13 juin 2026, 13:26

UFO

"The Wild, The Willing And The Innocent" [Retro-Chronique]

Album : The Wild, The Willing And The Innocent

Londres, hiver 1980. Le bitume est froid, la récession frappe le Royaume-Uni, et dans les charts, une meute de jeunes loups aux dents longues – IRON MAIDEN et SAXON en tête – est en train de redessiner les contours du heavy metal britannique. Dans le contexte de la New Wave Of British Heavy Metal (NWOBHM), pour les géants des années 70, l’heure du tri sélectif a sonné. Et au milieu de ce séisme, UFO joue sa survie.

Deux ans après le départ fracassant de son prodige de la guitare Michael Schenker, le groupe traîne un lourd parfum de doute. Sa précédente tentative de reconstruction avec le légendaire producteur des BEATLES George Martin, s'est soldée par un « No Place To Run » (1980) trop poli, trop propre pour une époque qui réclame de la sueur et de la ferveur. Face au mur, Phil Mogg et sa bande vont prendre la décision la plus courageuse de la carrière de UFO : produire eux-même le nouvel album, s'enfermer aux AIR Studios de Londres, et accoucher du disque le plus viscéral, le plus cinématique : « The Wild, The Willing And The Innocent » qui sortira en janvier 1981.

Porté par l’arrivée salvatrice du multi-instrumentiste Neil Carter – qui injecte des arrangements de cordes dramatiques et des claviers racés au milieu des riffs de Paul Chapman – UFO signe ici son manifeste d'indépendance. Un album à la fois lourd, mélancolique et profondément urbain, magnifié en mai 2026 par une réédition Deluxe chez Chrysalis Records qui exhume enfin toute la puissance de cette époque charnière... Sortez les vinyles, montez le son, retour sur un chef-d'œuvre de la résistance rock.

Tout commence par "Chains Chains" dont l’introduction fait écho au "Kashmir" de LED ZEPPELIN. Loin de le singer, ce titre propose un riff lourd et direct, parfait pour installer le nouveau son du groupe.
En rupture avec les codes du hard rock, "Long Gone" s'ouvre sur un thème mélancolique joué au piano par Neil Carter, rapidement rejoint par de réelles cordes orchestrales et des nappes de synthétiseur, posant une ambiance théâtrale et sombre. Puis, la batterie installe un mid-tempo pesant. Phil Mogg pose son chant habité sur le premier couplet, avant qu'un pré-refrain plus nerveux ne fasse gronder la guitare de Paul Chapman et s'emballer les cordes, créant ainsi un sentiment d'urgence. Intelligemment placé sur l’album, ce titre s’impose comme un de ses temps forts. Il n’a, à ce jour, pas pris une ride et s’impose incontestablement comme une étape importante du groupe qui dépasse les frontières du hard rock.

Avec son introduction au piano en forme de calme avant la tempête, la chanson éponyme est un classique rock basé sur un riff accrocheur et un chant puissant et déterminé. Véritable hymne, les subtiles orchestrations qui font écho à l’esprit de "Long Gone" montrent à quel point le rock et le classique peuvent se marier admirablement au service de la musique.

Clôturant la première face du vinyle, "It's Killing Me" délaisse les orchestrations de cordes pour replonger les deux pieds dans le ciment d'un hard rock mid-tempo lourd, poisseux et profondément bluesy. Porté par un riff en stop-and-go d'une efficacité redoutable signé Paul Chapman, le morceau offre un écrin brut à un Phil Mogg magistral, dont le chant écorché incarne à merveille une détresse urbaine palpable. C'est le cœur lourd et la section rythmique en acier de cet album, un cri du cœur qui s'achève dans un solo de guitare déchirant de feeling.

Ouvrant la face B avec la fureur d'un bolide lancé à pleine vitesse, "Makin' Moves" est la décharge d'adrénaline pure de l'album. Exit les introductions au piano et les atmosphères mélancoliques ; ici, UFO renoue avec ses instincts les plus sauvages à travers un hard rock up-tempo et galopant, propulsé par une basse vrombissante signée Pete Way. Entre un refrain frénétique taillé pour les stades et un solo incendiaire, où Paul Chapman prouve sa féroce virtuosité, ce titre s'impose comme un shot d'énergie brute, rappelant à la jeune génération de la NWOBHM que les vieux lions de Londres savent encore mordre.

