
Avec « The Dark We Keep », PORT NOIR replonge les mains dans l’obscurité pour délivrer un travail obscur mais toujours traversé par la sensualité qui fait la signature du trio suédois. A l’occasion de cette nouvelle sortie nous avons échangé avec Andreas Hollstrand sur le processus de création de cet album empli de noirceur.
L’album « Cuts » est sorti en 2022 « The Dark We Keep » mi-mai 2026. Que s'est-il passé pendant cette pause ?
On a passé beaucoup de temps à écrire le nouvel album, je dirais, et on a fait des tournées en 2022. On est partis en tournée avec VOLA au printemps, puis avec IMMINENCE. La première tournée était scandinave et la seconde européenne. Après ça, on a essayé de faire quelques autres tournées, mais après la COVID c'était encore tout frais et fragile. Alors, on était contents d'avoir pu sortir l’album en 2022, mais 2023 et 2024 ont été difficiles. Du coup, on a passé la plupart de notre temps à composer de nouveaux titres et dès 2023 on a commencé à écrire les chansons pour l'album « We Keep ».
On a commencé le processus d'écriture avec l'idée de tout enregistrer nous-mêmes dans notre local de répétition. On avait donc installé le matériel de studio et on a commencé à enregistrer les deux premiers titres pour l'album. Malheureusement, il y a eu une fuite d'eau. Heureusement, rien n'a été endommagé, mais nous avons dû vider le local de répétition et attendre que le propriétaire fasse les réparations. Malheureusement, notre contrat a été résilié avant que nous puissions y retourner. Du coup, nous avons dû trouver un autre local. À cause de ça, nous avons dû revoir nos plans. Nous avons donc réservé un studio, le studio 33, avec Daniel Bergstrand et Fredrik Torin Doyle de MESHUGGAH. Nous y sommes allés et avons enregistré la batterie avec Daniel. C'est là que nous avons commencé le nouvel enregistrement. Ensuite, nous avons loué une maison pour enregistrer le reste des parties instrumentales et les voix.
Voilà donc ce qu'on a fait depuis 2022, je crois. J'aurais aimé qu'on puisse jouer plus souvent en live, mais c'était assez compliqué. Il a fallu faire preuve d'une grande réactivité et d'une grande capacité d'adaptation.

Les thèmes principaux de l'album évoluent autour de concepts comme l'obscurité intérieure, le désir et la destruction, la toxicité et le chaos. Quelle a été l'inspiration de cette palette de thèmes ?
C'est difficile pour moi d'entrer dans les détails des thèmes lyriques, car je n'ai pas écrit la plupart des paroles. Love (le chanteur du groupe – ndlr) écrit tout ce qui concerne les paroles. On se contentait de les relire, de les corriger et de les peaufiner. On avait un concept, tout au long du processus de création de l'album, et tout était censé évoluer autour du concept de la nuit. La nuit est un thème tellement important. Ça peut représenter l'obscurité, la lune, les loups-garous, ou autre chose, mais ça peut aussi représenter une promenade nocturne, une soirée entre amis, une rupture difficile, ou autre. Alors on était assis, et on discutait de ce qui pourrait se passer pendant la nuit. On essayait d'intégrer tout ce qui avait trait à la nuit dans la musique, le thème et aussi dans les paroles.
"Complicated" est un titre fort de l'album qui donne l'impression qu'il y a une tension constante retenue et un voile de tristesse posée sur nous tout au long de l’écoute. Et comment avez-vous travaillé cette atmosphère en studio ?
C'est l'une des chansons que nous avons enregistrées dans notre local de répétition. Et la batterie vient aussi de là, donc elle est complètement différente de celle du reste de l'album, même si, au niveau du son, elle est très proche. L'idée derrière "Complicated" était de faire le lien entre « Cuts » et « The Dark We Keep ». C'était très difficile de choisir la première chanson de l'album. Devait-elle être la plus récente, le plus lourde, ou la chanson de transition ? Finalement, on l'a utilisée comme chanson de transition entre « Cuts » et « The Dark We Keep », car elle reprend beaucoup d'éléments nouveaux de « The Dark We Keep », tout en conservant beaucoup d'éléments de « Cuts », je crois.
