4 septembre 2026, 15:23

MOONSPELL

Interview Fernando Ribeiro


Un nouvel album de MOONSPELL est paru début juillet, et qui de mieux que son chanteur pour nous aider à percer les secrets de ce passionnant « Far From God » ? Fernando Ribeiro nous dévoile, avec intelligence et force détails, ce qui l'inspire et l'amène à créer un metal gothique toujours aussi efficace après plus de trente ans de carrière.
 

Tu viens de sortir un nouvel album avec MOONSPELL, « Far From God », cinq ans après « Hermitage ». Qu'avez-vous fait durant cette période ?
Le temps a une étrange façon de nous jouer des tours. Si le temps est un voleur, l'homme, lui, ment "tout le temps" à son sujet. Se consacrer exclusivement à MOONSPELL est un privilège, un privilège que nous nous devons d'honorer du mieux que nous pouvons. Ces cinq années peuvent sembler une éternité, à moins de se rappeler que nous avons tourné autant que le monde nous le permettait. Nous avons célébré des anniversaires, joué avec des orchestres, visité des pays qui accueillent toujours MOONSPELL comme de vieux amis et, quelque part entre les aéroports et les chambres d'hôtel, les chansons ont commencé à se révéler peu à peu. Cet album n'a pas été écrit sous la pression. Notre musique a besoin de temps, et nous nous sommes battus pour l'obtenir. Une fois la direction trouvée et nos questions existentielles résolues, « Far From God » a été écrit en un clin d'œil : il s'est écoulé un an et demi entre la composition et l'enregistrement.

MOONSPELL a toujours été un groupe majeur pour la scène metal gothique, et pour la scène metal en général. Est-il difficile d'être considéré comme une référence et, par conséquent, de rester au sommet après plus de trente ans de carrière ? Comment envisages-tu l'avenir ?
Je ne me réveille jamais en pensant à l'influence que nous exerçons, c'est aux autres d'en juger. Si de jeunes musiciens trouvent de la valeur dans notre travail, c'est un véritable privilège, mais cela ne doit pas nourrir notre vanité. Dès l'instant où l'on cherche à préserver sa réputation plutôt que son imagination, on commence inévitablement à se répéter. Trente ans d'expérience nous apprennent que le succès est éphémère, tout comme l'échec et les modes. La curiosité, elle, ne l'est pas. Tant que nous resterons curieux, MOONSPELL aura un avenir. Il nous reste encore de nombreuses chansons à créer et de nouveaux souvenirs à forger.

À l'instar des peintres, sculpteurs et autres artistes, MOONSPELL a traversé différentes périodes artistiques. Comment qualifierais-tu votre évolution ? Qu'est-ce qui vous amène à emprunter telle ou telle voie ?
Avec le recul, je distingue différentes époques, un peu comme autant de pièces d'une même maison. Pourtant, en les vivant, les choses ne semblaient pas aussi structurées. Nous suivions simplement les interrogations qui nous captivaient à l'instant T. Nous sommes, indéniablement, un groupe en phase avec son époque, nous épousons l'air du temps. Certains albums exigeaient de la puissance, d'autres réclamaient de la mélodie. Certains étaient fascinés par l'histoire, d'autres par de profonds conflits intérieurs. La musique ne doit jamais se réduire à un exercice de cohérence. La contradiction est souvent une compagne bien plus authentique que la certitude.


On qualifie « Far From God » de « Irreligious » du XXIe siècle. Es-tu d'accord avec cette affirmation ? Êtes-vous revenus à une musique plus directe, ancrée dans le gothic/dark metal ?
Les comparaisons sont flatteuses jusqu'au moment où elles se transforment en attentes. « Irreligious » correspond à une période bien précise de nos vies et de l'histoire du metal. Rien ne peut recréer cette innocence. Ce que je reconnais, en revanche, c'est une volonté similaire de privilégier la simplicité des arrangements et de créer des morceaux qui ne craignent pas la beauté. Nous voulions une musique qui capte immédiatement l'auditeur sans sacrifier l'atmosphère ni la complexité, tout en évitant de nous laisser entraîner dans les débats sans fin sur nos anciens albums. Nous avons éliminé tout ce qui n'était pas essentiel. Parfois, la maturité ne consiste pas à ajouter des couches supplémentaires, mais à avoir le courage de les retirer. Ce n'est pas une tâche facile, mais cela a véritablement servi l'album - et ce retour au gothic metal - de la meilleure des manières.

