
Il y avait quelque chose de particulier à retrouver JUDAS PRIEST à Bordeaux en cette soirée du 15 septembre. Quelques semaines seulement après un été durant lequel les incendies ont profondément meurtri la région, tandis que les Girondins de Bordeaux, monument du patrimoine sportif local, continuent de vivre dans l’incertitude quant à leur avenir, cette soirée de heavy metal avait presque valeur de parenthèse. À l’Arkéa Arena, un public nombreux, venu de toute la région, mêlait plusieurs générations : ceux qui ont découvert le PRIEST sur vinyle lorsque le groupe bâtissait les fondations du genre, ceux arrivés avec « Painkiller » ou « Turbo », et les plus jeunes venus vérifier pourquoi, plus de cinquante ans après ses débuts, le nom JUDAS PRIEST continue d’être inscrit sur l’étiquette des grands crus du metal.
Si ce "Faithkeepers Tour" est censé embrasser 50 ans de carrière des métallurgistes anglais, l’ambiance dans l’Arena, qui se remplit petit à petit avant d’afficher complet, est résolument 70’s, mobilisant en fonds sonore des standards de STEPPENWOLF, LED ZEPPELIN ou encore le trop rare "I’m Going Mad" de SCORPIONS.
Et puisque nous sommes à Bordeaux, parlons justement de millésimes. A 20h45 précises, après un "War Pigs" en guise de mise en bouche, la dégustation commence sans période d’aération avec "You’ve Got Another Thing Comin’", "Metal Gods" et "Breaking The Law". Trois titres, trois bouteilles, sorties d’une cave parfaitement connue, dont on pourrait croire avoir épuisé depuis longtemps les arômes, mais qui conservent sur scène une attaque franche et immédiatement reconnaissable. Le plaisir est ailleurs : dans cette capacité à faire chanter ensemble plusieurs générations sur des morceaux devenus des standards.

Mais les amateurs de vieux crus attendaient surtout que le sommelier descende quelques marches supplémentaires dans la cave. "The Ripper" et surtout "Victim Of Changes", annoncent le millésime 1976 de « Sad Wings Of Destiny » que JUDAS PRIEST débouche. Une cuvée plus sombre, plus complexe, aux arômes durcis, de guitares jumelles et de heavy metal encore en fermentation. Instantanément reconnaissable à son attaque tranchante (et flanqué pour l’occasion d’une inédite ligne de basse en intro) "The Ripper" démontre toute l’influence du PRIEST et un certain Steve Harris n’a pas dû être insensible à l’époque à une thématique largement reprise dans « Killers » cinq ans plus tard. "Victim Of Changes" possède cette longueur en bouche caractéristique des grandes bouteilles : près d’un demi-siècle après sa mise en cave, la chanson n’a rien perdu de sa puissance ni de son étrangeté. Un peu plus tard, "Delivering The Goods" et "Hell Bent For Leather” permettent de goûter au millésime 1978 de « Killing Machine », plus sec, plus direct, avec ce goût d’acier qui annonce déjà la grande cuvée « British Steel ». "Steeler", justement, vient rappeler combien le cru 1980 reste structurant dans l’histoire du groupe.
La dégustation ne se limite pourtant pas aux réserves anciennes. "The Sentinel" conserve toute la noblesse métallique de « Defenders Of The Faith », "Desert Plains" offre une respiration majestueuse avant que "Turbo Lover" n’assume sans complexe les notes synthétiques et brillantes des années 1980. JUDAS PRIEST prend également soin de servir ses cuvées récentes : "Lightning Strike" et "No Surrender", issues de « Firepower », puis "Panic Attack", tiré de « Invincible Shield », démontrent que la maison ne vit pas uniquement sur son stock patrimonial. Lorsque surgit enfin "Painkiller", la dégustation change brutalement de degré alcoolique : batterie martiale, guitares lancées à pleine vitesse et ce chant qui demeure l’une des signatures les plus immédiatement identifiables du heavy metal.

Le rappel avec "Electric Eye", "Hell Bent For Leather" et "Living After Midnight" finit de transformer le concert en visite guidée d’une cave exceptionnelle. Aucun goût de bouchon, donc, dans cette soirée bordelaise (à l’exception peut-être d’une toute petite baisse de rythme au moment de l’enchainement "Lightning Strikes"/"Turbo Lover", mais au contraire un excellent condensé de ce que JUDAS PRIEST peut conserver de meilleur lorsqu’il sait faire vieillir ses grands crus.
Et si musicalement le show est donc au top, avec une playlist de renom, rendons grâce aussi à Rob Halford, particulièrement en voix, au duo Faulkner/Sneap toujours aussi altruiste et à une section rythmique inébranlable. Visuellement, les écrans géants assurent une grande immersion au public et participent au plaisir général. Un public qui, en plus d’avoir répondu à l’invitation, rugit de plaisir à chaque morceau, comme pour montrer que désormais, à Bordeaux, c’est sur la rive droite que le spectacle se joue avec des clameurs qui ont dû être entendues jusqu’aux Quinconces !
Cette tournée porte un nom qui résume finalement assez bien l’enjeu : "Faithkeepers", les gardiens de la foi. Car il est ici question de transmission autant que de nostalgie, d’un métal que l’on reçoit avant de le transmettre à son tour. Dans Conan le Barbare de John Milius, le père montre à son fils l’acier de son épée et lui enseigne que, dans un monde incertain, il reste au moins une chose à laquelle se fier (« This you can trust. »). Plus de quarante-cinq ans plus tard, JUDAS PRIEST semble adresser le même message aux nouvelles générations : l’acier est devenu metal, mais la foi, elle, demeure.
Photos © Anthéa Bouquet (sur la date de Lyon) - Portfolio
