
Une grande renommée au Royaume-Uni, en Espagne ou en Allemagne, mais totalement ignoré en France, Franck Carducci a récemment sorti « Sheeple », son premier album studio depuis 2019. Avec son FANTASTIC SQUAD, groupe qui l’accompagne depuis quelques années, le Lyonnais, chanteur et bassiste, poursuit dans la même veine, un classic rock 70s, plutôt progressif, inspiré par des groupes comme GENESIS ou SUPERTRAMP, mais capables de chevauchées hard rock à la DEEP PURPLE ou Alice Cooper.
Nous l’avons intercepté chez lui, à la veille d'un départ pour le Royaume-Uni, alors qu’il était en train de charger tout son équipement dans son camion. Car en préambule de sa tournée européenne, l’artiste célébrait son nouvel album lors d’une release-party organisée à Liverpool, dans l’antre où les BEATLES ont fait leur début ! Une fiesta sans doute permise par sa signature avec un label international, Cherry Red Records. Enfin, pourrait-on dire, tant Franck Carducci a tout pour plaire aux amateurs des groupes cités plus haut, sans compter que ses concerts s’avèrent extrêmement hauts en couleurs, voire bien déjantés.
Une release-party au Cavern Club pour fêter l’arrivée de « Sheeple » ! Comment as-tu réussi à organiser ça ?
Franck Carducci : J'ai signé chez sur un label anglais, qui s'appelle Cherry Red. Nous avons toujours beaucoup joué en Angleterre depuis plus de 10 ans, cette année on y va quatre 4 fois. J’ai voulu fêter la sortie de l'album au Cavern Club, où nous avons déjà joué, il y a deux ans, où ça s'était très bien passé. C’est un endroit mythique, où les Beatles ont démarré début des années 60.
« Sheeple » arrive 7 ans après « The Answer »…
J’ai écrit la plupart des morceaux pendant le confinement. Ca fait donc 5 ans que ça traine dans les tuyaux.
A tel point qu’un des morceaux, « The Betrayal Of Blue », est déjà interprété depuis quelques années sur scène…
Il y a en a même deux qu’on propose sur scène depuis deux ou trois ans, parce que j’ai voulu les tester. « The Betrayal Of Blue » fonctionne très bien en live. Sa structure est restée quasiment la même dans sa version studio. Et ses paroles s’intéressent toujours à l’écologie. Le morceau a été écrit avec mon guitariste, Barth Sky.
Tu as donc été productif durant la pandémie ?
On ne pouvait plus jouer, on n’avait plus le droit de sortir de chez nous, de nous mélanger aux gens, tu connais l’histoire. La période était assez spéciale, pour ne pas dire pourrie. J’ai donc mis en forme beaucoup de choses à ce moment-là, que j’ai ensuite développées petit à petit. En tout cas, toutes les maquettes ont été réalisées entre 2020 et 2021.
Le titre, « Sheeple », c’est la contraction entre les mots « Sheep et People » ?
Exactement ! Tout vient d’une réflexion que j'ai eue à cette période-là, durant laquelle le monde s'est énormément polarisé. Cet album parle donc de « nous » et « eux ». Nous avons raison, et eux ont tort. C’était beaucoup comme ça pendant le covid. Chacun avait ses arguments, chacun savait, entre guillemets, ce qu'il fallait faire, ce qui était le mieux. D’un côté, les gens qui disaient « il faut se faire vacciner, ça va nous sauver », et ceux qui argumentaient que « non, le vaccin, ça ne sert à rien et si vous vous vaccinez, vous êtes des moutons, parce que vous faites ce que dit le gouvernement ». Et les autres de rétorquer, « c’est vous qui êtes des moutons, vous croyez aux théories complotistes ». Nous sommes convaincus que nos valeurs morales sont supérieures, et que du coup, on peut se permettre de juger les autres, et leur mettre des étiquettes. Et si les autres ne sont pas d'accord avec nous, ce sont des moutons, ou encore pire. Ce qui est absurde puisque les autres pensent la même chose de nous, nous sommes leurs moutons. En fait, nous sommes tous le mouton de quelqu’un d’autre…
Toutes les chansons de « Sheeple » sont donc reliées par cette thématique ?