En fait, c'est un album très sombre, mais aussi empreint d'émotions et d'énergie. Le considères-tu comme une œuvre intimiste ?
Absolument, profondément personnelle même. On confond souvent la noirceur avec une forme de distance émotionnelle, alors que c'est tout le contraire. Ce disque puise sa source dans une intimité profonde. La perte, la déception, le manque, le vieillissement, le désir, la foi, la mémoire, les conflits intérieurs... ce ne sont pas des concepts abstraits, ce sont des réalités qui nous accompagnent au quotidien. Si cet album dégage une telle intensité, c'est parce que rien n'y a été écrit avec distance ou prudence. Nous avons creusé au plus profond de nous-mêmes, nous nous sommes "sali les mains", et nos cœurs étaient en plein tumulte.

D'ailleurs, qu'entends-tu par l'expression "loin de Dieu" ? S'agit-il d'une manière de dénoncer les religions en général — surtout dans le contexte mondial actuel - ou plutôt d'une ode à un mode de vie vampirique ?
Le titre est volontairement ouvert, car chaque auditeur porte en lui une absence différente. Être loin de Dieu peut désigner quelqu'un qui a perdu la foi. Cela peut décrire une personne qui croit encore mais n'entend plus de réponse et choisit délibérément la mauvaise voie. Cela peut tout simplement décrire notre civilisation qui, tout en possédant plus d'informations que jamais, semble souvent moins capable de compassion. Cela pourrait aussi viser ces religions monothéistes - elles-mêmes "loin de Dieu" - qui, en 2026, se révèlent plus violentes que jamais. La religion est incontournable, c'est une question majeure pour nous tous, que l'on joue du black metal ou du gothic metal. En fin de compte, nous portons tous une blessure ouverte par Dieu et nous tentons de l'apprivoiser. Si les vampires apparaissent ici, ce n'est pas en raison d'un mode de vie particulier, mais parce qu'ils sont des figures littéraires incarnant le désir, l'immortalité et l'exil. Dans les deux cas, il s'agit de métaphores pour des expériences profondément humaines.

Et quelle est ta propre "relation" avec Dieu ?
Un conflit pur et incessant. La foi me fascine, car elle a inspiré des œuvres d'art extraordinaires, des actes de compassion et, hélas, une cruauté inimaginable. Cette contradiction mérite à elle seule d'être explorée. En tant qu'auteur-compositeur, je suis sans doute plus à l'aise pour habiter des questions que pour défendre des réponses. Je ne brûle pas les bibles, je les lis et je les collectionne. On ne saurait trouver ni questions ni réponses dans des cendres de papier. Et Dieu a assurément retenu mon attention.

