Je ne sais pas si c’est un phénomène universel ou juste une malédiction personnelle, mais à chaque fois que je commence à m’attacher sérieusement à un groupe, il y a comme un petit grain de sable qui vient se glisser dans la machine au moment crucial. Vous savez, ce moment précis où l’annonce d’un nouvel album débarque, où l’excitation grimpe en flèche, où l’on s’imagine déjà en train d’user le disque jusqu’à la corde... et bim ! Changement de cap artistique, remaniement d’effectif, ou pire : une inspiration en demi-teinte. Résultat, au lieu de prendre une claque, on reste là, un peu penaud, à se dire que « bon... c’est pas mauvais... mais quand même. » Donc, forcément, quand NO TERROR IN THE BANG a levé le voile sur l'EP successeur de l’excellent « Heal » sorti en 2024, un mélange de joie et de crainte jaillit soudainement dans mon cortex préfrontal. Un pied sur l’accélérateur mais l’autre qui se tient prêt à freiner. Et puis arrive le moment fatidique. Le fameux clic sur "play". Celui qui ne pardonne pas. Et là... soulagement, que dis-je, un sentiment d’allégresse emplit tout mon être. Ce nouvel EP de 5 titres, « Existence », ne se contente pas d’éviter le piège, il l’esquive avec une aisance assez insolente. Le groupe signe ici une œuvre compacte, dense, et surtout parfaitement maîtrisée, qui confirme tout le bien que je pensais déjà de lui.
Si vous traînez régulièrement une oreille du côté de mon émission "MyBand" sur HEAVY1, son nom ne vous est sans doute pas inconnu. J’ai tendance à suivre ses sorties de près, et à vous en parler avec une régularité qui frôle presque le réflexe conditionné. Il faut dire que cette formation de Rouen coche pas mal de cases chez moi. Mais pour celles et ceux qui débarquent en cours de route, petite remise à niveau : le lien entre la musique et l’imaginaire n’est plus à démontrer, l’un servant souvent l’autre pour plonger l’auditeur dans des univers aussi vastes que l’esprit peut en créer. Et c’est justement ce lien étroit que NO TERROR IN THE BANG met en application. Le son est indissociable des images qui surgissent dans notre tête et l’atmosphère sombre, puissante et inquiétante qui se dégage de sa musique se marie parfaitement aux univers à la psychologie tourmentée que l’on retrouve entre autres chez le réalisateur de film et maître du genre, Alfred Hitchcock, dont le nom du groupe rend directement hommage. Et dans ce registre, le groupe excelle à convoquer des ambiances tendues, parfois dérangeantes, entre rêve et dérive, lucidité et illusion, il installe un climat qui ne laisse pas indifférent, en tout cas pour ma part, je tombe clairement au plus profond du puits à la poursuite du lapin blanc d’Alice au Pays des Abysses.
Formé en 2019 à Rouen par le batteur Alexis Damien et la chanteuse Sofia Bortoluzzi, le projet s’est rapidement structuré avec l’arrivée d’Étienne Cochin et Clément Bernard aux guitares, ainsi que Brice Bouchard à la basse. Ensemble, ils développent une identité sonore singulière, à la fois moderne et habitée, où chaque élément semble pensé pour servir une vision globale. Avec « Eclosion » paru en 2021, le groupe posait déjà des bases solides même si tout n’était pas encore parfaitement homogène, mais il y avait cette étincelle, ce potentiel évident qui donnait envie de garder une oreille pointée dans sa direction.
Trois ans plus tard, « Heal » est venu confirmer les promesses. Plus cohérent, plus abouti, plus affirmé, l’album montrait un groupe qui savait désormais où il allait. À partir de là, difficile de ne pas suivre son activité de près. Et quand l’occasion s’est présentée de les voir sur scène à La Boule Noire à Paris en mars 2024, je n’ai pas hésité une seconde. NO TERROR IN THE BANG montre qu’il sait envoyer du lourd en live et qu’il est bien solide sur ses appuis. Un concert sous forme de parenthèse clair-obscur et brutale, où les moments de fragilité vous affleurent avant de se fracasser contre une fureur parfaitement maîtrisée. Porté par la voix polymorphe et habitée de Sofia Bortoluzzi, capable de passer du chant clair le plus suspendu aux screams les plus viscéraux, le quintet développe sur disque comme sur scène un jeu de teintes sonores opposées que je trouve d’une rare intensité émotionnelle. Les mois se succèdent et deux ans passent où le groupe écume les salles de concerts, festivals et finit par entrer en phase de composition pour une nouvelle réalisation.
