
Plus de trente ans après ses débuts dans l’underground suédois, AMON AMARTH continue de faire vivre son univers avec une passion intacte. À l’occasion de la sortie de « The Allfather Awakens » le 2 octobre dernier, Johan Söderberg revient sur la conception de ce nouvel album, l’apparition inattendue d’un premier véritable morceau acoustique, les ambitions scéniques toujours plus importantes du groupe et les défis que représente une carrière internationale. Entre fidélité à son identité et envie de se renouveler, AMON AMARTH poursuit sa marche en avant sans jamais renier ses racines.
Les quatre singles extraits de « The Allfather Awakens » que vous avez préalablement dévoilés à sa sortie ont reçu un accueil très enthousiaste. Certains ont d’ailleurs toutes les caractéristiques de futurs classiques d’AMON AMARTH avec des refrains fédérateurs, une énergie immédiate et cette capacité à être repris en chœur par le public. Pour cet album, vous avez adopté une méthode particulière durant l’enregistrement en travaillant morceau par morceau. Est-ce une nouvelle approche pour le groupe ?
Johan Söderberg : Pendant longtemps, nous enregistrions d’abord toutes les batteries de l’album, puis toutes les guitares, ensuite les basses et enfin les voix. Aujourd’hui, nous préférons terminer complètement une chanson avant de passer à la suivante. Nous avons commencé à travailler ainsi à l’époque de "Berserker" et nous avons immédiatement trouvé cela beaucoup plus efficace. Tout le monde reste impliqué en permanence. Avant, par exemple, le chanteur pouvait devoir attendre plusieurs semaines avant de commencer à enregistrer. Désormais, chacun participe pratiquement tout le temps. Et surtout, nous aimons être tous réunis au studio. Nous ne fonctionnons pas comme un groupe où chacun vient enregistrer seul avant de disparaître jusqu’à la session suivante. Nous voulons échanger des idées, discuter des arrangements, proposer des modifications au fil de l'eau ou à la dernière minute. Cette dynamique collective est très importante pour nous.
Cela signifie que les chansons sont déjà totalement terminées lorsque vous entrez en studio ?
La plupart du temps, oui. Les morceaux sont pratiquement achevés avant les sessions d’enregistrement. Mais il y a toujours des détails qui évoluent. Un arrangement, une transition, un riff ou une mélodie peuvent encore être ajustés au dernier moment. Et puis, il y a parfois des exceptions….
Tu fais sans doute référence au titre qui donne son nom à l’album, « The Allfather Awakens » ?
Exactement. À l’origine, cette chanson ne devait même pas figurer sur le disque. Nous avions déjà une sélection de morceaux qui nous paraissait solide, mais notre producteur, Jacob Hansen, avait le sentiment qu’il manquait quelque chose. Il adorait l’album, mais il trouvait qu’il n’y avait pas de chanson vraiment directe, plus simple dans sa construction. Il recherchait LE morceau « stadium rock », comme il le surnomme (rire). Pas dans un sens commercial, mais plutôt dans l’idée d’une chanson capable de toucher immédiatement le public. À ce moment-là, Olavi (Mikkonen, guitare) avait quelques riffs qu’il n’avait encore jamais fait écouter à personne. Il les a présentés à Jacob, qui a immédiatement réagi en disant : « Voilà exactement ce qu’il manque à cet album. » Nous avons donc commencé à construire le morceau directement en studio.
L’histoire du rock est remplie de chansons devenues légendaires alors qu’elles avaient été écrites dans l’urgence, reléguées à des B-sides ou mises de côté pour plus tard. On pense en premier lieu à "Paranoid" de BLACK SABBATH notamment, composé à la dernière minute parce qu’il manquait un titre à l’album...
Oui, et ce qui est amusant, c’est que cela peut aussi être un peu frustrant (rire). Nous avons travaillé pendant des mois sur certaines chansons de l’album. Nous les avons analysées dans les moindres détails et puis soudain arrive un morceau que nous assemblons presque spontanément en studio, et il finit par être aussi bon, voire parfois meilleur, que ceux sur lesquels nous avons passé des mois (rire). La musique a parfois quelque chose de mystérieux. Certaines idées semblent naturellement fonctionner sans qu’on puisse vraiment l’expliquer. J’ai moi-même été surpris du résultat final.

« Upphaf » constitue probablement la plus grande surprise du disque. Comment est née cette chanson ?