C'est ce qui t'a inspiré pour cet album ? Les thèmes semblent très variés si l'on prend des titres comme "For The Love Of Mortals" ou "Reconquista", par exemple, mais l'Histoire semble être au cœur de tes préoccupations…
L'histoire a toujours été l'un des miroirs de prédilection de MOONSPELL, car elle reflète constamment le présent. "Reconquista" traite de la mémoire, de l'identité et du sentiment d'appartenance bien plus que de guerres médiévales ou de la reconquête de territoires occupés par les Arabes. Ce morceau clôt l'album dans la lignée de titres emblématiques tels que "Alma Mater", "Full Moon Madness", "Tired" ou "The Future Is Dark". Il est purement autobiographique et évoque ce qu'implique de faire partie d'un groupe portugais, ainsi que le long chemin à parcourir pour reconquérir notre place sur la scène - une place qui n'est jamais acquise. "For The Love Of Mortals" est une chanson d'amour qui aborde les opportunités tragiques qu'offre l'amour, et la façon dont même les dieux risquent tout pour éprouver ce sentiment magnifique - un sentiment qui définit et défie l'humanité, laquelle a tendance à faire passer l'ego et les conventions avant l'amour, pour finalement échouer inévitablement. Littérature, philosophie, conversations, paysages, vieilles églises, villes en ruines… l'inspiration naît rarement d'un événement unique. C'est une accumulation de choses qui refusent de disparaître tant que nous ne leur donnons pas vie à travers nos chansons.

Venons-en à l'illustration de la pochette, qui est également très intéressante, avec cette peinture d'Eliran Kantor. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet et sur votre collaboration ?
Eliran possède une capacité remarquable à saisir l'atmosphère avant les détails. Nous commençons rarement par parler de couleurs ou de composition, nous commençons par discuter des idées. L'œuvre devait donner une impression de suspension entre le sacré et le profane, entre la révélation et l'étrangeté. Ce n'est pas une pochette qu'on aime ou qu'on n'aime pas, cela dépasse les goûts et les opinions personnels. Je trouve qu'il a parfaitement réussi cela. C'est une pochette saisissante, tant par sa narration que par sa perspective. Tout cela est l'œuvre d'Eliran. Nous avons échangé de nombreuses idées, de la musique, des exemples artistiques et des paroles, mais il est toujours resté fidèle à ses convictions et à sa propre vision artistique. C'est ce qui fait de lui un artiste au sens noble du terme. Il n'explique pas l'album, il vous invite à y pénétrer.


Plus globalement, qui s'occupe de l'aspect visuel de MOONSPELL, un élément qui a toujours joué un rôle crucial dans votre carrière ?
Pour MOONSPELL, l'aspect visuel a toujours été un moyen supplémentaire de raconter nos histoires, et non une simple décoration. Les pochettes d'album, la scénographie, les vidéos, la typographie, la photographie, les clips : tout cela s'inscrit dans une même narration qui contribue à dévoiler l'album, tout en laissant au fan la possibilité de se l'approprier et d'y apporter sa propre interprétation en tant que récepteur. Nous collaborons avec des artistes très talentueux, mais les concepts naissent généralement dans mon esprit. Cela dit, j'accorde une grande confiance à la contribution personnelle des producteurs, des vidéastes et des créateurs de pochettes. Je ne commande pas un plat, une œuvre ou une simple tâche ; je partage ma vision et j'attends la même chose en retour. Chaque décision visuelle doit enrichir la musique plutôt que de détourner l'attention. Toutefois, à ce stade de notre parcours et compte tenu de la concurrence, je souhaite que notre message visuel porte les paroles et la musique au-delà de la simple sphère du groupe. J'exige une qualité irréprochable pour tout ce que nous partageons avec notre public. Je ne suis pas dans l'exigence pure ni dans la quête de perfection, mais dans la recherche d'une identité propre.

Pour aller plus loin dans tes propos, il est devenu crucial de proposer aux fans un contenu attrayant, qu'il s'agisse de vidéos, d'une présence marquante sur les réseaux sociaux ou de spectacles visuels... Comment gérez-vous ces nouvelles exigences de notre société ?
Nous nous y prêtons, car la communication est importante, mais nous refusons de confondre visibilité et substance. Les réseaux sociaux récompensent la rapidité, alors que la musique exige de la patience. Ces deux mondes font rarement bon ménage. Nous essayons d'utiliser les plateformes modernes sans pour autant les laisser dicter notre rythme artistique. L'algorithme ne doit jamais devenir le producteur d'un album de MOONSPELL. Cela dit, il serait absurde de ne pas tirer parti des outils à notre disposition : ce serait comme si l'homme primitif refusait de cuire ses aliments parce qu'il désapprouvait l'invention du feu. Tout est une question d'équilibre et de proximité ; c'est pourquoi nous rencontrons souvent nos fans lors de rassemblements spontanés, plutôt que de nous limiter aux interactions habituelles - qu'elles soient numériques ou qu'il s'agisse de séances de dédicaces organisées et payantes.