En termes d'instruments, les guitares et les chœurs semblent beaucoup plus intégrés et moins mis en avant. Comment décrirais-tu ce choix d'être moins en avant ?
C'est un processus qui a évolué depuis notre premier album, je dirais. Sur le premier album, le chant était très présent et le son global assez sec. Même si, à nos débuts, avec les démos du premier album, le son était en réalité bien plus lourd que le produit final, et plus dans le style sombre qu'on a toujours gardé. Ce son nous accompagne donc depuis le début. Puis, avec la nouvelle routine et les changements de production, on s'en est un peu éloignés. Ça a donné un son rock plus propre, moins métal et moins atmosphérique. C'était toujours là, mais différemment des deux premiers albums.
Mais avec cet album, on voulait revenir à nos débuts. On a donc opté pour des guitares plus saturées, un accordage plus grave, en utilisant des guitares baryton, comme sur le premier album, avec des guitares à sept cordes. Il y a tellement de couches sonores. Et avec tous ces effets de réverbération et ces différentes couches, le son est à la fois dense et atmosphérique. Donc, tout était très intentionnel pour donner cette impression d'un son dense et puissant, tout en restant aérien et atmosphérique.
Comment avez-vous intégré les voix pour garder un effet aussi éthéré ?
Elles étaient censées être réenregistrées en studio, mais finalement, nous avons utilisé les voix des démos pour cet album. On ne les a donc pas réenregistrées. Tout ce que tu entends, ce sont les voix qu'on a enregistrées à la maison, avec un petit micro, sans aucun équipement sophistiqué. On a eu l'impression, en écoutant le titre et en ajoutant sa voix de la démo aux nouvelles chansons enregistrées, que c'était le mix parfait. On ne voulait rien changer. C'était vraiment parfait. Alors on s’est demandés pourquoi réenregistrer les voix, pour décider de les garder telles quelles.

L’album est vraiment riche en textures. Il y a beaucoup de couches, beaucoup d’éléments qui ont été travaillés, produits et masterisés avec soin. Comment retranscririez-vous cela en live ?
Je pense que ça va être assez facile à transposer, en fait, on a déjà les deux derniers albums. On se concentrait vraiment sur le trio. Même sur les disques, je pense que ça s'entend, c'est très centré sur les trois instruments. On n'entend presque jamais plus de trois instruments en même temps. Mais sur cet album, on a un peu changé ça. On s'est autorisé à réutiliser deux guitares. Comme sur les premiers albums. Donc, ça va certes être plus difficile à jouer en live, mais je pense que ça va marcher, on a toujours fait comme ça depuis que j'ai commencé la basse. On va panoramiser la basse sur plusieurs pistes séparées. Du coup, le son de basse est super épais et super lourd, et on a presque l'impression d'entendre la basse et la guitare en même temps. Voilà. C'est quelque chose qu'on a beaucoup travaillé, aussi bien avec les guitares qu'avec le reste, pour qu'elles remplissent tout l'espace sonore avec le synthé à délai, les nappes et tout le reste. On a beaucoup travaillé dessus pour pouvoir reproduire en live la puissance et l'épaisseur du son de nos albums.
Et justement, en parlant de concerts, quels sont les prochains projets du groupe en termes de tournées ?
Malheureusement, on n'a pas beaucoup de projets. On a très envie de jouer. On a dû refuser quelques tournées cet automne et ce printemps, car on voulait que l'album sorte avant. Mais malheureusement, on ne pouvait pas changer la date de sortie, alors on a été obligés de le sortir en mai. Mais on y pense pour plus tard cette année. Donc après l'été, il y a des discussions concernant une tournée, mais rien n'est encore confirmé. C'est prévu et il y a une date française également. Je crois que la France était de la partie à chaque tournée jusqu'à présent. Je crois qu'on est un peu plus appréciés en France avec notre nom (rire) !
