5 avril 2026, 12:00

GREEN CARNATION

Interview Kjetil Nordhus


« A Dark Poem », c’est le nom de la trilogie initiée par le groupe de prog norvégien GREEN CARNATION. Si le premier volet « The Shores of Melancholia » est un véritable succès, la deuxième partie « Sanguis » est tout aussi réussie. L’ambiance y est beaucoup plus sombre, l’ensemble beaucoup plus introspectif. Une autre dimension de GREEN CARNATION y est proposée en somme. C’est toujours un plaisir de discuter avec le chanteur du groupe Kjetil Nordhus à propos de sa musique alors voici ses propos recueillis à l’occasion de la sortie de l’album.
 

A propos du deuxième volet de la trilogie « A Dark Poem », tu dois avoir très hâte de le présenter. C’est un exercice inhabituel que de présenter partie par partie un album sur le long terme. Ce n’est pas trop difficile d’attendre de dévoiler ce qui suit, alors que tout est prêt depuis longtemps ?
Kjetil Nordhus : Oui, c'est un peu un défi. Le bon côté des choses, c’est que les trois albums n'ont pas été mixés en même temps, je crois qu'il y a un écart d'environ six mois entre les deux. Cependant, je pense que l'idée de sortir trois albums sur trois dates différentes est bonne, parce qu’on a déjà eu un retour positif sur le volet précédent sorti en septembre et on a pu sortir un premier single issu de « Sanguis », ce qui fait que l’on maintient une espèce d’intérêt autour de GREEN CARNATION. On constate vraiment une plus grande attention portée au groupe actuellement par rapport au moment où nous avons sorti le premier album, on réussit à stimuler notre auditoire. Je pense donc que tout s'est déroulé comme prévu. Nous avons été tellement touchés par l'accueil réservé au premier album. Du coup, nous sommes impatients de voir les réactions liées au deuxième. On ne sait jamais, évidemment. On a fait des choses un peu différentes sur celui-ci. On a par exemple deux morceaux très calmes, qui n'étaient pas du tout présents sur le premier, et on ne sait jamais vraiment comment les gens vont réagir, mais pour l'instant, c'est extrêmement gratifiant. C'est évidemment très motivant et ça m'aide à bien présenter le tout en interview.

Oui, et peut-être que c’est moins de pression aussi car maintenant le projet est ficelé, peu importe ce qui arrive, les trois albums sortiront…
Heureusement que l’on ne sort pas toute la trilogie d'un coup, le processus aurait été beaucoup plus complexe. On voulait que les albums soient liés d'une manière ou d'une autre, comme on l'a déjà évoqué la dernière fois, mais on voulait aussi qu'ils puissent être écoutés indépendamment. Je pense qu'on a réussi avec le premier album. En fait, quand on l'écoute, on n'a pas l'impression qu'il manque quoi que ce soit, et on espère que ce sera le cas pour le deuxième. Je pense en tous cas qu'ils s'enchaînent bien.

Ce second album semble en quelque sorte être une autre dimension du premier, « Sanguis » dévoilant un côté beaucoup plus sombre de GREEN CARNATION tout en restant dans la lignée de ce qui a été proposé sur « The Shores Of Melancholia ». C’est ce que vous vouliez transmettre ?
Sur nos démos, nous avions tout un corpus de chansons prêtes à être réparties sur trois albums différents. Nous n’avons pas procédé par hasard. Ce n’est pas par hasard que le premier album se termine comme il le fait et que « Sanguis » commence avec le titre "Sanguis" justement. C'était un excellent début pour le deuxième album. Et puis, on voulait que la deuxième partie soit un peu plus introspective, qu'on prenne un peu de recul, parce que le premier était hyper énergique. J'ai vraiment adoré le premier album, mais je pense que le deuxième se doit d’être plus personnel, plus sombre. Plus calme, même s'il y a aussi beaucoup d'énergie. On a beaucoup travaillé en studio sur le deuxième morceau, "Loneliness Untold, Loneliness Unfold" », chanté par Stein Roger ( Sordal, le bassiste du groupe ). On a fini par le dépouiller complètement, jusqu'à ce qu'il ne reste presque plus rien, pour pouvoir raconter une histoire de façon intime et personnelle, sans trop d'éléments. Du coup, on a eu une petite dispute avec le producteur en studio, et finalement, il a eu gain de cause. Il voulait qu'on fasse quelque chose que GREEN CARNATION fait rarement d'habitude. Quelque chose de plus brut, parce que sur la première version, il y avait énormément de couches. Du coup, il a fallu nous convaincre de tout enlever mais je pense qu'il a joué un rôle très important sur l'album. Et puis, Stein Roger a fini par chanter dessus alors que c’était moi au début. On a fait plein de prises en studio pour ce morceau, et on est arrivés à la version que vous entendez sur l'album, ce qui, je pense, était un bon choix.

