étais petit, que de cette façon, mes CD seraient vendus à côté de ceux de DEFTONES.
Le line-up du groupe a beaucoup changé au fil du temps. Quelle influence ces changements ont-ils eu sur le processus de composition de l’album ?
Ça a eu beaucoup d’impact. Je suis le membre du groupe qui compose le plus, mais je travaillais beaucoup les lignes mélodiques avec les autres membres. Le line-up a beaucoup changé parce que, quand j’ai fondé le groupe en 2010, tout le monde était encore au collège et il s’est stabilisé seulement en 2019 quand il a fallu partir en tournée. L’album qui va sortir est le premier sur lequel j’ai travaillé avec le line-up actuel et c’était vraiment différent : avant, je travaillais de façon très étroite avec le guitariste mais maintenant, je fais tout avec d’autres personnes qui ont des approches différentes. Par exemple, Pon (Nattanat Pon Ujjin, guitariste du groupe, ndlr) n’avait encore jamais composé avec un groupe auparavant.
J’essaie de changer ma façon de penser parce que, la plupart du temps, quand on est jeune, on se dit : « J’ai ces références en tête alors je vais toutes les mettre dans la même chanson et ça sera cool. ». On trouvait ça chouette, mais ça n’est pas comme ça qu’on va attirer l’attention du public, ni avoir du succès. Selon moi, avoir du succès revient à partir en tournée et jouer de plus en plus. J’adore jouer de la musique et j’adore voyager, j’ai très envie de pouvoir faire les deux donc il faut que ma musique soit plus facile à appréhender, d’où le fait que j’essaie de réfléchir différemment. C’est pour ça qu’on inclut de la k-pop : j’en écoute de temps en temps et je me suis dit qu’on pouvait essayer de mélanger ce style avec du metal. L’un des groupes qui a beaucoup de succès et dont je me suis beaucoup inspiré est ELECTRIC CALLBOY : ça fait longtemps qu’ils tournent et maintenant, ils ont vraiment beaucoup de succès. J’adore leur musique et j’essaie d’atteindre le niveau qu’a ce groupe aujourd’hui : très accessible, très catchy et vraiment chouette.

Il y a deux featurings sur l’album, le premier avec Kellin Quinn (SLEEPING WITH SIRENS) et le deuxième avec la chanteuse et actrice Violette Wautier. Comment se sont passées les collaborations pour ces deux featurings ?
C’était très amusant de faire ces chansons avec eux. C’était vraiment nouveau puisque c’est le premier album sur lequel on a des featurings. On a pu travailler avec Violette Wautier parce que l’un de mes amis joue de la basse pour elle donc je la croisais de temps en temps. J’étais sûr que ça serait intéressant de travailler avec elle parce qu’elle est très populaire en Thaïlande, pas seulement pour la musique mais aussi parce qu’elle est actrice. On a pu faire une des chansons avec elle et c’était génial parce qu’elle a aussi grandi avec des groupes comme FALL OUT BOY, c’était l’un de ses groupes préférés. Elle était heureuse de pouvoir faire une chanson qui soit proche de leur style. Avec Kellin Quinn, ça s’est fait un peu par hasard. Je crois qu’il a fait un post sur Twitter pour dire qu’il avait des sessions studio pour des groupes et qu’il avait plus de temps que prévu pour faire des featurings, qu’il suffisait juste de lui envoyer un mail. Je lui en ai envoyé un avec ma musique et il a accepté de poser sa voix dessus. C’est génial de travailler avec lui parce qu’il est très calme. J’étais déjà un grand fan de SLEEPING WITH SIRENS quand ils étaient venus en 2012 et si on m’avait dit à l’époque que, des années plus tard, je ferais un featuring avec le chanteur du groupe, je n’y aurais jamais cru ! C’était vraiment chouette.
Vous avez collaboré avec beaucoup d’artistes, notamment pour la production des albums. Quelle collaboration rêvez-vous de faire un jour avec DEFYING DECAY ?