D'ailleurs, pourquoi ce nom ?
Il n'y a pas vraiment d'histoire particulière. On avait un autre nom quand on a commencé le groupe. Et quand on a signé avec la maison de disques, ils nous ont dit : « Il faut changer de nom. Ce nom est nul. » Du coup, on a dû trouver quelque chose de nouveau, et on voulait un nom court. On a d'abord essayé d'appeler notre groupe PORT ou POST, mais comme d'autres groupes portaient déjà ces noms, on a ajouté une nouvelle illustration pour donner un côté plus artistique. Ça a vraiment bien marché.
Et ça colle parfaitement avec le nouvel album, pour être honnête...
Depuis qu'on a ce nom, notre son est devenu de plus en plus sombre.
Penses-tu que ça a influencé ta direction artistique sur cet album ?
Oui, je dirais que oui. On a toujours aimé le monochrome, le noir et blanc. C'est un peu notre thème de prédilection depuis qu'on a formé le groupe. On a toujours voulu faire un album noir, et celui-ci est le plus sombre qu'on ait fait jusqu'à présent.
Absolument. Selon toi quel est le meilleur état d'esprit et la meilleure ambiance pour profiter pleinement de l’écoute de l’album ?
Vu qu'on joue une musique assez sombre et intense, je dirais que c'est mieux la nuit. Et puis, comme le thème est la nuit, je pense que si tu écoutes les paroles, tu apprécieras vraiment plus la musique en l'écoutant la nuit. La voiture est toujours un excellent endroit pour s'immerger complètement dans une expérience musicale et c'est aussi le meilleur endroit pour chanter à tue-tête.

Dirais-tu que ce nouvel album représente une nouvelle direction pour le groupe ou plutôt une synthèse de tout ce que vous avez fait auparavant ?
Les deux. Je dirais que c'est l'album le plus heavy jusqu'à présent. Même si je dirais qu'on était déjà aussi heavy à nos débuts. Mais nous n'avions jamais réussi à reproduire cette puissance sur nos albums, comme nous l'avons fait cette fois-ci. Je dirais donc que c'est une sorte de nouvelle direction, tout en restant très noir. Et je pense que nous allons conserver ce son, celui que nous avons actuellement, même pour le prochain album. D'ailleurs, nous avons déjà commencé à en discuter dès le début de l'écriture de celui-ci, il y a trois ans.
Justement après la sortie d'un album aussi dense, introspectif, sombre et puissant, qu'avez-vous encore à nous dire ? De quoi seront faits vos futurs travaux et quelle direction tu aimerais prendre personnellement ?
Je pense que nous allons conserver ce groove minimaliste et atmosphérique qui nous caractérise. Et je pense aussi que nous allons garder ces guitares metal, au moins pour le prochain album. Personnellement, je pense que j'aimerais être un peu plus explosif et plus expérimental dans l'utilisation des instruments, mais aussi peut-être un peu plus progressif dans la construction des morceaux. On va donc s'éloigner encore plus de la structure classique d'une chanson et aller encore plus loin dans le progressif, je pense. On verra si j'arrive à convaincre les autres de faire ça, ou si on restera sur des morceaux à la structure plus traditionnelle, même si on en a déjà quelques-uns.
Jusque-là comment se passe le travail de création au niveau du groupe ?
La musique d'abord. C'est toujours la musique en premier. C'est très important pour nous que la musique soit parfaite avant même de commencer à écrire les paroles. En général, avant même de commencer à écrire un nouvel album, on se réunit et on discute de la suite : Quelles influences allons-nous avoir ? Quels instruments utiliser ? Quels accords ? On réfléchit à tout. Ensuite, on fait une carte mentale, on discute des thèmes, etc. On se demande où on va ensuite. Puis, on se retrouve chez nous pour noter des idées. Là on joue et on enregistre des riffs, puis on se retrouve dans notre local de répétition pour les tester. Ensuite, mon ami compose la majeure partie des morceaux. Il crée les structures de base, utilise nos parties respectives et écrit les chansons complètes, de l'idée à la chanson finale. Et puis on se retrouve et on recommence à échanger des idées, à travailler les mélodies, les effets et si on aime le résultat, qu’on adore vraiment, on attaque les dernières touches. Et à partir de là, on commence l'enregistrement. Il faut qu'on enregistre quand les démos sont prêtes.
