
Le 4 octobre 2024, le groupe de death metal progressif BLOOD INCANTATION sortait le disque « Absolute Elsewhere » reconnu comme l’un des disques immanquables de l’année. Ancré dans un contexte spatial mystérieux, l’album renferme deux titres d’une vingtaine de minutes chacun, à la fois énigmatiques et admirablement composés. Afin de permettre aux fans de creuser davantage cet univers si particulier, BLOOD INCANTATION a sorti, le 5 juin 2026, un documentaire retraçant l’enregistrement de ce disque ainsi que la bande-son qui l’accompagne. Celle-ci se nomme « All Gates Open ». À l’occasion de cette sortie, nous avons échangé avec le chanteur et guitariste Paul Rield afin d’en savoir plus sur ce chapitre musical.
« All Gates Open » est la bande-son du film racontant l’enregistrement de l’album « Absolute Elsewhere ». Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de faire un film sur cet enregistrement ?
Paul Riedl : Nous sommes simplement fan des documentaires sur la musique, même pour des groupes qui ne nous intéressent pas spécialement. Pour ma part, j’adore être en studio, c’est probablement ce que je préfère dans le fait de faire de la musique, et c’est toujours intéressant de voir comment les autres groupes abordent ce passage obligé. On a toujours voulu faire un documentaire sur notre processus d’enregistrement. « Absolute Elsewhere » nous a donné l’occasion de nous atteler à cette idée. Je pense que les meilleurs documentaires sont ceux qui montrent des archives qui sont à la fois personnelles et musicales. Je trouve que « All Gates Open: In Search of Absolute Elsewhere » atteint parfaitement cet objectif.
Que peut-on voir dans ce film ?
« All Gates Open: in Search of Absolute Elsewhere » montre un ensemble assez large et personnel de nos vies quand on était à Berlin et Hansa à l’été 2023. On y voit notamment des répétitions, l’envers du décor comme des moments de shopping et des shootings, des performances par nos invités de TANGERINE DREAM, SIJJIN et HÄLLAS, ainsi que des conversations très profondes, à la fois philosophiques et émotionnelles, qui ont contribué à la réalisation de l’album. Le film sort partout dans le monde le vendredi 5 juin 2026 en Blu-ray et CD chez Century Media Records et en édition limitée dans sa version 2LP/Blu-ray. Avant ça, le documentaire ne devait sortir qu’en bonus avec l’art book en édition limitée de l’album « Absolute Elsewhere » dont tous les exemplaires ont déjà été vendus. Le 20 mai 2026, c’était l’avant-première du film qui a eu lieu dans 46 cinémas aux États-Unis et, en ce moment, le film est diffusé dans les cinémas européens en parallèle de notre tournée estivale.
« All Gates Open » a été composé en même temps que « Timewave Zero ». Comment s’est déroulé le processus de composition ? Était-ce totalement collaboratif comme pour « Timewave Zero » ou bien était-ce différent ?
Pas exactement. « All Gates Open » a été enregistré après qu’on a composé les titres "Io" et "Ea" (début 2021), mais « All Gates Open » a été composé avant que « Timewave Zero » ne soit enregistré en août 2021. En 2020-2021, on a démantelé notre set metal pour faire exclusivement de l’improvisation pendant un an avant de commencer à travailler sur ce qui allait devenir « Timewave Zero ». Tout sur ces deux albums a été écrit de façon collaborative mais les méthodes étaient très différentes : après que "Io" et "Ea" ont été composées et étaient prêtes pour l’enregistrement, on arrivait au studio pour jouer tôt le matin et on choisissait entre répéter l’album, faire une pause déjeuner et improviser pendant quelques heures ou l’inverse. "Balance", "Flight", "Dawn" et "Rain" ont été captées pendant ces sessions d’improvisation. Parfois, les prises brutes suffisaient et parfois, on revenait dessus et on faisait du multi-tracking pour étoffer les nappes sonores.

