13 octobre 2026, 17:34

BRAT

Interview Liz Selfish


Nouvelles stars du metal extrême, BRAT proposent un mélange absolument inédit : le bimboviolence ! En seulement six ans, le quartette de la Nouvelle Orléans s’est en effet extirpé du bayou avec un grindcore/death metal rose bonbon au total opposé de la tendance du genre, encourageant de nombreuses formations à s’assumer et à se montrer moins sérieuses. Pourtant, le groupe mené par Liz Selfish (chant) et Brenner Moate (guitare) n’est pas là que pour rigoler, et des messages engagés et des riffs absolument exceptionnels se cachent derrière la façade humoristique, comme l’avait montré leur premier album « Social Grace », mais comme le montre encore plus leur nouveau disque : « Manslayer ». Celui-ci, dont les paroles ont cette fois été intégralement écrites par Liz Selfish, évoque les souffrances quotidiennes communes à toutes les femmes, et invente une vengeance purement death metal à travers un personnage : la « Manslayer ». Nous avons pu nous entretenir avec Liz Selfish à l’occasion de la sortie de ce disque ultra attendu !
 

« Manslayer » est sorti il y a quelques jours, et il change tout ce que vous aviez fait pour l’écriture de « Social Grace » auparavant. Cette fois, tu as écrit toutes les paroles, et vous avez eu de vraies sessions d’enregistrement pour tout l’album, plutôt que plusieurs sessions. Ça doit être très spécial pour toi de voir sortir cet album !
Liz Selfish : Oui, complètement ! On est très fiers de cet album, et on est très heureux qu’il soit sorti pour la consommation. Et effectivement, le processus de création et d’enregistrement était très différent de ce qu’on a fait pour le premier disque. On a l’impression d’avoir un peu évolué et d’avoir gagné en expérience !

Vous avez été propulsés en première ligne de la scène death metal & grindcore. Que les fans de death old-school l’acceptent ou non, vous êtes avec FROZEN SOUL, SANGUISUGABOGG et STABBING l’un des groupes fers de lance du style aujourd’hui. Est-ce que cette croissance soudaine a ajouté de la pression pour « Manslayer », ou est-ce que ça a juste confirmé que vous faisiez les choses comme il le faut ?
Oui, je pense qu’on fait déjà les choses bien, de ce côté-là. On est en bonne compagnie avec ces groupes, ils sont tous incroyables ! J’ai l’impression qu’on a été accueillis à bras ouverts, en particulier par les fans plus anciens du style. J’imagine que c’est parce que le style que nous jouons est beaucoup plus old-school !

Cet album a un parti pris très clair : une face A qui montre l’oppression que les femmes subissent dans leur vie de tous les jours, et une face B qui parle de la rage féminine, et de la vengeance.
Merci beaucoup ! Je voulais vraiment que ça marche comme ça, et que ça s’enchaîne presque comme l’histoire d’origine d’une super vilaine, où les choses s’accumulent jusqu’à un point de rupture, qui voit celle-ci craquer et devenir l’agresseur en se concentrant sur sa vengeance.

Quelles ont été tes inspirations ? J’imagine que ça inclut ton expérience en tant que femme ?
Oui, je voulais vraiment amener ce côté "bimbo-violence" qu’on avait inventé pour notre premier album, qui englobe notre marque et notre son, parce que c’est un peu varié en termes de genre, mais au niveau des paroles, car ça ne se ressentait pas dans notre musique. Donc je voulais amener ça dans cet album, et y inclure ma perspective en tant que femme. Et j’ai été très inspirée par des chansons de country, car les chanteuses de ce style musical ont souvent écrit de magnifiques histoires de femmes qui se vengent. J’ai toujours eu l’impression que c’était un ressort scénaristique très utilisé dans la country, mais qui se marierait bien au metal. J’ai donc voulu amener ça, et ça m’a beaucoup inspiré. Certains albums de CARCASS ont été une autre grosse source d’inspiration au niveau du langage que j’utilise, car ils ont utilisé beaucoup de langage clinique, et de termes médicaux. Il y avait des mots que je n’avais jamais entendus avant de lire leurs paroles, et j’ai voulu incorporer ça à certaines de nos chansons.