C'est un super album très intimiste comme tu les dis et je pense qu’il représente l'essence même de ce qu’est GREEN CARNATION. Vous êtes un groupe qui raconte sa propre vie à travers la musique et elle touche tous les gens autour d'elle parce que ce que vous décrivez est finalement universel. Cette relation du sang, l’amertume de certains moments de la vie, les passages difficiles de l’enfance… Ce sont des choses que chacun peut vivre à un moment ou un autre de sa vie. « Sanguis » est finalement l’incarnation même de GREEN CARNATION non ?
Oui, je suis entièrement d'accord. Bien sûr, Stein Roger a écrit tous les textes du deuxième album donc il parle de son propre ressenti. Tu sais, la chanson "Sanguis" parle de sa relation particulière avec son père, de son amertume. Il en a souffert jusqu’à peut-être 45 ans, quand il a commencé à essayer de comprendre la vie. Et finalement, il en a parlé avec son père pour la première fois alors qu’il avait 46 ans, et ils ont en quelque sorte recommencé à zéro. Mais malheureusement, son père est décédé peu de temps après. Ça a été terrible, et Stein Roger a dû revoir tous ses textes, surtout ceux du deuxième album après la mort de son père, pour voir s’ils étaient excessifs ou non. Heureusement, ils ont renoué une sorte d'amitié dans les derniers instants, peut-être un an avant sa mort, et ont conclu que les sentiments étaient là depuis toujours. "Sanguis" l'explique aussi dans le refrain.

Tu dois avoir une relation très profonde avec lui pour pouvoir mettre ta voix de façon juste sur ses textes et incarner sa vie finalement…
Absolument. Je fais partie du cercle d’amis de Stein Roger depuis 30 ans maintenant, et beaucoup de choses dont il parle dans ses chansons me touchent aussi, car nous sommes très proches. Quand il a eu une tumeur au cerveau et a dû subir une opération en 2017, mes amis et moi étions en quelque sorte impliqués dans ce processus. On en parlait beaucoup, on passait notre temps avec lui et on l’a soutenu après l'opération, qui a été un succès. Il est toujours là, c'est bien. Mais du coup, je ressens aussi toutes ses émotions et ses inquiétudes, car j'ai été présent dans beaucoup de ces moments difficiles. Alors, bien sûr, ça aurait pu être un gros défi vu notre proximité, mais j'ai l'impression que ça se ressent aussi dans les textes, parce que je connais bien tout ce qu'il écrit. C’est finalement une alliance positive.

Ça doit être très rassurant d'avoir un ami comme toi, capable de chanter ce qu'il ressent…
Oui, c'est quelque chose qui s'est mis en place naturellement dès qu’on a commencé à travailler ensemble comme ça. Avec le COVID et tout ça, on a passé des centaines d'heures ensemble à travailler ensemble, et ça marche vraiment bien.

Tout à l’air fluide, naturel. Est-ce qu’il te guide, t’apporte des conseils sur ta façon de chanter ?
Eh bien, on en discute oui, surtout en studio mais j'ai l'impression qu’on tombe d'accord sur beaucoup de mes choix. Donc, s'il a des commentaires, je les prends mais on s’entend globalement de façon naturelle.


J'ai beaucoup de questions à te poser sur quelques chansons en particulier, notamment sur " Sanguis" , le premier single extrait et premier titre de l’album. C'est une chanson de neuf minutes, très sombre et progressive, très profonde aussi avec des passages très graves. Tu peux nous en parler ?
On pourrait en parler longuement ! C'est un début d'album parfait et épique, musicalement parlant. Elle aurait probablement pu convenir aux deux autres parties de la trilogie aussi car c'est l'une des chansons principales. "Sanguis" se devait cependant de se trouver en première place sur cet album. Il ne pouvait en être autrement. C’est une chanson complexe. Elle se compose en quelque sorte de deux parties. Je dois dire que l'accueil réservé au premier single a été excellent car il a la même énergie et la même puissance que le premier album, tout en étant très complexe et en apportant quelque chose de nouveau. Il se termine d'ailleurs sur une partie que je trouve très sombre, que j'apprécie beaucoup et que nous avons jouée en live pour la première fois. Nous avons joué la version complète, et pas seulement la version single, lors du Midwinter Prod Fest à Utrecht. C'était génial.

