
Déjà neuf ans depuis le dernier passage de SYSTEM OF A DOWN en France, et les Américains ont enfin décidé de fouler à nouveau le sol parisien. En effet, pour les 25 ans de la sortie de « Toxicity », Serj Tankian, Daron Malakian, Shavo Odadjian et John Dolmayan reviennent pour notre plus grand plaisir, plus attendus que jamais suite à un regain de popularité exceptionnel du neo-metal. C’est donc devant deux Stades de France complets que SYSTEM OF A DOWN fait son retour, mais le groupe ne vient pas seul : les légendes du stoner et du sludge QUEENS OF THE STONE AGE et ACID BATH se joignent à eux pour retourner un public déjà en délire à l’extérieur du stade. C’est donc avec une hâte à peine voilée que nous nous mettons en place pour cette soirée qui promet déjà d’être d’anthologie !
On commence tôt, très tôt (18h30) la soirée avec ACID BATH ! Le groupe récemment reformé pour le Sick New World aux Etats-Unis est actuellement sur sa première tournée européenne, et a déjà pu prouver sa valeur au Hellfest quelques jours plus tôt, avec un concert magnifique au son quasi parfait. C’est donc déjà rassurés et enthousiastes que l’on redécouvre le sludge metal de la bande de Dax Riggs avec des visuels psychédéliques sur les écrans et un set relativement simple. Le son est de nouveau parfait, très proche de celui sur album mais avec juste ce qu’il faut d’imperfections pour le rendre profondément humain, et le groupe est déchaîné, à commencer par Sammy Duet, qui hurle comme un possédé dans son micro sur les chansons les plus énervées du groupe.

Mike Sanchez, de son côté enchaîne les riffs avec classe et discrétion comme à son habitude, tandis que Zack Simmons et Shane Wesley complètent le line-up avec leur section rythmique précise et stable. La set-list commence par "Tranquilized", seul extrait de « When The Kite String Pops » ce soir, avant d’aller vers des chansons légèrement plus récentes (de deux ans) extraites de « Paegan Terrorism Tactics », qui permettent à la voix de Dax Riggs de briller encore plus. ACID BATH prend donc le parti de présenter sa musique de la meilleure des manières, sans se préoccuper de la popularité plus grande de leur premier album, et nous offre de grandes versions de "Bleed Me An Ocean", "Dead Girl" et "Paegan Love Song", mais surtout, uniquement ce soir, "Venus Blue", qui permet à la voix de Dax Riggs de briller plus que jamais dans un stade qui se remplit peu à peu. ACID BATH a relevé un défi de taille, faire aimer sa musique (plutôt difficile d’accès) à un stade complet en seulement 30 minutes, et au vu de l’ovation qui conclut son set, le public parisien semble aussi convaincu que nous par l’exercice. Espérons bientôt un passage en salles du groupe culte, voire une tournée française, car au vu de l’efficacité de ses tous premiers concerts dans nos contrées, il y a fort à parier qu’une telle tournée connaitrait un succès triomphal !

Les QUEENS OF THE STONE AGE prennent la suite, proposant un décor fait de tuyaux colorés et de visuels psychédéliques sur les écrans, mais aussi un costume pour le moins original pour Josh Homme, qui avec sa marinière, ses lunettes de soleil rondes et sa moustache blanche frisée nous fait penser à un peintre du XXème siècle ! Mais le groupe n’est pas venu nous proposer une croute aujourd’hui, et c’est avec le classique "You Think I Ain’t Worth A Dollar, But I Feel Like A Millionnaire" que celui-ci nous accueille à bras ouverts (bien entendu comme depuis des années, sans le scream légendaire de Nick Oliveri sur la version studio).
Les gradins se sont visiblement remplis et c’est donc avec une ambiance encore plus chaude que pour ACID BATH que les QUEENS OF THE STONE AGE enchaînent hits et raretés, à l’image du (trop) rare "Sick, Sick, Sick", interprété ce soir avec une énergie qui fait plaisir à voir. « Era Vulgaris », l’album trop souvent boudé de 2007, sera d’ailleurs bien représenté avec en plus de cette dernière chanson "Run, Pig, Run" et "The Fun Machine Took A Shit And Died", deux morceaux réclamés à corps et à cris par les fans du groupe depuis des années !

C’est donc sans cacher notre plaisir qu’on rentre dans ce set d’un peu moins d’une heure qui lance les premiers pogos à l’avant de la fosse or. Josh Homme se fait Monsieur Loyal pendant que Michael Shuman confirme son statut de duo de chant idéal du chanteur-fondateur du groupe. Troy Van Leeuwen fait montre de sa nonchalance légendaire, pendant que Dean Fertita et Jon Theodore tiennent la baraque, comme toujours depuis 2013 (période la plus longue sans changement de line-up au sein des Reines).
Le temps passe très vite à coups de "Go With The Flow", "Paper Machete" ou encore "No One Knows", et c’est le hit absolu "A Song For The Dead" qui conclut le set par un petit wall-of-death qui présage de la suite. Les QUEENS OF THE STONE AGE ont joué le jeu et n’ont rien laissé dépasser de ce concert "special guest", mais ont aussi chauffé la foule à blanc, et on sent déjà l’impatience bouillir dans la fosse grouillante de fans de SYSTEM OF A DOWN...