C'est aussi très à la mode de voir des séries sur Netflix ou des documentaires sur des groupes de metal projetés au cinéma. Peut-on imaginer un film sur MOONSPELL ?
Peut-être, un jour. Mais je pense que c'est peu probable, car seuls les groupes ayant les bons contacts y parviennent. Prenons l'exemple des jeux de rôle Vampire: La Mascarade. La plupart des joueurs écoutaient « Vampiria » pendant leurs parties, mais nous n'avons jamais, au grand jamais, été invités à figurer sur la bande originale. Ce sont nos amis de LACUNA COIL qui ont été choisis à notre place. Ils n'avaient pourtant jamais écrit de chanson sur les vampires ni adopté cette thématique, contrairement à nous, mais cela n'a servi à rien. Tout est une question de politique, et nous sommes très mauvais pour nous attirer les faveurs des labels ou des éditeurs. Après plus de trois décennies, nous avons indéniablement accumulé assez d'anecdotes pour plusieurs films, dont certaines sont à peine croyables. Mais pour que cela se concrétise vraiment, nous devrons prendre les choses en main. Alors, d'ici quelques années, nous écrirons, réaliserons et produirons notre propre Dracula. Note bien ces paroles !

C'est noté, ne t'inquiète pas ! J'ai hâte de voir ça ! Pour conclure, il semble que vous ayez prévu des dates pour promouvoir le nouvel album. Y en aura-t-il en France ?
La France a toujours été l'une des terres d'élection de MOONSPELL. J'aime la langue, la poésie, la gastronomie, la chanson. La France est sans doute le phare culturel de l'Europe : sans elle, nous vivrions dans l'obscurité. Nous en gardons de merveilleux souvenirs et nous espérons vivement y revenir très prochainement avec « Far From God ». Nous y travaillons, et j'espère sincèrement que nous retrouverons notre public français d'ici peu. Je dirais mars 2027, alors ne perdez pas MOONSPELL de vue d'ici-là !

Nous serons attentifs !
Merci d'avoir pris le temps de lire, d'écouter et, surtout, de rester curieux. « Far From God » n'a jamais eu pour vocation d'apporter des réponses. C'est une invitation à habiter sereinement l'incertitude pendant quarante minutes. Si l'album vous laisse avec plus de questions qu'auparavant, alors peut-être a-t-il accompli exactement ce pour quoi il a été conçu.
 

Blogger : Aude Paquot
Au sujet de l'auteur
Aude Paquot
Aude Paquot est une fervente adepte du metal depuis le début des années 90, lorsqu'elle était encore... très jeune. Tout a commencé avec BON JOVI, SKID ROW, PEARL JAM ou encore DEF LEPPARD, groupes largement plébiscités par ses amis de l'époque. La découverte s'est rapidement faite passion et ses goûts se sont diversifiés grâce à la presse écrite et déjà HARD FORCE, magazine auquel elle s'abonne afin de ne manquer aucune nouvelle fraîche. SLAYER, METALLICA, GUNS 'N' ROSES, SEPULTURA deviendront alors sa bande son quotidienne, à demeure dans le walkman et imprimés sur le sac d'école. Les concerts s'enchaînent puis les festivals, ses goûts évoluent et c'est sur le metal plus extrême, que se porte son dévolu vers les années 2000 pendant lesquelles elle décide de publier son propre fanzine devenu ensuite The Summoning Webzine. Intégrée à l'équipe d'HARD FORCE en 2017, elle continue donc de soutenir avec plaisir, force et fierté la scène metal en tout genre.
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