
La sortie d'un sixième album studio, « Cold 2 The Touch » et un (rare) passage à Paris : l'occasion était parfaite pour rencontrer Justice Tripp, leader charismatique d'ANGEL DU$T. Ses propres démons projetés dans ce nouvel opus, son éternel désir d'épanouissement à travers la culture hardcore et le live, vécu toujours intensément... Riche discussion à quelques minutes de monter sur scène.
« Cold 2 The Touch » est déjà votre sixième album. Comment abordez-vous cette nouvelle ère d'ANGEL DU$T ?
Je n'avais pas réalisé qu'on avait déjà six albums, c'est fou. Je dirais que cette nouvelle ère d'ANGEL DU$T est définie par l'aspect collectif. Dans le passé, notre line-up changeait tout le temps, j'étais presque le seul à écrire et désormais on est un groupe qui construit ses chansons tous ensemble. C'est ce qui rend tout cela si spécial, tout le temps passé ensemble en tournée. Tu l'entends dans la musique, notre expérience partagée. Cela rend l'album plus intéressant et les interactions plus fortes en live.
Vous êtes un groupe depuis longtemps, comment continuez-vous à évoluer avec le temps ? Quelles étaient les principales évolutions que vous souhaitiez apporter au sein de cet album ?
Le principe de cet album était de mélanger tous les éléments qui ont toujours fait d'ANGEL DU$T ce qu'on est. La base c'est qu'on fait de la musique extrême, du hardcore, punk d'une certaine manière. Tu as également quelques moments plus acoustiques, des boucles et des sons amusants, des éléments de production qui s'insèrent dans l'ensemble. C'est ce que l'on a pu écrire de plus corrosif depuis nos débuts. C'était vraiment notre objectif d'avoir ce large spectre de tout ce que l'on peut faire collectivement.
En parlant du line-up, qu'est-ce que cela a changé concrètement d'avoir Nick Lewis, à la batterie et Jim Caroll, à la guitare désormais ?
Jim nous a rejoints il y a deux ans. Et Nick, il jouait dans un groupe nommé DAISY avec lequel on a tourné. Un jour je l'ai appelé : « tu veux venir jammer avec nous ? Tu veux enregistrer des morceaux ? » Je ne crois pas qu'il ait réalisé de suite qu'on allait en faire un album entier. Il habite à Charlotte, il a pris l'avion pour Baltimore et on l'a kidnappé pendant un mois (rires). Quand je l'ai rappelé pour lui demander de nous accompagner en concert il m'a répondu « Je fais partie du groupe maintenant ? » C'était un processus naturel, tu fais de la musique avec des gens avec lesquels tu t'entends bien.
Tu l'as même kidnappé pour venir en Europe, donc.
On l'a emmené avec nous dans le monde entier mec, c'est fou.
Pour en revenir à l'album, dans quelle mesure le titre ''DU$T'' reflète-t-elle ton parcours personnel et celui du groupe ?
C'est une chanson très personnelle pour moi, tout en étant assez représentative du groupe dans son ensemble. On existe dans un contexte précis, qui n'a jamais été facile. Je suis très reconnaissant que les gens nous aient accompagnés pendant tout ce temps, mais les opportunités ne nous sont jamais tombées dessus toutes faites. Cela a toujours été une sorte de bataille. Je vois ma vie de certaines manières et cette chanson dépeint une existence post-apocalyptique avec presque plus personne sur Terre mais dans laquelle tu continues quand même à être perdant, à voir les autres te prendre des choses, encore et encore. J'ai le sentiment d'avoir eu une enfance difficile. Puis tu grandis, tu deviens indépendant mais il y a toujours quelqu'un pour essayer de te prendre quelque chose. Ça peut rendre les gens fous, te pousser à faire des choses que tu ne ferais pas normalement. Voilà ce dont parle cette chanson, et je crois que oui, elle est assez représentative de ma vie. Et par extension d'ANGEL DU$T, qui est une grande part de ma vie.
Tu as également dit que l'album dans sa globalité représentait qui tu étais. Est-ce que c'est quelqu'un que tu ne voulais pas devenir, comme le disent les paroles ?
On a tous ce moment dans nos vies où on se regarde dans le miroir et on n'aime pas ce qu'on y voit. C'est bien d'en avoir conscience pour évoluer vers quelqu'un qui te corresponde davantage. Mais quoi qu'il en soit, ça nous est tous arrivé. Être victime de maltraitance, être violenté, mis de côté... Cela te conduit à des comportements qui ne sont pas normaux, dont tu n'es pas fier. Si tu grandis en étant pauvre tu dois voler, si tu te sens menacé tu deviens un danger pour les autres, une menace. J'aimerais que personne n'ait à se sentir concerné, mais je crois que malheureusement c'est le cas.
Tu penses vraiment que la douleur est nécessaire dans la vie (''Pain Is A Must'', en VO) ?