Sommet émotionnel de l'album, "Lonely Heart" est une cathédrale de hard rock mélancolique qui s'ouvre dans la confidence d'un piano/voix feutré avant de déployer la puissance d'une power-ballad impériale. Porté par des harmonies vocales grandioses et un refrain au parfum d'arène, le morceau ose une transition rythmique géniale qui culmine dans un duel final d'anthologie : au solo de guitare déchirant de Paul Chapman vient se superposer le saxophone nocturne et déchiré de Neil Carter. Un choix d'arrangements audacieux, presque cinématique, qui transforme ce titre en un classique instantané de l'ère post-Schenker. 

Placé juste avant le bouquet final, "Couldn't Get It Right" insuffle une bouffée d'air frais et de décontraction au milieu de cet album très sombre. Délaissant la fureur métallique pour un classic-rock au groove imparable, le groupe signe ici son titre le plus accessible et radio-friendly avec un clapping qui invite l’auditeur à frapper des mains en rythme tout au long du titre. Entre sa basse bondissante signée Pete Way, ses harmonies vocales impeccables et un solo de guitare de Paul Chapman gorgé de feeling bluesy, ce morceau mid-tempo s'impose comme une pastille d'efficacité mélodique redoutable.

Claque magistrale et conclusion de l'album, "Profession Of Violence" est une tragédie rock en cinémascope inspirée par la pègre londonienne. Délaissant les artifices du heavy metal traditionnel, UFO y déploie une marche funèbre bouleversante où le chant habité de Phil Mogg est magnifié par des arrangements de cordes classiques d'une profondeur inouïe. Mais c'est son final dantesque qui fait entrer le titre dans la légende : un duel symphonique de deux minutes où la guitare de Paul Chapman, à fleur de peau, livre un solo déchirant de feeling qui s'entremêle aux orchestrations, jusqu'au fondu final. Un chef-d'œuvre absolu de mélancolie noire. 

Le CD 1 de cette réédition paru le 1er mai dernier propose aussi les versions remasterisées des singles de "Couldn't Get It Right" et "Lonely Heart" sortis en 1981.

Le CD 2 propose une version remasterisée et augmentée de 11 titres du concert du 29 janvier 1981 au mythique Hammersmith Odeon de Londres. Cette set-list reste probablement incomplète puisque le concert de la veille en ce même lieu comporte les titres "No Place To Run", "The Wild, The Willing And The Innocent" et "Only You Can Rock Me". Difficile donc d’imaginer que les spectateurs du second concert aient été lésés. Il est donc probable que les bandes n’étaient pas correctement exploitables. N’en reste pas moins que ce concert reste un très bon témoignage de l’époque qui commence par trois nouveaux titres suivi de chansons emblématiques de la carrière du groupe extraits de « Phenomenon » (1974), « Force It » (1975), « Lights Out » (1977) et « Obsession » (1978).  

Cette réédition est clairement un excellent moyen de découvrir ou redécouvrir ce groupe emblématique du hard rock britannique.

Blogger : Bruno Cuvelier
Au sujet de l'auteur
Bruno Cuvelier
Son intérêt pour le hard rock est né en 1980 avec "Back In Black". Rapidement, il explore le heavy metal et ses ramifications qui l’amèneront à devenir fan de METALLICA jusqu'au "Black Album". Anti-conformiste et novateur, le groupe représente à ses yeux une excellente synthèse de tous les styles de metal qui foisonnent à cette époque. En parallèle, c'est aussi la découverte des salles de concert et des festivals qui le passionnent. L'arrivée d'Anneke van Giersbergen au sein de THE GATHERING en 1995 marquera une étape importante dans son parcours, puisqu'il suit leurs carrières respectives depuis lors. En 2014, il crée une communauté internationale de fans avant que leur retour sur scène en juin 2018 ne l'amène à rejoindre HARD FORCE. Occasionnellement animateur radio, il aime voyager et faire partager sa passion pour la musique.
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