Oui, elles sont connectées. Ce n’est pas un concept album, mais il y a quand même ce thème central, développé de manière plus ou moins directe. C’est pour ça que sur la pochette, tu vois un mouton un peu humain, et qui m'a piqué mon chapeau.
Je pense que c’est clair dès le titre dans une chanson comme « The Limits Of Freedom » ?
Oui, ce morceau explore ce thème. Les paroles évoquent trois personnages qui sont les rois du pétrole chacun dans leur domaine. Mais leur liberté connait des limites, parce lorsqu’ils se retrouvent ailleurs que dans leur domaine, ils ne peuvent pas aller plus loin. Le premier personnage est un dauphin. Il est le roi des océans, mais une fois qu’il sort de l’eau, il ne peut plus rien faire. Le deuxième personnage est un milliardaire. Pareil, il peut faire tout ce qu'il veut, acheter tout ce qu'il veut, mais le jour où arrive par exemple un virus, ou un problème de santé, il se retrouve bloqué dans son lit. Le troisième personnage est une rock star. Tout le monde le connait, tout le monde l’aime, mais le jour où survient le confinement, il est coincé comme tout le monde.
Comment le tryptique « Sweet Cassandra » (les trois chansons qui portent presque le même titre ponctuent régulièrement la setlist de l’album) s’intègre-t-il là-dedans ?
Je me suis inspiré de l'histoire de Cassandre, dans la mythologie grecque. C'était une princesse de Troie, la fille du roi Priam. Elle possédait le don, qui lui avait donné par Apollon, de prédire l’avenir, et d’avoir toujours raison. Mais elle souffrait également d’une malédiction, qui était que personne ne la croirait jamais. Elle a par exemple prévenu son père de ne pas faire rentrer dans la cité un cheval géant laissé par les Grecs, le fameux cheval de Trois. Mais son père ne l’a pas cru, et Troie a finalement été détruite. Son histoire m’a fait un peu penser aux mécanismes aboutissant aux théories complotistes.
Mais pourquoi décliner le morceau en trois parties, disséminées tout au long de l’album ?
Lors de l’écriture, j’écoutais beaucoup l’album « Dreamboat Annie », de HEART (1976, où la chanson éponyme est découpée en trois parties), et je trouvais cool cette idée de trois versions du même morceau. « Sweet Cassandra » raconte donc ce que je t’ai dit plus haut, mais narré par les détracteurs de Cassandre. « Sweet Cassandre (Reprise) » est une version instrumentale. Je voulais que le thème soit joué à la flûte, j'ai donc demandé à mon ancien guitariste, Roy van Oost, de s’en occuper. Il m’a envoyé deux versions, je n'ai pas pu choisir, c’est pour cela qu'il y a deux flûtes qui, je trouve, se marient super bien. C’est pour symboliser le fait que Cassandre est en train de voyager dans le temps, vers le futur. Et à la fin de l'album, on trouve « Sweet Cassandra (2019) ». Cassandre arrive cette année-là, elle parcourt le monde et prévient du confinement. Elle prédit un virus mondial, qui va bloquer la planète entière. Bien sûr, personne ne la croit… J'adore la mythologie grecque et, dans pratiquement tous mes albums, il y a des petits clins d’oeil.
Côté musique, on retrouve dans « Sheeple » ta patte progressive, mais aussi des morceaux très rock ?
Dans « The Answer », on trouvait déjà « Slave To Rock’n’Roll », qui est un de mes titres les plus rock, et avec lequel on ouvre souvent mes concerts. Dans le disque précédent, « Torn Apart » (2015), le titre éponyme était très hard. Dans « Oddity » (2011), il y a « Alice’s Eeerie Dream », qui est plus blues rock… J’essaie toujours, dans chacun de mes disques, d’avoir deux ou trois titres un peu plus rock, pour accrocher les gens, avant de leur donner ensuite des morceaux un peu plus longs, peut-être un peu plus durs à digérer.

Il parait que Steve Hackett, l’ancien guitariste de GENESIS, a joué un rôle dans ta carrière ?