Si tu aimes vraiment quelque chose et que tu t'y dédies, tu en souffriras. C'est comme le fait de faire de la musique hardcore, passer ma vie sur la route, vivre de pas grand-chose, pas forcément avoir toujours les expériences les plus plaisantes... Encore une fois, je ne veux pas passer pour un ingrat, j'apprécie ma vie actuelle, mais j'ai eu des moments où il a fallu s'accrocher. C'est un peu la même chose si tu es amoureux, que tu aimes ta famille... La mienne a des problèmes, c'est inévitable, et donc il y a de la souffrance. Tu ne vas pas tout envoyer en l'air et simplement t'en aller, donc tu souffres.
Y a-t-il un moment dans ta vie où tu as regretté d'avoir abandonné ton ancien boulot pour te lancer dans la musique ?
Mec, n'importe quelle personne qui se lance là-dedans a des moments où tu te dis : « Merde, est-ce que j'aurais mieux fait de rester plombier ? » Je suivais une formation pour travailler dans le bâtiment. Quand je vois certains amis avec leur famille aujourd'hui, je me dis que ça aurait été plus simple. Mais je ne suis pas venu sur Terre pour vivre dans la facilité, ce n'est jamais ce que j'ai cherché.
Lequel d'entre vous a eu l'idée de la pochette pour l'album ?
C'est Zach Hobbs, le musicien originel d'ANGEL DU$T. Je crois que c'est un génie ce mec. En tant qu'artistes on pratique différents types d'art, mais je dis toujours que c'est un peu un sixième membre du groupe parce que son voyage artistique reflète le nôtre la plupart du temps. Il crée des choses que je trouve folles. Cela ressemble à la chanson que j'écris, la manière dont elle me fait me sentir. Pour l'idée de « Cold 2 The Touch », je pensais à quelque chose de maléfique. Quel genre de monstre Zach va-t-il bien pouvoir inventer ? Et il a sorti l'image du flic. Je n'en n'avais même pas parlé avec lui, mais je me suis dit « Ouais, c'est comme ça qu'on se sent en écoutant l'album ». Le signe de l'argent a toujours été associé au groupe, mais le fait de l'utiliser dans ce contexte... Qu'y a-t-il de plus maléfique et venimeux que l'argent ?

Pour ceux qui vous découvriraient avec cet album, quel serait l'artiste qui a eu un impact sur votre son et vous a convaincu de vous lancer dans la musique ?
Il y en a beaucoup. Je ne crois pas qu'ANGEL DU$T ressemble à du IGGY POP, mais il y a toujours de petits éléments dont on s'inspire, tu vois ? ''Pain Is A Must'' est un bon exemple d'une chanson que tu peux enregistrer avec une guitare plus clean et une voix un peu impertinente à la IGGY. Je mentionnerais également l'énergie de THE STOOGES, que l'on essaie de transmettre nous aussi. Il y a également POISON IDEA, NEGATIVE APPROACH, du rock and roll à la AC/DC et un peu de TERROR, en guise d'influence moderne.
Quand vous écrivez, essayez-vous de vous projeter sur la manière dont les gens vont écouter votre musique ?
Avec cet album, on a beaucoup réfléchi à comment les gens pourraient se comporter en live. On a tous joué dans des groupes de hardcore et tenté d'avoir les réactions les plus folles en concert. Pendant un temps, ANGEL DU$T se préoccupait davantage du côté production. Mais cette fois, on a voulu en revenir à ce qu'on aime, avec l'idée d'une transmission par le live. Quand tu écris un album, tu ne sais jamais comment il va être reçu, mais il n'y a rien de plus cool que d'arriver au moment fatidique et de te dire « Wow, c'est exactement la réaction que j'avais imaginée pour ce passage ».
Tant qu'on parle de votre processus de composition, comment décidez-vous des sujets que vous souhaitez aborder ?
Une fois écrite, c'est la chanson qui te fait ressentir ce qu'elle raconte. C'est la partie du processus qui échappe le plus à mon contrôle. Je me sens auteur-compositeur au fond de mon cœur, mais il y a toujours un instant d'inconnu. Tu es avec le reste du groupe en train de jammer et d'un coup paf : « Cette chanson doit parler de ma souffrance dans la musique, celle-là parle des critiques que j'ai envers l'industrie musicale, celle-ci d'avoir le cœur brisé ». Quand ça vient aussi naturellement, ça résonnera mieux chez la personne qui t’écoute.
L'album contient également plusieurs featurings. Sur quels critères imaginez-vous qu'une telle collaboration sera une bonne idée ?
Je crois qu'on est tous naturellement attirés par des artistes de grande qualité. Ce sont des pairs, des gens que j'estime comme des amis, ou même dont je suis moins proche mais que j'admire... J'ai grandi en écoutant ces gens, j'entends des qualités dans leurs voix. Scott Vogel était une évidence pour ''Pain Is A Must'', je chante sur la souffrance et tout donner pour ce que j'aime. Je n'imaginais personne d'autre que lui, on a tellement de chance qu'il ait accepté de rendre justice à cette chanson. Je n'y réfléchis jamais comme quelque chose de stratégique, mais ce sont simplement des artistes qui m'attirent.
Tu écris en pensant à eux, ou bien tu leur proposes parce que tu penses que la chanson leur ressemble ?