C’est assez incroyable parce que la mélodie principale existe depuis très longtemps. Olavi l’a en tête depuis 1998. Nous avons toujours évoqué l’idée d’écrire un morceau acoustique, mais pour une raison ou une autre, nous n’avons jamais pris le temps de le faire. À l’origine, il avait enregistré une démo très complexe et la reproduire en studio aurait demandé énormément de travail. Nous avons alors décidé de simplifier l’approche. Une guitare jouerait les accords, une autre la mélodie principale, puis nous avons construit progressivement l’ambiance avec les arrangements orchestraux autour. Lorsque nous avons essayé cette version, le titre a pris tout son sens.
Le résultat est très réussi. Penses-tu que cela ouvre la porte à davantage d’expérimentations à l'avenir ?
Je peux imaginer enregistrer d’autres morceaux acoustiques ou même utiliser certains instruments que nous n’avons encore jamais explorés. Mais cela restera quelque chose d’occasionnel. Nous ne voulons pas modifier profondément l’identité d’AMON AMARTH. Nous avons construit notre univers pendant près de trente ans et nous savons ce qui définit notre musique. En revanche, intégrer une chanson différente de temps en temps est une excellente manière de rester créatifs et de continuer à nous surprendre nous-mêmes.
Je vois bien le public chanter ce morceau un peu à la manière de « The Bard's Song » de BLIND GUARDIAN...
(rire) Peut-être ! Ou tout le monde quittera la salle à ce moment-là ! Nous verrons bien. Nous espérons que le public s'appropriera cette chanson. C'est même l'objectif. Si les gens la chantent avec nous, alors nous aurons réussi exactement ce que nous avions imaginé.
En revanche, vu la loyauté de vos fans, je ne pense pas qu’ils sortiront de la salle…
Et nous en sommes extrêmement reconnaissants. Certains fans nous suivent depuis des décennies. D'autres traversent parfois des continents entiers pour assister à plusieurs concerts pendant la même tournée. C'est quelque chose d'assez incroyable lorsqu'on y réfléchit. Nous avons la chance d'avoir construit une relation très forte avec notre public. Et nous savons que rien de tout cela ne doit être considéré comme acquis.
Même si l’album n’est pas présenté comme un véritable concept album, il existe un lien évident entre les différentes chansons.
Le seul véritable concept album que nous ayons réalisé reste "Jomsviking", parce qu’il racontait une histoire continue du début à la fin. Cette fois, chaque chanson possède son propre récit. Mais elles sont toutes reliées par une même figure centrale : Odin. Je pense que Johan (Hegg, chant) apprécie beaucoup ce genre d’approche. Cela lui donne un fil conducteur pour développer ses textes. Les morceaux sont indépendants, mais ils partagent la même source d’inspiration.
La pochette met justement en scène Odin sacrifiant son œil afin d’obtenir la connaissance. Peut-on y voir une métaphore des sacrifices liés à une vie consacrée à la musique ?
D’une certaine manière, oui. Nous passons beaucoup de temps loin de nos familles lorsque nous sommes en tournée. Il faut accepter certaines contraintes. Mais honnêtement, je ne le vis pas comme un sacrifice très lourd. J’adore être sur la route. J’adore écrire de la musique. J’adore cette vie. Alors même s’il existe forcément des renoncements, je n’ai jamais eu l’impression de devoir abandonner quelque chose que j’aimais davantage.

Le fait que ta femme évolue également dans le même univers que toi doit aussi faciliter les choses ? (nrd : Johan est marié avec Kim Dylla ex-Vulvatron de GWAR, actuelle chanteuse de CRUACHAN et aussi couturière des stars puisqu’elle fait les costumes de scène de MACHINE HEAD, HELLOWEEN et bien d’autres).
Elle comprend parfaitement ce que représente cette vie. Elle connaît les tournées, les festivals, les périodes de promotion et toutes les contraintes liées à une activité artistique. Cela facilite énormément les choses.
Échangez-vous régulièrement sur vos projets respectifs ?
Tout le temps. J’ai mon studio directement dans la maison, donc elle entend souvent ce sur quoi je travaille. Je lui fais régulièrement écouter des morceaux et je lui demande ce qu’elle en pense. Elle fait exactement la même chose avec ses créations. Nous partageons beaucoup de choses à ce niveau-là.
AMON AMARTH est coutumier des tirages et séries limitées de ses albums, en de multiples versions. Sais-tu combien en ont été faites de celui-ci ?
Je ne connais pas le nombre exact. Il y a plusieurs éditions, différentes couleurs de vinyles et des coffrets collectors. La plupart de ces idées viennent directement du label. (selon nos recherches une bonne vingtaine de supports semblent avoir été pressés et édités NdlR).