Même si « All Gates Open » a été composé en 2021, l’album sort en 2026. Pourquoi ne l’avez-vous pas sorti en 2022, peut-être en en faisant un double-album avec « Timewave Zero » ?
« Timewave Zero » était délibérément sombre, la musique est vraiment très frugale et inquiétante pour véhiculer l’impression de vide et d’une atmosphère vraiment minimaliste qui semble glisser dans l’espace. Ça n’aurait pas vraiment eu de sens de sortir « All Gates Open » en même temps puisque cet album est vraiment davantage tourné vers la lumière et l’apaisement. Dans un sens, il est dépourvu d’obscurité. Au départ, on envisageait de sortir ces musiques comme une mixtape anonyme qui aurait été publiée via notre structure Stargate Research Society et qu’on pourrait écouter dans le van pendant quelques années. En 2021-2022, on les a aussi utilisées comme musiques pour ramener une ambiance calme à la fin des concerts et rassembler le public. Quand on a commencé à travailler sur le documentaire qui retraçait notre voyage à Hansa, les producteurs nous ont demandé si on avait des musiques à suggérer. Bien évidemment, on a plusieurs heures de musique comme celle-ci donc on a cherché les passages qui dégageaient le plus de positivité. Finalement, il s’est avéré que les musiques en question étaient celles qu’on avait choisies pour notre mixtape. C’était assez naturel de les utiliser. Je trouve que ça renforce l’esthétique visuelle du documentaire.

« All Gates Open » a été enregistré au Hansa Tonstudio à Berlin où vous avez vécu pendant un mois. Pourquoi avez-vous choisi ce studio en particulier ?
Arthur Rizk avait déjà enregistré dans ce studio avec KREATOR et m’envoyait tout le temps des photos de microphones et d’autres équipements qui avaient été utilisés par TANGERINE DREAM, Brian Eno et David Bowie dans les années 70, ou même CELTIC FROST ou ELOY dans les années 80. Quand il a fallu trouver un lieu d’enregistrement, le nom du studio a été choisi sans aucune hésitation. Pour être vraiment à fond dans ce processus, il n’y a rien de tel que de choisir un lieu immersif. On l’avait déjà fait en enregistrant au studio d’Arthur à Philadelphie avec Wayfarer et Spectral Voice donc je savais que ça se passerait bien. Hansa en elle-même est vraiment une capsule temporelle extraordinaire. On dirait que les trente ans qui viennent de s’écouler n’ont même pas effleuré l’industrie du disque. C’était incroyable de passer autant de temps là-bas, c’était à la fois très libérateur et vraiment inspirant.
Quels claviers avez-vous utilisés pour créer des sons aussi doux et profonds à la fois ?
On a fait une liste assez complète et didactique de tous les appareils qu’on a utilisés pour cet album, elle est dans l’édition deluxe de l’Art Book. On a tout listé depuis les micros et les préamplificateurs jusqu’aux caisses de batterie, amplificateurs, effets et, bien sûr, les synthétiseurs. De tête, je crois qu’on a utilisé ces claviers et ces synthétiseurs : Moog Minimoog, Prodigy & Grandmother ; Roland Juno-106, JP-8000 & RS-09 ; Korg Lambda & MS-20 ; Behringer Poly D ; Mellotron M4000D, en plus de dizaines d’autres effets externes.
La science-fiction vous inspire beaucoup. Quels sont les films, les livres et les œuvres d’art qui vous inspirent tous les quatre ? Y a-t-il des œuvres en particulier qui ont inspiré « All Gates Open » et « Absolute Elsewhere » ?
