29 septembre 2026, 19:50

Karen Dió

Interview


Depuis maintenant près de dix ans, Karen Dió distille son punk-rock punchy et coloré en tant que figure de proue de la scène "Latin Riot Grrrl". La chanteuse a pu éprouver ses chansons lors de longues tournées avec LIMP BIZKIT, dans nos festivals (dont le Hellfest cet été, où elle était d’ailleurs mise en avant au niveau des traditionnelles grandes affiches autour du feu de joie). Après nous avoir fait découvrir « My World », son premier disque sorti fin 2024, la chanteuse ne perd pas son élan et nous propose cette année « Fugaz », un mélange détonnant et varié qui étend encore plus les possibles pour elle, avant de revenir encore plus forte à la conquête de l’Europe en 2027. Nous avons pu échanger avec elle à propos de ce second EP, mais aussi à propos de sa carrière dont le décollage semble imminent !
 

« Fugaz » est sorti il y a quelques jours. Que penses-tu des retours que tu as reçus de la part des fans concernant ces six chansons ?
Karen Dió : En fait, ça a été très positif ! J’étais assez nerveuse pour la sortie parce que je savais que j’amenais des sons différents que les gens n’attendaient peut-être pas venant de moi, mais toujours aussi énergiques. Donc j’étais un peu pensive, mais finalement c’était très positif. Les gens ont vraiment eu l’air d’apprécier voire d’aimer les chansons. D’ailleurs celles dont je n’attendais pas grand-chose semblent être leurs préférées ! C’est très intéressant parce que je ne m’attendais vraiment pas à ce qu’ils aiment la chanson triste, mais ils semblent vraiment aimer "Crawling", ce qui est génial !

C’est vrai que tu ajoutes une vraie diversité à ton son, avec cet EP !
Oui, c’est super cool ! J’ai eu l’impression avec cet EP de pouvoir explorer toutes mes facettes en tant que chanteuse et en tant que compositrice. C’était vraiment bon de faire ça, et je me suis sentie très libre en le faisant, ce qui fait le lien avec "Free Yourself" (rire) ! Je suis très heureuse que les fans aient aimé voir ce côté de ma personnalité aussi !

C’est seulement ton second EP, mais tu représentes le mouvement "Latin Riot Grrrl" depuis pas mal d’années en solo, maintenant ! Est-ce que certaines de ces chansons ont tourné quelques temps avant d’atterrir sur cet EP ?
Oh, à vrai dire elles sont vraiment très fraiches ! J’ai commencé à écrire ces chansons en fin d’année dernière, en novembre et en décembre. Et certaines ont d’ailleurs été finalisées pensant que j’enregistrais l’EP ! C’est vrai que certaines personnes gardent leurs chansons assez longtemps, parfois des années voire une décennie entière, mais pas moi. Ces chansons ont été écrites ces six derniers mois, en gros.


J’ai très récemment appris le sens du mot « Fugaz », qui veut dire "fugace" en français, comme un moment qu’il faut saisir tant qu’on le peut. Pourquoi as-tu décidé d’appeler l’EP comme ça ?
Eh bien, il y a une chanson au Brésil qui s’appelle "Fullgas" (possiblement celle de Marina Lima, ndlr), qui est proche d’un mot portugais, et j’ai toujours beaucoup aimé cette chanson, et ce nom, le mot « Fugaz ». Je l’ai toujours gardé très proche de moi. Et je pense que ces dernières années, en particulier ces derniers mois, beaucoup de choses ont changé très rapidement. J’ai l’impression de vivre des choses au moment où elles sont déjà passées, tout en étant dans le présent moi-même. Le monde avance, mais j’essaie encore de comprendre ce qui vient de se passer, et ce que je viens de vivre. J’ai trouvé que c’était une bonne représentation de ce que je traverse actuellement, parce que tout change si rapidement. J’essaie de comprendre les choses, et c’est aussi bon de savoir que tout passe si rapidement. On doit vraiment être très présents dans ce qui se passe. Et c’est aussi un rappel pour moi-même qu’il faut vraiment que je sois présente dans ma vie, car je n’y arrive pas trop (rire) ! Je réfléchis toujours au futur, et à ce qui va arriver, tout en me plaignant du passé, alors que le présent est vraiment super, surtout ces dernières années ! Je travaille là-dessus, et j’essaie de me concentrer sur ce qui arrive au moment présent, de voir comme les choses sont géniales, et d’apprécier ces moments au lieu de penser à la suite. Donc ça rejoint le sens premier du mot, qui veut dire "bref" et "éphémère", c’est quelque chose qui va très vite. Mais pour moi, la traduction qui a du sens, c’est de le faire coïncider avec ce travail pour m’adapter à ce que j’ai vécu tout en restant présente dans tout.

