13 avril 2026, 22:58

ENTER SHIKARI

"Lose Your Self"

Album : Lose Your Self

Vendredi 10 avril, les fans d’ENTER SHIKARI se sont réveillés en apprenant que le groupe britannique d'alternative rock et post-hardcore leur avait offert un tout nouvel album, « Lose Your Self », et ce de manière totalement inattendue. Il n’y a pas de sonnette, pas de teaser, pas de single pour préparer le terrain. Et c’est précisément là que réside sa première audace.

Ce joli cadeau de 12 pistes surprend par son arrivée fracassante, montrant une volonté de casser les codes et de se réinventer, tout en restant musicalement fidèle à l’ADN du groupe à travers un son electro très nerveux, des riffs post-hardcore efficaces et une tension permanente entre chaos et euphorie.

Pourtant, le groupe a créé quelque chose de différent en substance et a abandonné en partie ses élans fédérateurs pour quelque chose de plus inquiet, presque désabusé. Une forme de fatigue du monde, où la technologie isole plus qu’elle ne relie. Et ces thématiques sont abordées sans attendre, dès l’ouverture éponyme "Lose Your Self", frappant l’auditeur comme une décharge avec son énergie brute et ses refrains taillés pour le live ; abordant la perte de repères assumée, et l’idée de se perdre soi même pour ne plus souffrir.

Dès le deuxième titre et premier single officiel, "Find Out The Hard Way", la signature du chanteur Rou Reynolds se fait ressentir grâce à son rôle de lanceur d’alerte, et on retrouve l’élément essentiel qui constitue l’identité d’ENTER SHIKARI, son engagement politique. Comme souvent dans les chansons du groupe, le monde est en toile de fond : crise, isolement, absurdité contemporaine. La critique assez directe des erreurs politiques, sociales, humaines répétées. Mais ici, le regard du chanteur est plus introspectif, presque fatigué d’être en colère. Et ce sentiment perdure tout au long de l’album, trouvant son point culminant dans le titre le plus trompeur du disque, "It’s OK", aux tonalités plus douces, à la mélodie et l’approche apaisantes, aux paroles pleines d’auto-persuasion qui sonnent si faux. La volonté de dire « ça va aller » renvoie une impression de déni, qui semble être notre dernier refuge. Et c’est là que le paradoxe ENTER SHIKARI est flagrant : le groupe se distingue toujours par ce dynamisme, cette musique qui te pousse à danser sur des ruines encore fumantes, car même dans l’obscurité, le groupe injecte une forme d’espoir si sincère qu’elle en est agaçante.

Mais le sentiment désabusé que le groupe distille en nous se heurte brutalement à la 9e piste de l’album. Avec ses allures punks, son énergie brute et son chaos, "Shipwrecked!" est une déflagration qui montre un point de non-retour aussi vivifiant qu’alarmant, le lâcher prise est réel. La perte de contrôle est totale. Il y a chez ENTER SHIKARI quelque chose qui, depuis toujours, refuse de mourir : une tension entre la rage et la lucidité. Et si jusqu’alors l’album « Lose Your Self » montre la fin de l’hyperactivité du groupe, ce titre sonne tel un sursaut, une vigueur retrouvée. 

Pourtant c’est avec le triptyque "Spaceship Earth (I. Avec Abandon)", "Spaceship Earth (II. Angoscioso)", "Spaceship Earth (III. Maestoso)" que l’on comprend la lecture finale de l’album et son message. Avec "Spaceship Earth (I. Avec Abandon)" et son vocabulaire qui évoque la dérive, on analyse un basculement psychologique très précis, celui où l’engagement devient trop lourd à porter. Les images sont réelles et les métaphores n’existent plus, et l’emploi du « Je » est une confession réelle de la fatigue et de l’impuissance ressenties par le chanteur.

Mais cet abandon, lucide, a des conséquences. Et celles-ci sont révélées sur "Spaceship Earth (II. Angoscioso)". Car abandonner le combat génère alors une angoisse réelle et rationnelle, et surtout très contemporaine. L’anxiété climatique, la fatigue politique, la saturation informationnelle n’abandonnent pas, elles. Et dès lors, cette angoisse, cette réaction nerveuse, illustrée dans un texte plus fragmenté, aux phrases plus courtes, aux répétitions et à l’atmosphère musicale étouffante, est viscérale.

Et puis arrive "Spaceship Earth (III. Maestoso)", au changement de ton, aux phrases plus longues et à la respiration retrouvée. Ce titre, telle une fin ouverte, qui nous oblige à prendre un certain recul, qui appelle au calme et au besoin de garder son sang-froid, clôt l’album de manière plus poétique, plus éthérée. Mais si ce titre, à la première lecture, semble porteur d’espoir, il illustre aussi dangereusement l’effet de dissociation et d’anesthésie dont le monde semble de plus en plus paralysé. Le détachement étouffe la notion de responsabilité collective, ainsi que celle de culpabilité.

L’album se referme sur ce sentiment désabusé que si l’on ne peut plus sauver le monde, alors il faut apprendre à vivre avec sa chute. Le message d’ENTER SHIKARI a changé. La rage n’est plus, mais on continue de danser sur les cendres. C’est un album plus honnête, plus introspectif et d’une lucidité brutale. Et parfois, dans le vacarme du metal & rock moderne, la lucidité est plus impactante que la rage.

Blogger : Sonia Salem
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Sonia Salem
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