L’intro de "X" retentit dans le Stade de France, et d’un coup toute la foule se soulève et rugit comme une gigantesque bête. SYSTEM OF A DOWN a réveillé le tonnerre du Stade, et on devine déjà qu’on s’apprête à assister à un grand moment. Dans une forme olympique, Daron Malakian et Shavo Odadjian prennent le contrôle de la grande scène, appuyés par le jeu puissant et précis du discret John Dolmayan. Serj Tankian les rejoint vite, tout sourire, et le miracle finit de s’assembler : SYSTEM OF A DOWN est bien là, devant nos yeux ! Et pour celles et ceux qui n’auraient pas encore réalisé(e), Daron Malakian hurle un « Motherf*cker !!! » bestial en introduction du hit "Prison Song", qui lance les premiers pogos et circle-pits d’une longue série.
Le son proche de la scène est un peu brouillon au début mais s’arrange très vite jusqu’à devenir quasiment parfait alors que "Violent Pornography" nous projette des images aussi dérangeantes que les riffs sont bons. Le groupe enchaîne les hits comme un boxeur enchaînerait les coups de poings, mais se permet quelques belles surprises, comme "Mr. Jack", que personne n’attendait, ou encore "Soil" qui s’interposent entre les plus connus "I-E-A-I-A-I-O" et "B.Y.O.B." (mots comptent triple).

Après quelques titres, Daron Malakian se fait peu à peu le porte-parole du groupe, et nous raconte une histoire de ver solitaire pour introduire "Needles", amusant le public entre deux mandales. Il lancera également des injonctions à sauter dans tous les sens sur "Bounce", à taper en rythme dans nos mains sur "Chop Suey!" et à lever les bras sur "Lost In Hollywood", créant un lien fugace mais solide avec le public français. Il se fera plus sérieux cependant quand viendra le moment d’évoquer l’actualité : quelques jours plus tôt l’Etat d’Israël a reconnu tardivement le génocide arménien, chose que le groupe n’a pas beaucoup appréciée, tant cela semble être de la récupération politique. Malakian fait donc remarquer que « La France a reconnu le génocide arménien il y a longtemps », et agrémente cette remarque d’un « Fuck Benjanyahu! » qui ne laisse aucun doute sur son avis concernant cette récupération (avis partagé par Serj Tankian quelques jours plus tôt sur les réseaux sociaux). Il dédiera ensuite "Tentative" aux enfants de Gaza, aux manifestants iraniens et au peuple libanais, ne laissant plus aucun doute sur le sens à peine caché de la chanson.

Certains s’en offusqueront sûrement, mais les fans savent que SYSTEM OF A DOWN a toujours été un groupe engagé politiquement malgré les désaccords internes au groupe, et le quartette semble aligné sur cette question. Le groupe sait aussi détendre l’ambiance, et après un "Aerials" magnifique et le sismique "Roulette", Daron Malakian prend à nouveau la parole pour parler de... Son pénis ! Eh oui, nous avons droit à l’hilarant "Cigaro" sur cette première soirée ! Le non-moins génial "Suite-Pee" fait une brève apparition, puis la fille de John Dolmayan, Emma, vient fêter son anniversaire devant 75 000 personnes, aux côtés de son père et du groupe, visiblement ravie de la petite attention qui lui a été accordée. Le moment est attendrissant, et permet d’entrevoir quelque chose de rare : le lien entre nos quatre larrons, qui ressemblent à cet instant plus à une famille qu’à un groupe aux relations tendues.

"Toxicity" vient offrir le point culminant à un concert déjà gravé dans toutes les mémoires, avec pas moins d’une vingtaine de circle-pits, avant un retour aux sources sur "Sugar", aussi énergique que jouissif pour le public venu profiter jusqu’à la dernière goutte de sueur du neo-metal de SYSTEM OF A DOWN. Daron Malakian nous l’avais dit en interview à l’occasion de la sortie du dernier album de SCARS ON BROADWAY, SYSTEM OF A DOWN n’a pas de pyrotechnie sur scène, car son public offre un spectacle que rien ne peut détrôner... Ou presque, car quand on voit le groupe se prendre dans les bras, des étoiles plein les yeux et des sourires complices sur les visages, on voit que rien n’est plus beau que le lien qui les unit à nouveau, neuf ans après des concerts qui ont fait douter de nombreux fans français.
Vingt-huit titres ont été joués, tous ont été hurlés par le public, aucun n’a été massacré (malgré un ou deux "pains", mais sur 1h40 on passera), et la complicité et la flamme engagée de SYSTEM OF A DOWN semblent plus fortes que jamais. Alors à ce moment vient une question : a-t-on vraiment besoin d’un nouvel album du groupe quand une discographie est si parfaite qu’elle arrive à remplir les stades plus de 20 ans après l’enregistrement du dernier album, et que la situation du groupe semble convenir à tout le monde ? Attendons de voir, mais contentons-nous pour le moment d’avoir vécu un concert d’ores et déjà historique.
Photos © Benjamin Delacoux - Portfolio