C’est une question difficile, il y en a beaucoup sur ma liste. J’adorerais collaborer avec Chino Moreno de DEFTONES parce que j’ai beaucoup grandi avec ce groupe. J’aurais adoré travailler avec Chester Bennington mais il n’est plus là… J’aimerais vraiment beaucoup travailler avec Chino Moreno que j’avais suivi sur Instagram quand il streamait beaucoup de musique à l’époque de la pandémie. J’adorerais qu’il soit le producteur de mes musiques. J’aimerais aussi beaucoup travailler avec YUNGBLUD, mais aussi avec des personnes en-dehors du metal parce que je trouve que c’est ce qu’il y a de plus intéressant. Par exemple, si je travaille avec un autre artiste de metalcore qui fait un super breakdown, c’est chouette mais c’est ce à quoi tout le monde va s’attendre. Je trouve que les collaborations sont amusantes quand elles sont inattendues, comme celle avec Violette Wautier. Peut-être aussi Bird Thongchai qui est un chanteur thaïlandais devenu très célèbre dans les années 90. Ma mère l’écoutait beaucoup et après avoir écouté ce qu’il faisait, je me dis que la collaboration pourrait provoquer un « what the fuck ? » général, mais il a 68 ans donc je ne suis pas sûr que ça serait possible. C’est le genre de choses que je cherche à faire.

La chanson "The Law 112: Secrecy and Renegades" est nommée d’après la loi thaïlandaise qui interdit la critique du roi et de la famille royale et quand elle est sortie en 2022, elle a eu beaucoup de succès. Pouvez-vous nous en parler ?
C’est une question qui a vraiment pris de l’importance à l’époque, quand la nouvelle génération a décidé qu’elle voulait avoir une liberté d’expression. Quand on lit les paroles, on se rend compte que je ne critique pas la monarchie, c’est d’ailleurs pour ça que je n’ai pas de problèmes : je ne fais que diffuser l’information. Mais je crois que c’est un problème intéressant à étudier, c’est l’une des inspirations pour l’album. Aujourd’hui, le monarque et ce qui gravite autour est obsolète, ce fonctionnement a été instauré il y a deux mille ans. Mais les choses ont changé en Thaïlande, certaines choses ont été conservées mais d’autres ont évolué. Au moment où on travaillait sur la chanson, il y a eu beaucoup de médiatisation autour de la loi 112 et des gens qui disparaissaient…
Quand j’ai écrit les paroles, je me suis dit que les gens sauraient que c’est tabou de parler de cette loi et j’ai dit à un ami : « Tu sais quoi ? Je parie que si je mets la loi 112 dans le titre de la chanson, elle va faire un carton. » et il ne voulait pas me croire. Donc je l’ai fait et la chanson a eu tellement de retentissement que je n’y croyais pas ! Il y a eu énormément de partages sur les réseaux sociaux à l’époque et, comme on est un pays qui fonctionne beaucoup avec ces plateformes, ça a marché. Mais c’était plus une trend qu’autre chose : les gens qui écoutaient la musique ne nous connaissaient pas et ne s’intéressaient pas vraiment à nous. On était déjà un peu connus, mais les gens ne nous écoutaient pas pour la musique, ils savaient juste qu’on était le groupe qui avait fait la musique sur la loi 112. Je dirais que c’était intéressant. Ça nous a aidés à avoir du succès et à être plus connus. Je crois que la vidéo avait atteint 350 000 vues mais il n’y avait peut-être que 3000 véritables fans qui l’avaient vue… Mais c’était quand même intéressant.
En 2015, vous avez fait un concert au centralwOrld Square devant environ 15 000 personnes, ce qui était l’un des plus importants concerts de metal en Thaïlande à cette époque. Comment la scène alternative et metal a-t-elle évolué depuis ?