Vivement que vous jouiez en France aussi ! C’est prévu ?
Oui, il n'y a aucune raison qu’on ne vienne pas jouer en France. Je crois que la plupart des festivals de 2026 sont déjà complets alors peut-être que s’il y a des annulations, on sera contactés. On n’a encore rien de concret mais la France semble intéressée par notre musique donc il y a de grandes chances pour qu’on vienne jouer chez vous.

Vous pourriez venir faire un show de trois heures avec les trois parties de la trilogie !
Oui, on va faire une compilation des meilleurs titres des trois albums après la sortie du troisième volet. Ce pourrait être une idée car en festival par exemple, les moyens horaires sont très limités. Mais en concert, on pourrait jouer deux heures avec la plupart des morceaux. Croisons les doigts pour ce cela se fasse. On a un concert prévu chez moi, à Kristiansand pour lequel on a déjà vendu plus de 800 billets sur 1000. Sont représentés 18 pays différents, les gens viennent du monde entier dans cette petite ville de Norvège, juste pour nous voir en concert. C’est fou !

Oui, tu dois fier. Votre musique fédère les gens...
Oui, et c'est ce qui nous a motivés à composer de la nouvelle musique à notre retour en 2016 : réaliser à quel point cette musique comptait pour des millions de personnes, et pas seulement pour des Norvégiens, mais à travers le monde. Après dix ans d'absence, nous avions un peu oublié cet impact. Alors, quand nous nous sommes retrouvés et que nous avons joué « Light of Day Day of Darkness » en live, l'accueil du public a été tout simplement incroyable. C'est évidemment une source de motivation. Pour Stein Roger et moi, quand on était dans les montagnes, dans un chalet, à composer trois albums d'affilée, c'était forcément intense, mais on a toujours gardé ce lien avec les fans qui nous a portés, qui nous a fait avancer. C'est incroyable, et je trouve toujours ça dingue, que des gens du monde entier viennent à dans ce petit recoin qu’est Kristiansand. Je crois que c'est du jamais vu pour aucun autre groupe, dans cette ville. C'est vraiment quelque chose pour laquelle on peut être extrêmement reconnaissant.

Après "Sanguis", vient "Loneliness Untold, Loneliness Unfold" qui est un morceau très minimaliste pour le coup, plein d’émotions brutes.
Oui, nous en avons de très nombreuses versions différentes. C'était à l'origine une chanson pour piano, elle est finalement devenue une chanson pour guitare. À l'origine, il y avait ma voix, des cordes, je crois, et d'autres instruments, même de la batterie, je crois mais il fallait trouver la bonne ambiance. C'est une chanson pour un ami cher de Stein Roger, qui est décédé il y a quelques années et qui est malade. Je le connais bien aussi, mais on s'est dit que c'était une chanson personnelle de Stein Roger à son ami, et c'était d'autant plus naturel qu'il la chante. C'est aussi une belle variation, musicalement parlant, sur l'album : les deux premiers titres ont un chanteur principal différent et un arrangement minimaliste. Si on enchaîne les deux premiers albums, c’est bien de faire cette petite « pause » avec "Loneliness Untold, Loneliness Unfold". C'est comme le moment parfait, le moment idéal après tout ce qui s'est passé qui était plutôt ne musique énergique et riche en informations, à l'opposé donc.

Et une autre chanson intéressante c’est "Fire In Ice" qui est très complexe également, avec une basse très présente et des riffs lourds et de riches mélodies. Mais elle est aussi plus généraliste car elle parle davantage de société, d'introspection, de la vie en somme…
Absolument. Tout au long des trois albums il y a des éléments personnels et aussi plus généralistes. Ça doit venir de notre âge aussi ! Avec le temps qui défile, on a l’impression de perdre le contrôle sur ce qui nous entoure. "Fire In Ice" fut l'un des meilleurs moments du processus de composition. Au départ, on avait une mélodie et un solo de guitare, sur deux chansons différentes. On a beaucoup travaillé pour n’en faire qu’une avec tous les éléments et intégrer ce solo d’ouverture. J’étais nerveux à l’idée de n’en faire qu’un morceau mais au final, tout est harmonieux et fonctionne à la perfection. Je suis soulagé ! Et j’adore ce titre, sûrement aussi à cause de l’enjeu que ça a créé.