Ça doit être difficile sachant que tu es tout le temps en tournée, à réfléchir à la date suivante dès l’instant où tu finis un concert !
Oui, cet été a été compliqué (rire) ! Parfois j’arrivais à l’aéroport et il fallait que je passe la douane, on me demandait « D’où venez-vous ? », et j’oubliais parce que j’ai joué à tellement d’endroits (rire) ! Parfois, je disais « Attendez une minute, je dois me souvenir… » (rire) ! Parfois c’est difficile de garder le fil quand on a le cerveau cuit à force de chercher l’équilibre entre le travail, la musique et la détente. C’est parfois un peu chaotique (rire) !


© Amy Shephard | Hopeless Records


Tu avais sorti « My World » fin 2024, et je m’attendais à te voir sortir un album en 2027 ou quelque chose comme ça, mais « Fugaz » est arrivé bien plus tôt. Est-ce que tu as choisi ce format d’EP pour te donner de la flexibilité, afin de sortir de la musique quand tu veux ?
A vrai dire non, l’intention était de garder mon élan, parce que je me suis dit que ce serait vraiment cool. J’avais un agenda tellement rempli avec les concerts que je n’ai pas vraiment eu un long moment pour travailler sur un album, mais j’ai dans l’idée de sortir un album, même si je n’ai pas encore de date. Je pense que la prochaine étape sera d’en sortir un. Et je me sens un peu plus décidée sur comment je veux que ma musique sonne. Les EPs « My World » et « Fugaz » sont différents, même s’ils ne le sont pas au point d’être bizarres l’un à côté de l’autre, mais on peut entendre la différence. Je pense que je suis devenue plus mature depuis « My World ». « My World » avait des restes de la jeune version de Karen, le début de ma trentaine, et « Fugaz » représente mieux le milieu de celle-ci. C’est très intéressant, parce que je me sens aussi plus sûre de ce que j’aime vraiment et de ce que je suis ouverte à essayer avec ma musique. Mais oui, j’ai l’intention de faire un album. Ça va venir, je pense juste que c’est vraiment lié à mon planning, afin de garder de l’élan.

D’ailleurs en parlant d’élan, tu vas sortir une compilation des deux EP sur CD et vinyle en novembre !
C’est vrai ! J’ai hâte ! Je pense que ce sera un beau cadeau pour mes fans et pour les gens qui aiment vraiment ma musique. Surtout parce que je n’ai jamais sorti de vinyle ! Quand on a parlé de faire ça, de combiner les deux en physique, j’ai trouvé que c’était une super idée, et j’ai vraiment hâte que ça sorte !

Pour parler des chansons de « Fugaz » plus en détail, j’ai beaucoup aimé "Free Yourself", que tu as jouée au Hellfest avant sa sortie je crois…
Correct, je l’ai jouée !

Comment te sens-tu avant de jouer une chanson que personne ne connait encore devant un public ?
C’est effrayant, mais d’une manière positive, parce qu’on ne sait jamais comment les gens vont réagir. Et en même temps, je suis aussi très nouvelle pour tous ces pays. Je n’ai pas l’impression qu’ils sachent toujours qui je suis. Donc quand je suis sur scène, je me dis toujours « OK, c’est ma première fois avec ces fans, et ils ne connaissent aucune chanson. » C’est d’ailleurs le cas la plupart du temps ! Donc c’est super cool. C’est juste une autre chanson pour leur montrer qui je suis, et je pense que le fait de la jouer au début du concert me permet de me présenter d’une belle manière avec "Free Yourself" !  C’est une invitation à s’amuser, on va tous vivre ce concert pour un petit moment, donc créons un lien ! Donc je suis un peu nerveuse et je me ferme un peu, mais je suis aussi enthousiaste parce que j’aime ces chansons. Je suis vraiment fan de mes nouvelles chansons, je trouve que c’est une vraiment bonne représentation de qui je suis actuellement. Et c’était très fun de jouer "Free Yourself", les retours étaient très positifs. On a joué cette chanson à un festival appelé "Rock Factor", et les gens ont adoré cette chanson ! C’est aussi le moment où je vois comment les gens se comportent en écoutant les chansons, pour qu’on sache où les mettre dans la setlist. C’était très positif honnêtement !