C’était l’un des premiers concerts de metal devant un public aussi nombreux dans un lieu aussi grand. En Thaïlande, la plupart des concerts de metal ont lieu dans des scènes underground, donc devant un public assez restreint. Là, on était au centre commercial donc il y avait beaucoup de monde. Ici, la scène metal a toujours existé mais j’ai l’impression qu’elle diminue et qu’elle est remplacée par la scène hardcore. Mais ça n’est que mon point de vue, c’est peut-être faux. Dans le milieu hardcore, tout le monde se parle et tout le monde s’aime mais, dans le metal, j’ai l’impression que c’est plus politique. Je ne sais pas si c’est partout comme ça. Il y a aussi pas mal de « gatekeepers » qui trouvent qu’ils sont très bien entre eux et qu’ils n’ont pas besoin de la nouvelle génération donc la scène n’a pas beaucoup évolué. Ça s’est renforcé, mais ça n’a pas grandi. C’est pour ça que j’adore partir en tournée : la scène metal est très différente d’un pays à un autre. En Thaïlande, la scène elle-même est assez petite et il y a assez peu d’enfants et de jeunes qui la rejoignent donc ils vont ailleurs, vers le hardcore par exemple. Il y a aussi la scène shoegaze indienne qui est vraiment importante ici. Tout ça est contrebalancé par le fait que les gens considèrent qu’écouter de la musique est une tendance, c’est cool mais il y a peu de gens qui l’apprécient vraiment et qui prennent le temps de la comprendre. Mais j’imagine que c’est aussi parce qu’on a grandi comme ça. Dans ma culture, en Thaïlande, la musique et l’art n’ont pas une grande importance dans la vie, ça ne compte que si on peut gagner de l’argent avec. Par exemple, à moins d’avoir beaucoup d’argent, c’est très rare de voir quelqu’un qui apprécie l’art ou qui a une peinture chez soi par exemple. J’imagine que c’est beaucoup plus commun en Europe, vous appréciez davantage l’art et ça fait partie de la vie, notamment en France et au Royaume-Uni alors qu’en Thaïlande, l’art et la musique sont vraiment considérés comme un luxe.
Y a-t-il d’autres groupes thaïlandais que vous aimeriez recommander ?
Oui, il y en a beaucoup. Il y a le groupe de metalcore ANALIN : je suis ami avec le guitariste et c’est le meilleur groupe de metalcore de Thaïlande. C’est aussi l’un des rares groupes dont le travail fonctionne à l’internationale parce qu’ils le font très bien. Il y a aussi WHISPER qui fait du hardcore : le groupe vient de Bangkok et fait beaucoup de tournées, j’en suis même un peu jaloux (rire). Et il y a aussi un groupe qui s’appelle THE CREATION OF ADAM : il est très bon aussi, c’est un groupe de metalcore thaïlandais. La liste est très longue… On a aussi joué avec OBLIVIOUS, le groupe de metalcore emo des années 2000.
Vous avez joué en première partie de nombreux groupes et vous avez fait plusieurs concerts en Europe dont trois en France. Quelle relation avez-vous avec le public européen ?
J’aime vraiment beaucoup faire des tournées en Europe, c’est l’une de mes destinations préférées. J’attends toujours ces moments avec beaucoup d’impatience parce que c’est très différent d’une tournée américaine : il y a tellement d’Histoire en Europe, j’adore visiter les églises, les châteaux et les monuments. Par exemple, quand je suis en France, j’adore aller à Bordeaux pour goûter des vins. C’est toujours très intéressant pour moi de faire une tournée en Europe : j’essaie de faire carrière dans la musique pour faire comme mon père qui voyageait beaucoup quand j’étais petit. Il faisait beaucoup de voyages d’affaires et il m’emmenait en Europe avec lui quand il travaillait pour les hôtels de luxe Kempinski. Il y en a beaucoup en Europe donc je passais beaucoup de temps avec lui pendant les vacances. C’est un souvenir qui m’a guidé vers le succès et c’est pour ça que l’Europe est très importante pour moi. Le vin français est vraiment mon préféré, j’adore le vin de Bordeaux (rire). La raison pour laquelle j’aime la France en particulier, c’est que je peux entrer dans n’importe quel café et demander un verre de vin pour huit à dix euros et ça sera toujours bon !