Ça vous arrive de vous souvenir de quelques riffs ou pistes vocales enregistrés il y a de nombreuses années et que vous pourriez réutiliser ?
Oui, absolument. Et heureusement que nous sommes conservateurs car je dirai que sur toute la trilogie, peut-être 70% ou 80% sont des choses entièrement nouvelles, mais il y a aussi des thèmes sur le troisième album par exemple qui datent d’avant 2014. Et on a encore des centaines d'idées qui n’ont pas encore servi.

Et puis il y a, bien sûr, la dernière chanson, qui est très importante, une sorte de ballade, "Lunar Tale", qui conclut l'album de la meilleure façon possible. On ne sait pas si c'est une bonne introduction à la suite, mais bon, avec la flûte et les paroles, « la fin justifie les moyens » ( « The end justifies the means »), c’est en tous cas une approche intrigante. C’est un moment suspendu vraiment…
Je suis vraiment content que tu perçoives cette ouverture vers la suite, c’est le but. La deuxième partie du morceau est un peu différente, parce que je pense qu’en la choisissant comme dernier titre, on s’attend à ce que tout soit terminé. Il fallait quelque chose qui ouvre les perspectives. Le troisième album est va être très différent des deux premiers. Beaucoup de personnes y ont participé plus de 100. Donc il fallait un morceau hybride, pour terminer un album qui n’est en fait pas fini.

Ah une symphonie ou quelque chose comme ça ?
Oui, il va y avoir un orchestre symphonique sur le troisième album. Il y aura un chœur d'opéra avec environ 55 personnes, dont des chanteurs avec la volonté d’avoir plus de 100 invités. Mais nous en reparlerons lors de l’interview que nous ferons pour la suite ! C’est un défi car on va sur des chemins sur lesquels nos fans ne nous attendent pas. Mais on espère vraiment que vous allez apprécier cette prise de risque pour GREEN CARNATION. En tous cas, je suis vraiment content du résultat.

Quel teasing ! J’ai hâte de te retrouver pour en parler !
L’attente ne sera pas trop longue, ne t’inquiète pas ! Tout est écrit et mis en boîte, il n’y a que le mixage et le mastering à réaliser. Ça va être super.

Oui et nous allons prendre le temps d'apprécier « Sanguis » entre temps, à notre propre rythme...
Absolument. C’est un travail colossal donc il faut l’apprécier à sa juste valeur. Nous y avons consacré beaucoup de temps et nous n'avons voulu faire aucun compromis. Stein et moi l'avons rappelé, ça va être quelque chose dont on se souviendra toute notre vie, et quelque chose que les gens garderont de nous, au moins. Du coup , on a dû se surpasser, tu sais, atteindre le dernier pour cent nécessaire pour que ce soit le meilleur album possible. Et pour l'instant, ça veut dire qu'au moins je peux dormir tranquille parce que je pense qu'on a réussi. Ça ne veut pas dire que tout le monde va aimer, mais pour nous, c'est extrêmement important de savoir qu'on n'aurait rien pu faire de mieux. On a repoussé nos limites au maximum, et vous verrez, on ira même un peu plus loin, comme vous le comprendrez sur le troisième album.

C’est toujours agréable d'entendre ce que tu penses de vos albums car on sent que tu es passionné par ce que tu fais...
J’essaie d’être le plus authentique possible. Tu es l’une des premières interviews que j’ai données donc tu as la version brute. Mes propos changeront peut-être au fur et à mesure des conversations mais tu as la version originale !

Blogger : Aude Paquot
Au sujet de l'auteur
Aude Paquot
Aude Paquot est une fervente adepte du metal depuis le début des années 90, lorsqu'elle était encore... très jeune. Tout a commencé avec BON JOVI, SKID ROW, PEARL JAM ou encore DEF LEPPARD, groupes largement plébiscités par ses amis de l'époque. La découverte s'est rapidement faite passion et ses goûts se sont diversifiés grâce à la presse écrite et déjà HARD FORCE, magazine auquel elle s'abonne afin de ne manquer aucune nouvelle fraîche. SLAYER, METALLICA, GUNS 'N' ROSES, SEPULTURA deviendront alors sa bande son quotidienne, à demeure dans le walkman et imprimés sur le sac d'école. Les concerts s'enchaînent puis les festivals, ses goûts évoluent et c'est sur le metal plus extrême, que se porte son dévolu vers les années 2000 pendant lesquelles elle décide de publier son propre fanzine devenu ensuite The Summoning Webzine. Intégrée à l'équipe d'HARD FORCE en 2017, elle continue donc de soutenir avec plaisir, force et fierté la scène metal en tout genre.
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