Cette chanson a l’air d’avoir marqué pas mal de monde, au point de voir des tatouages du titre de la chanson se faire. Quel serait ton conseil pour que les gens se libèrent ?
C’est difficile, parce que je pense que pour que les gens puissent se libérer, il faut qu’ils soient prêts. C’est un travail à effectuer eux-mêmes. C’est d’ailleurs quelque chose que j’essaie de faire au quotidien. Pour se libérer, ils doivent se détacher de beaucoup de choses, à commencer par leurs propres egos. Pour qu’ils se libèrent, je pense que la première chose à faire, c’est de travailler là-dessus, et c’est un voyage personnel, mais que je recommande vivement. Comme je le disais, je ne suis pas parfaite sur ce point, mais ça fait du bien de laisser les choses être comme elles sont. Il ne faut pas trop s’attacher à quoi que ce soit, ni à l’image qu’on souhaite donner, ou ce genre de choses. Mais, oui, en gros, il faut travailler sur soi-même.

"Choke" fait également partie de mes chansons préférées. De qui parles-tu dans ses paroles ?
Je pense vraiment aux gens qui m’ont harcelée, et qui ont dit des choses infondées sur moi sans raison. Tu sais, chacun a sa propre histoire, et a eu son de gens qui les ont menés où ils sont en gros. J’aime juste réfléchir à ça et à dire à ces harceleurs de s’étrangler sur leurs propres mots. Je ne suis pas le genre de personne à se venger réellement. Je ne joue pas à ce jeu là, je préfère créer mes chansons, et quelque part, c’est un peu comme une vengeance pour moi. Mais en gros, ces paroles parlent des gens qui ont dit de la merde pour moi sans qu’ils n’aient de bonne raison. S’ils veulent le faire, je ne vais pas rentrer dans leur jeu, je vais les laisser s’embourber dans leurs propres mots.

Et puis maintenant, tu as des milliers de fans de ton côté, ce qui est plutôt cool !
Oui, c’est vrai ! Mais il y a toujours quelqu’un qui essaie. J’ai beaucoup travaillé ces dernières années pour ne pas prendre les choses aussi personnellement ou sérieusement. Cependant, il y a toujours quelqu’un qui essaie de nous tirer vers le bas. Mais bon, je peux écrire des paroles sur eux, donc parfois ce n’est pas grave, c’est même une plutôt bonne source d’inspiration (rire) !

"Rat Race" sort beaucoup des sentiers battus en termes de son, avec une énergie dansante à la GOSSIP. Comment sais-tu que tu vas garder une idée comme ça pour une chanson ?
Oui, "Rat Race" est une chanson très particulière, mais aussi très fun, parce qu’en gros, quand j’écrivais les chansons, j’ai dit à mon mari que je voulais sonner punk, mais que je voulais aussi danser. Puis on a regardé toutes les influences que j’aime le plus. Par exemple, un des groupes dont je suis une grande fan s’appelle DEATH FROM ABOVE, et je voulais aller vers ce type d’ambiances. Il y avait aussi les B-52s, qui ont aussi ce côté dansant, et donc je suis aussi une fan. Il y a quelques jours, on m’a aussi dit un truc que je n’avais pas réalisé, mais avec lequel je suis d’accord : je sonne un peu comme les groupes de punk suédois comme VIAGRA BOYS ! Ce n’était pas une influence directe, mais c’était carrément dans mon inconscient. Donc je visais ça : punk, mais dansant. C’était l’idée derrière cette chanson, et c’était une chanson très fun à faire, parce que je veux vraiment travailler plus souvent la basse dans toutes mes chansons. Matt (Bigland, avec qui elle a co-produit l’album, ndlr) a réussi à trouver cette super ligne de basse sur "Rat Race", puis on a refait la chanson environ mille fois, jusqu’à en avoir une version finale. C’était super de voir comment la chanson a tourné, et je dois dire que c’est une de mes préférées ! Je suis obsédée par cette chanson. D’ailleurs c’est un peu embarrassant, mais parfois je prends le train pour aller au boulot, et on m’a déjà surprise à écouter "Rat Race" (rire) !


​Quelle chanson de « Fugaz » correspondrait le mieux à ton humeur aujourd’hui ?
Probablement "Rat Race", tout le temps. Je pense que les paroles correspondent vraiment à mon énergie en ce moment. A vrai dire, que ce soient les paroles ou la musique, tout correspond à mon énergie !