Ton évolution musicale t’a-t-elle fait changer d'instruments ou de marques entre 2022 et aujourd'hui ?
Nous n'avons jamais été liés à une marque en particulier, mais nous avons changé d'instruments pour cet album. Pour les deux derniers albums, on utilisait des guitares six cordes, par exemple. Accordage standard, rien d'étrange, rien de bizarre, juste le Mi et les accordages habituels. Mais sur cet album, on utilise des guitares baryton six cordes, ce qui nous permet de les accorder très bas. Je crois qu'on a utilisé trois accordages différents : Si, La, et je crois qu'il y a aussi le drop G, le Sol étant l'accordage le plus grave. Il y a peut-être même un morceau en Mi grave. Je ne me souviens plus de tous les accordages, mais je connais les détails. On avait aussi quelques démos où on utilisait davantage de doubles pédales, même si elles n'ont pas été utilisées sur l'album final. Il y a toujours quelques passages de blast beats, mais ils sont tous à la pédale simple.
Pour terminer, pourrais-tu me donner ton Top 5 de chansons actuelles ?
En ce moment, il y a une chanson qui m’obsède. Elle s'appelle "Lost Wings" et vient d'un groupe suédois qui s'appelle WRESTLING WITH ANGELS. Ce n’est pas vraiment un groupe de rock alternatif. Leur chanson est super cool. J'écoute aussi beaucoup Donny Benet, j’ai son t-shirt sur moi. Et je trouve que l'album « Mr. Experience » de Donny Benet est vraiment génial. Il y a aussi un groupe qui s'appelle HENCH, un groupe britannique que j'écoute beaucoup. Ils se déguisent de façon bizarre, avec des costumes de l'espace et ils jouent une musique très étrange du genre vraiment expérimentale. C'est un mélange de space rock et de synthétiseurs ambient… C’est étrange mais ça m'intrigue vraiment beaucoup. Du coup, à chaque fois que je les vois jouer près de la Suède ou en Suède, je vais les voir en concert. Et il y a un groupe suédois qui s'appelle BURST et c'est marrant, notre dernier single s’appelle "Burst", mais il n'y a aucun lien avec le groupe, qui est d’ailleurs un super groupe. Vers le début des années 2000 ils jouaient une sorte de metal alternatif et ils ont fait un carton en Suède. Ils se sont séparés vers 2009, je crois, puis ils se sont reformés il y a deux ans et ont recommencé à jouer en live. Du coup, j'espère qu'ils vont enregistrer de nouveaux morceaux parce que je n'ai rien entendu d'eux depuis 2009. Ils n'ont fait que quelques concerts en festival et quelques dates en Suède, mais bon, j'imagine qu'ils préparent quelque chose de vraiment cool. Et en dernier il y a une chose que j'ai découverte, c'est que je suis un grand fan de GENESIS. Je ne savais pas qu'ils avaient un ancien guitariste qui était sur les premiers albums, qui s'appelle Anthony Phillips. Et il écrit qu'il a aussi sorti des albums solo dans les années 70, qui sonnent comme du GENESIS. Je crois qu'il était dans un autre groupe appelé THE PIANO, et j'ai peut-être entendu quelques titres de lui parce que j'aimais beaucoup GENESIS. Oui, j'étais plus jeune, je connais bien Steve Hackett. Je l'ai vu en concert et j'ai écouté ses albums solo, mais je ne savais pas qu'il y avait un autre gars, Anthony Phillips, qui faisait la même chose. Eh bien, ils ont recruté pas mal de musiciens dans ce groupe à un moment donné. C'est quelque chose dont je n'avais jamais entendu parler et que j'ai découvert il y a peut-être quelques semaines. Et je te recommande d’écouter son album « The Geese and the Ghost ».