Es-tu toi-même collectionneur ?
J’écoute encore beaucoup de vinyles, mais je ne suis pas un grand collectionneur. Je n’achète pas plusieurs exemplaires du même album simplement parce qu’ils existent dans différentes couleurs. Et surtout, je n’ai plus beaucoup de place disponible chez moi (rire). Mais j’aime l’idée de choisir un disque, de le poser sur la platine et de l’écouter dans son intégralité. Lorsque j’utilise mon téléphone, il m’arrive de changer de chanson au milieu d’un morceau. Avec un vinyle, on prend davantage le temps d’écouter l’album comme un ensemble. Et je pense que c’est encore la meilleure manière de découvrir une œuvre.
Qui dit AMON AMARTH, dit scénographie… Quels ont été les axes de travail de votre nouvelle production ?
D'élaborer quelque chose de totalement nouveau en changeant pratiquement tous les éléments principaux de la production. Le support de batterie que nous utilisions depuis plusieurs années disparaît, par exemple. Nous avions envie de renouveler complètement l’apparence du show.

Plus les salles deviennent importantes, plus les possibilités semblent nombreuses.
C’est vrai. Et notre principale source d’inspiration reste IRON MAIDEN. Quand nous étions adolescents et que nous les avons vus sur scène, cela nous a profondément marqués. Ils ne se contentaient pas de jouer des chansons. Ils proposaient un véritable spectacle, avec des personnages, des décors et des changements d’ambiance permanents. Cela a toujours été une référence pour nous.
Même si aujourd’hui les tournées reposent davantage sur les écrans LED qu’autrefois ?
Pendant longtemps, j’étais assez sceptique vis-à-vis des écrans. J’aimais beaucoup l’approche plus traditionnelle d’IRON MAIDEN, avec de véritables décors physiques. Mais nous avons utilisé des écrans LED lors de notre tournée avec DETHKLOK et mon avis a changé. Tout dépend de la manière dont ils sont utilisés. Je n’aime pas lorsqu’ils diffusent constamment des vidéos en mouvement qui détournent l’attention du groupe. En revanche, lorsqu’ils servent de décor dynamique, avec seulement quelques animations discrètes, cela fonctionne très bien. Et l’intérêt est évident : il devient possible de transformer complètement l’ambiance visuelle d’une chanson à l’autre.
Lorsque l’on voit des artistes comme Bruce Dickinson continuer à se produire avec autant d’énergie après des décennies de carrière, cela pousse forcément à réfléchir au temps qui passe. Penses-tu parfois à cela ?
Être encore là dans vingt ans me semble encore un peu difficile à imaginer (rire). Mais dans dix ans, pourquoi pas. Ce qui me surprend le plus aujourd’hui, c’est la vitesse à laquelle le temps passe. Lorsque je regarde dix ans en arrière, j’ai l’impression que c’était hier. Tant que nous aurons envie de monter sur scène et que nous serons capables de proposer de bons concerts, je ne vois aucune raison de nous arrêter.
La France est devenue l’un de vos marchés les plus solides. Vous jouez dans des salles comme le Zénith. Ressentez-vous cette progression ?
La France a toujours été très importante pour nous. Le soutien du public français est incroyable depuis longtemps et nous avons effectivement vu notre audience grandir au fil des années. Le Zénith est déjà une salle immense lorsqu’on pense aux endroits où nous jouions à nos débuts.
Existe-t-il encore des pays que vous aimeriez davantage explorer ?
Le Japon, sans hésiter. Nous n’y sommes allés jouer que quelques fois en plus de trente ans. À chaque visite, l’accueil est formidable. Le public est fantastique. Mais ensuite nous devons souvent attendre plusieurs années avant d’y retourner. J’aimerais vraiment que nous puissions nous y produire plus souvent.
Justement, lorsque vous partez au Japon ou en Australie, pouvez-vous emporter toute votre production ?
Malheureusement, nous devons généralement réduire une partie du show. Les coûts de transport peuvent devenir énormes. Mais comme je te le disais, la nouvelle scénographie devrait nous permettre de nous déplacer plus facilement.
Pourtant, vous avez déjà envoyé votre célèbre drakkar en Australie...
Nous l’avons placé dans un conteneur pendant près d’un mois pour le faire voyager jusque-là. À ma connaissance, c’est probablement le seul drakkar viking qui n’ait jamais atteint l’Australie (rire) !