Après avoir joué avec LIMP BIZKIT l’année dernière puis au Hellfest et dans de nombreux festivals en France, on dirait que le public d’ici commence à t’apprécier !
A vrai dire oui, j’espère en tout cas !

Qu’as-tu pensé de ces concerts, de ton côté ?
J’ai trouvé que tous les concerts français étaient vraiment bons ! Le Hellfest en particulier était super et chaud ! Je pense que c’est un pays très important pour moi. C’est marrant parce que de temps en temps on me dit « Viens en France ! », « Mais j’y étais il y a deux mois ! » (rire) ! C’est vraiment sympa, parce qu’ils veulent que je revienne. Il faut vraiment que je fasse une tournée européenne en tête d’affiche. J’espère le faire très bientôt ! Mais oui, j’adore les Français. J’aimerais vraiment passer plus de temps en France, car je n’ai pas encore pu explorer le pays, voir les gens et la magnifique culture que vous avez. J’adore la France et j’espère revenir bientôt ! Probablement l’année prochaine…

Au Hellfest, nous avions brièvement parlé de la nouvelle scène Riot Grrrl qui se développe avec toi bien entendu, mais aussi LAMBRINI GIRLS, AMYL & THE SNIFFERS, DREAM NAILS, NOVA TWINS, SCENE QUEEN et bien d’autres. Selon toi, qu’est-ce qui a changé pour permettre plus de représentation féminine dans la scène punk rock ?
Eh bien les gens ne peuvent plus nous ignorer. On a toujours été là, et il était temps qu’on nous remarque ! On a toujours été là, mais je sentais que personne ne nous donnait l’occasion de nous exprimer. Et grâce aux réseaux sociaux, on a eu une scène qu’on n’avait jamais eu auparavant. Twitter est parfois un site horrible, mais ça peut aussi être génial et donner l’opportunité à chacun de s’exprimer. J’ai l’impression que ça a changé l’opinion des gens, de voir tous ces groupes géniaux sur les réseaux sociaux et sur Internet. Nous avons enfin l’occasion d’être sur scène avec les groupes de mecs ! Mais oui, nous avons toujours été là. Je suis juste heureuse que nous recevions enfin la reconnaissance qu’on aurait toujours dû avoir.

C’est vrai qu’on se souvient par exemple de Courtney Love qui s’exprimait librement dans les années 1990, mais que tout le monde réduisait au silence.
Oui, exactement, et aujourd’hui on ne peut plus nous ignorer, c’est génial ! J’ai aussi l’impression, dieu merci, que les humains évoluent. On devient moins sexistes, etc. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a aucun sexisme, on peut toujours s’améliorer comme société, en particulier dans la scène musicale, mais maintenant on ne peut plus nous ignorer. C’est génial de voir non seulement les femmes, mais aussi la communauté queer être reconnue dans toute la scène ! J’ai aussi l’impression que le festival d’Olivia Rodrigo (Daisy Chains Field, qui a eu lieu le 29 août dernier, ndlr) était une très bonne manière de le montrer. Je n’ai pas pu le voir de mes propres yeux, mais de ce que j’ai vu en ligne, c’était super de voir comment les femmes peuvent organiser un festival avec des groupes dirigés par des femmes et des queers, et de les voir faire ce qu’elles font de mieux. Ça avait l’air d’un environnement sûr et positif. C’est comme ça qu’on veut se sentir soutenues, dans un espace sûr. C’est vraiment super de voir ce genre d’idées de festivals ! J’espère qu’il y aura plus d’endroits comme ça. Certains festivals en Angleterre ont d’ailleurs été super à voir, on y voit beaucoup de gens de la communauté queer et de femmes travailler backstage ! C’est vraiment super de voir ça évoluer, en tout cas pour moi qui viens du Brésil, où ce sont surtout les hommes qui font ça. Je ne sais pas trop comment ça a évolué récemment, parce que je n’y vis plus depuis bientôt cinq ans, mais depuis que j’ai emménagé en Angleterre, et que je vois comment sont gérés les festivals ici, et combien les femmes et les membres de la communauté queer y sont intégrés, je trouve ça génial et rafraîchissant ! Mais pour revenir sur la musique, je pense qu’il n’y a plus de moyen d’ignorer que nous sommes là. Si on ne nous offre pas la scène, on créera notre propre scène !
 

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