C’est une idée à propos de BLOOD INCANTATION qui est fondamentalement erronée. On a tendance à oublier qu’on est soi-même un pur produit de science-fiction. On est un singe qui parle, doté d’un ordinateur interdimensionnel et d’une conscience quantique en guise de cerveau, capable de créer absolument n’importe quelle horreur ou n’importe quelle merveille qui soit concevable. On flotte au beau milieu d’une biosphère sensible au milieu de millions de milliards d’autres étoiles et de milliards d’autres planètes sur lesquelles se trouvent des millions d’autres formes de vie et d’autres civilisations avec leurs propres histoires, leurs spiritualités, leurs philosophies et leurs religions issues de leurs propres perspectives de ce cosmos qu’on partage tous. Il n’y a pas un seul aspect de notre vie entière qui ne soit pas entremêlé de tout ce qui compose la science-fiction. Donc si tu me demandes si BLOOD INCANTATION regarde dehors ou non, je crois que la réponse est assez évidente.
Dans vos albums précédents, les noms des musiques étaient principalement inspirés par l’espace et la science-fiction. Dans « All Gates Open », vous avez choisi des noms qui sont davantage inspirés par de grandes notions ou bien par la météo. Pourquoi un tel changement ? Est-ce que ça montre que vous êtes davantage liés à votre environnement immédiat ?
Comme je l’ai dit précédemment, c’est exactement la même chose : l’environnement immédiat n’est pas distinct de l’espace extérieur. Les notions sont des sentiments mentaux, les éruptions solaires font partie de la météo cosmique, etc. L’extérieur et l’intérieur sont constamment mêlés, quelle que soit la direction dans laquelle on regarde. C’est précisément ce qui inspire BLOOD INCANTATION depuis le début, aussi bien pour les paroles, les démos, les albums, etc.

© Julian Weigand | Century Media Records
Votre musique opère souvent des mélanges musicaux assez inattendus, du death, de l’ambient, du reggae, etc... Étant donné que vous aimez aller là où on ne vous attend pas, n’avez-vous pas, parfois, peur de perdre votre public ?
On aime juste la musique, c’est pour ça qu’on la fait. Les autres trouvent peut-être important de s’inquiéter de ce genre de choses pour leur propre groupe, et c’est normal, mais dans notre cas, ça n’impacte pas la façon dont nous faisons de la musique depuis plus de vingt ans. Dis aux fans qu’on pourrait avoir perdus de faire leur propre musique à leur façon et de continuer de vivre leur vie comme BLOOD INCANTATION le fait. Notre musique est un ensemble des idées de quatre individus en plein cheminement créatif : c’est génial si vous l’aimez et si vous avez envie de venir au concert mais on fait principalement la musique qu’on a envie d’entendre et on continuera de chercher de nouvelles sonorités qu’on adore.
Vous avez sorti des albums de death metal, des projets ambient, un clip et maintenant un film. Quelle forme prendrait le projet ultime de BLOOD INCANTATION qui vous définirait le mieux ?
Une combinaison de tout ce que tu as mentionné : plutôt que de séparer le death et l’ambient en plusieurs albums, ou de faire des clips et un film à part, je pense qu’on ferait quelque chose qui mêle ce qui nous intéresse dans tous les domaines artistiques. Rassure-toi : la grande pyramide de BLOOD INCANTATION est toujours en construction, une brique à la fois.
Voyez-vous « All Gates Open » comme la fin d’un chapitre pour BLOOD INCANTATION ?
Bien sûr ! Ça achève ce qu’on avait commencé avec « Timewave Zero » avant de traverser le pont luminescent pour aller jusqu’à l’ailleurs absolu. On a gardé ce cap en regardant vers la pyramide et maintenant, on peut tout recommencer et créer quelque chose d’encore plus grand que tout ce dont on avait été physiquement capable. Alors que « Timewave Zero » nous avait permis de faire table rase après le disque très dense et intense qu’avait été « Hidden History of the Human Race », qui avait lui-même évolué pendant près de dix ans, « All Gates Open » est une autre remise à zéro qui intervient après « Absolute Elsewhere ». Ça nous permet de prendre davantage de risques et de partir à la recherche de nouvelles sonorités qui composeront l’univers de BLOOD INCANTATION.