Le décor étant planté, c’est parti pour la track-list de cette nouvelle livrée 2026 :
Dès les premières secondes de "Moon", le ton est donné. Le morceau ouvre l’EP avec une efficacité redoutable. Les couplets frappent fort, sans détour, avant de laisser respirer un refrain plus ample, presque planant. La production est soignée, précise, et met immédiatement en valeur les progrès réalisés depuis les précédentes productions. Les guitares alternent technicité et sens de la mélodie, tandis que la section rythmique tabasse, tout simplement. Côté vocal, Sofia démontre une fois de plus l’étendue de sa palette, avec des variations maîtrisées et des harmonies bien pensées.
"Heroine" prend ensuite le relais avec une introduction inattendue à la guitare classique, aux accents ibériques. L’entrée en matière est délicate, presque suspendue. Le petit temps calme d’intro laisse vite sa place à un metalcore mid-tempo entêtant. Refrain une nouvelle fois catchy et aux voix doublées du plus bel effet. Un petit solo de guitare vient compléter la composition qui coche toutes les cases d’un titre efficace.
Avec "Goat", le groupe explore un peu plus son côté djent, avec des rythmiques plus anguleuses et une ambiance pesante. Les voix se font plus rugueuses, gutturales même, renforçant cette impression de tension constante. Puis le morceau évolue, s’ouvre, laisse apparaître des textures plus épurées, presque mélancoliques. Mention spéciale pour l'effet "lecture de la bande audio en arrière" sur les guitares au début du deuxième couplet, le genre de détail qui, même si c’est tout simple comme idée, me plaît tout particulièrement (oui je sais il en faut peu pour me satisfaire).
Arrive ensuite "Human Race Kills", et là, difficile de ne pas s’arrêter un instant. Cette chanson concentre à elle seule une grande partie de ce que le groupe sait faire de mieux. Une intro au piano et orchestre à l’ambiance cinématographique qui rappelle les films de Tim Burton puis les instruments entrent d’un seul bloc avec des jeux de guitares au croisement entre GOJIRA et Devin Townsend, tout au long du titre le chant de Sofia prend différentes formes, elle délivre toute sa palette vocale et chaque section devient une vitrine de l’excellence des cinq membres du groupe, et une fois encore, les arrangements sont justes délicieux. Et à 2 minutes et 10 secondes, on touche à la perfection, merci, n’en rajoutez pas plus, au-delà ce serait de la gourmandise !
Enfin, "Chasm" vient clore ce nouvel EP et nous propose de lever le pied pour un peu plus de légèreté, les guitares se font douces, la basse (ou contrebasse même ?) se fend d’une belle ligne jazzy et la batterie se concentre sur les toms et cymbales le temps de poser le décor avant de lâcher une nouvelle fois les chevaux. Un titre mid-tempo qui surfe entre phases lourdes et instants suspendus et dépeint une dualité contrastée, deux faces d’une même pièce qui tourne sur elle-même, une pièce de metal pure qui termine sa rotation en restant sur la tranche dans un parfait équilibre.
Au final, « Existence » s’impose comme un must-have. Le groupe a affiné son écriture, renforcé son identité et propose un ensemble cohérent, un monolithe à plusieurs facettes taillé comme un diamant où chaque titre trouve sa place sans donner l’impression de redite. L’équilibre entre puissance et subtilité est maîtrisé, les ambiances sont travaillées, et la dimension narrative apporte une profondeur supplémentaire à l’ensemble.
Au-delà de l’aspect purement musical, l’EP développe également une thématique forte autour de la chute de l’humanité. Chaque chanson aborde une facette différente - du cosmique à l’intime, du collectif à l’individuel - et participe à construire une vision globale, sombre mais réfléchie, de notre trajectoire.
En résumé « Existence » s’inscrit dans la continuité du développement de son univers et montre que NO TERROR IN THE BANG est clairement sur la voie pour devenir une figure incontournable de la scène metal française, et dont la notoriété mérite sans conteste de dépasser nos frontières pour rayonner à travers le globe.