Quand j'ai enregistré « Oddity », qui comprend 5 titres, j’avais déjà écrit les quatre premiers titres, qui sont longs, depuis un certain temps, quand j'étais adolescent, et je les faisais à l’occasion écouter à des amis, qui me disaient « ils sont cool, tes morceaux, tu devrais faire un album ». Et moi, je répondais toujours que ça ne servirait à rien, ça n’intéresserait personne. Jusqu’au jour où je rencontre Steve Hackett, qui est une de mes idoles parce que je suis fan de GENESIS. Je donne un petit concert avant lui et après, on discute un bon moment. Je lui explique que mes maquettes traînent depuis 10 ans dans mon ordinateur. Il les écoute, il trouve ça bien, il me suggère de faire un album, et je lui fais la même réponse qu’avec mes amis. Et en gros il me répond : « Tu t’en fous ! Tu le fais pour toi. Si ça marche, tu est content et, si ça ne marche pas, tu es content quand même ! » Sans lui, je ne me serais jamais lancé. Après, je ne pensais même pas à sortir un deuxième disque. Mais Steve Hackett m’a dit, « si tu fais un deuxième album, je jouerai dessus ». Comment refuser une offre pareille ? Steve est donc présent sur le morceau « Closer To Irreversible ».
Ton groupe se montre particulièrement spectaculaire en concert…
C’est parce qu’on a beaucoup développé l’aspect visuel. Je suis inspiré par des artistes comme PINK FLOYD ou Alice Cooper. Si les gens vont sortir de chez eux, dépenser de l'argent pour acheter un billet et prendre les transports pour venir au concert, il faut leur donner plus que la musique. Si c'est juste pour écouter l'album, tu peux faire ça chez toi, confortablement installé sur ton canapé. J’ai commencé à travailler l’aspect visuel grâce au morceau « Alice’s Eeerie Dream », je me suis mis un chapeau. Puis Mary Reynaud (chanteuse, danseuse, guitariste, percussionniste, entre autres) est entrée dans le groupe en 2014, et elle était d’accord pour développer le côté théâtral, parce qu'elle est aussi actrice. On a commencé à pousser de plus en plus ce côté costumes un peu fous, extravagants, avec de plus en plus de chorégraphies et de plus en plus de costumes.
Comment expliques-tu que tu sois davantage connu à l’étranger qu’en France ?
Je ne sais pas. Je n’ai pas les contacts, les codes... Nous avons quand même fait quelques trucs dans l’Hexagone, comme la première partie de Sting. On a déjà quelques festivals prévus en France l’été prochain. Mais ça reste très dispersé, un truc de temps en temps… En France, le rock n'est pas très médiatisé, que ce soit à la radio ou à la télé. J’ai habité aux Pays-Bas et, le samedi soir, tu pouvais avoir à la télé nationale une émission sur Jimi Hendrix ou Elton John, par exemple. J’ai essayé de travailler avec des tourneurs en France, mais ça n’a jamais marché, alors qu'en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, j'ai des tourneurs qui m'aident. Pour les festivals, je suis obligé de faire tout moi-même, ça me prend énormément de temps… Je pense que je n’ai pas encore rencontré en France la bonne personne pour m’aider à diffuser ma musique.
Alors qu’à l’étranger, tu sembles très demandé…
L’Angleterre, c’est là où on va le plus. On se rend aussi très souvent en Espagne et, comme c’est un pays très festif, notre show plait énormément au public local. Mais nous nous sommes déjà produits en Estonie, en Norvège, en Allemagne, en Italie…

Que peut-on attendre de ta prochaine tournée ?
La précédente a marché très fort, avec un spectacle hyper rodé qu'on jouait depuis deux ans. Du coup, c’est difficile quand tu veux changer quelque chose, tu es obligé d'enlever des trucs qui fonctionnent et d’en ajouter d’autres dont tu ignores s’ils vont aller. Notre spectacle comprendra forcément « Alice… » car sinon, des gens vont se plaindre. Il y aura «Slave To Rock’n’Roll » et d’autres titres qu’on ne peut pas enlever. Mais bien sûr également des nouveautés. Même si on ne jouera pas « Sheeple » dans son intégralité. Il n’a pas été spécialement composé pour être joué en live. Un morceau comme « Love Or Survive » devrait être complètement réadapté, sinon il ne fonctionnerait pas.
C’est le même Fantastic Squad qui sera de la partie ?
Oui, il n’a pas changé depuis 2021. Toujours Léa Fernandez à la batterie, Cédric Selzer aux claviers, Barth Sky à la guitare, et Mary Reynaud à la guitare, au chant, aux percussions, à la danse, un peu de tout.