Je dirais que c'est surtout une fois que la musique est là que je commence à imaginer certaines voix. Mais par exemple avec Wes (Eisold, d'American Nightmare, NDLR) sur ''Zero'', c'était l'une des plus belles collaborations que j'ai pu avoir. Il a énormément apporté à l'identité de la chanson, qui est complètement différente de ce que l'on avait écrit au départ.

Avant ANGEL DU$T tu as également été membre de TRAPPED UNDER ICE, le groupe a toujours eu des liens avec TURNSTILE. Dans quelle mesure Baltimore a-t-elle aujourd'hui un impact sur l'évolution de la scène hardcore ?
Nous sommes une communauté, on se soutient les uns les autres. Pour moi, il y a un besoin de faire de grandes choses. Regarder mes pairs sans me dire que j'ai envie d'être meilleurs qu'eux dans ce que je fais, c'est impossible. Je n'ai pas vraiment grandi en ayant une star à laquelle je voulais ressembler mais entouré de potes un peu chelous. Et on voulait simplement se ressembler entre nous. On tire une grande fierté à représenter notre ville. Peu importe où je suis dans le monde, je reste un gars de Baltimore.
Cela fait quelques jours que vous êtes arrivés en Europe pour tourner. Quelles sont les principales différences en terme de public ici, par rapport à ce que tu connais ailleurs dans le monde ?
ANGEL DU$T n'a jamais eu tellement de succès en Europe continentale, on ne vient pas si souvent. On va pouvoir découvrir de nouvelles villes où on n'a jamais joué cette fois, et certaines dans lesquelles on est déjà venus. On avait l'impression qu'il n'y avait pas forcément une grosse attente, mais on a été agréablement surpris à chaque concert jusqu'à présent. On a commencé par Milan et je m'attendais sincèrement à un mauvais concert, ce qui n'est bien sûr pas une bonne chose avant de monter sur scène. Mais au final, c'était génial. Je commence à avoir le sentiment que cela a vraiment du sens de venir jusqu'ici pour nous.
Comment cette tournée avec SPEEDWAY et FEELS LIKE HEAVEN s'est-elle construite ?
Seul SPEEDWAY fait la tournée entière avec nous, FEELS LIKE HEAVEN joue seulement aujourd'hui. Zech (Zechariah Ghosttribe, bassiste du groupe, NDLR) est un grand fan, c'est lui qui nous a conseillé SPEEDWAY. Quand on ne connaît pas les groupes on ne peut pas savoir comment cela va se passer avec les personnes. Je fais ça depuis longtemps et pour être honnête, j'ai de plus en plus de mal avec les egos ou certaines personnalités. Mais là c'est parfait, on a le même goût pour la musique agressive et l'authenticité. Parfois tu rentres chez toi avec l'impression que tu n'a plus envie de partir en tournée, mais en les voyant jouer chaque jour j'ai plutôt le sentiment de ne pas en faire assez. Je ne sais pas s'ils en ont conscience, mais ils m'obligent à en faire toujours plus. Paris fait d'ailleurs partie des villes qui ont vu naître plusieurs groupes qui m'inspirent et me forcent à être meilleur. Je suis sûr que tu les connais, mais je peux citer WORST DOUBT, COLD DECAY, HEADBUSSA. La tendance ces dernières années a été de se tourner vers des choses plus expérimentales ou mélodiques et cela fait un moment que la musique extrême m'a peu inspiré. Voir émerger ces groupes récemment m'a redonné de l'énergie.
Si je te parle de la France, quelle est la première chose qui te vient à l'esprit ?
Je ne sais pas si c'est la meilleure réponse, mais je pense à Benoît (Longueville). C'est le chanteur de COLD DECAY et il organise la soirée aujourd'hui. Il nous a fait appel à mes groupes depuis toujours. L'existence même d'une expérience hardcore dans la manière la plus authentique possible, tu vois ? C'est cool d'être dans un endroit du monde qui n'est pas familier et de te trouver face à des gens qui ressentent la même chose que toi. C'est ce qui m'a convaincu de faire ça au départ, je me sentais différent chez moi, à l'école. Et un jour tu tombes sur ces quelques weirdos qui adorent ce truc, le fait de s'investir dans un mouvement, une culture. Mais je dois aussi dire que ça me fait penser au perroquet, la boisson à base de pastis ! (Rires)
Tu te rappelles de ta première fois à Paris ?
C'était avec TRAPPED UNDER ICE, on avait joué dans un sous-sol. J'en parle souvent, je n'oublierai jamais ce concert. On avait joué 20 minutes, on remercie tout le monde et au moment de partir, ils ont bloqué les portes. La foule a réclamé qu'on joue davantage de chansons. « On connaît une chanson de plus vous la voulez ? » Donc on la joue, et ils réclament encore ! Au bout d'un moment, Graham de DIRTY MONEY (Sayle, aujourd'hui membre de HIGH VIS, NDLR) arrive pour prendre la guitare, et c'est devenu une sorte de grosse fête sans queue ni tête. Tout le monde s'en fichait si ça sonnait n'importe comment (rires).