J’ai lu que tu avais été inspirée effectivement par Carrie Underwood, Miranda Lambert, et j’imagine Dolly Parton dans une certaine mesure. Qu’est-ce qui t’a le plus inspirée dans leur écriture ?
J’aime beaucoup l’aspect "conteur" de la country. On y peint une image que l’on peut presque voir ou vivre, et on y crée des personnages presque tangibles. J’ai l’impression que parfois dans le metal, on a beaucoup de violence pour la violence, et j’aime vraiment avoir une histoire derrière… Même si on peut aussi retrouver de la violence pour la violence sur l’album (rire) ! Mais oui, j’aime que cette narration, je pense que ça rend les choses plus intéressantes.

« Manslayer » pourrait presque être une réponse à certains albums de CANNIBAL CORPSE !
Oui, totalement ! J’aime beaucoup CANNIBAL CORPSE, et cette écriture est aussi inspirante ! Ma perspective prend peut-être un point de vue, j’imagine.

Le thème principal de l’album parle de rage féminine, et de vengeance. Et j’ai trouvé que la chanson "Aileen Wuornos" le résumait bien. D’ailleurs, elle a été remise en lumière dans la série « Monster: The Lizzy Borden Story » sur Netflix il y a quelques semaines.
Je n’ai pas encore eu la chance de regarder la série, mais j’en ai entendu parler.

La série montre qu’elle a effectivement commis des meurtres, mais aussi les horreurs qu’elle a subies avant ceux-ci. Mais j’ai trouvé le contraste avec Ed Gein dans la saison précédente frappant. Lui a été épargné malgré tout ce qu’il a fait, tandis qu’elle a été condamnée plusieurs fois à mort…
Oui, c’est vraiment une histoire sombre. Bien entendu je ne promeus pas le meurtre de qui que ce soit, mais oui, il y a un aspect antihéroïque chez Aileen Wuornos. J’ai trouvé que de commencer l’album par cette chanson avait du sens, parce qu’on a cette belle intro qui contient également sa voix, mais elle représente vraiment le thème général de l’album. Les choses s’enchaînent, et à un moment, elle craque et elle cherche à se venger. On commence là-dessus, puis on voit d’autres exemples de ça, mais on a trouvé que ça allait bien pour illustrer ce tournant.

La rage féminine et les inégalités sont devenues de plus en plus visibles avec un nouveau mouvement "riot grrrl" qui est de plus en plus mis en avant, avec LAMBRINI GIRLS, AMYL & THE SNIFFERS, SCENE QUEEN, MANNEQUIN PUSSY, NOVA TWINS et de nombreux autres groupes que nous écoutons tous au quotidien. J’ai l’impression que dans votre propre style, vous faites aussi partie de ce mouvement avec BRAT. Que penses-tu de ce changement de la scène ?
Tous ces groupes sont vraiment géniaux ! Merci beaucoup ! A vrai dire, je suis vraiment embêtée car AMYL & THE SNIFFERS vont bientôt jouer par chez nous, mais on sera en tournée. Je suis dégoutée de louper ça ! Mais tous ces groupes sont très cool et excitants, je suis une très grande fan de toutes ces formations. C’est un honneur d’être inclus dans cette catégorie !


© Vanessa Valadez | Prosthetic Records


Selon toi qu’est-ce qui a changé depuis les années 2000 où les producteurs réduisaient Courtney Love au silence quand elle dénonçait Harvey Weinstein, et aujourd’hui où les femmes semblent plus écoutées ?
Oui, c’est génial ! Depuis que je suis dans la scène metal et punk, et que j’ai commencé à aller voir des concerts étant adolescente, j’ai vu tellement de progrès, c’est génial ! Bien sûr les choses ne sont pas encore parfaites, loin de là, mais depuis que j’en fais partie j’ai vu beaucoup d’avancées et une plus grande acceptation des femmes en tant qu’artistes et au sein des scènes punk et metal.

Vous avez également sorti le clip de "Speculum Bleed" il y a quelques jours. Comment était le tournage de ce clip ?
Ça a été mon clip préféré ! Pour les trois vidéos qu’on a sorties pour cet album, j’ai vraiment pu diriger et réaliser les vidéos, et en créer la narration. On a invité notre ami John Colgan, qui a fait la plupart de nos clips, pour le tourner. Et j’avais une vision très claire de ce que je voulais pour le clip de "Speculum Bleed". J’ai beaucoup aimé la version finale ! C’est dégueu et un peu gore, mais on garde cet aspect un peu potache qu’on aime.

Quelles références cinématographiques avais-tu en l’imaginant ?
Je n’avais pas vraiment de référence précise en tête. Jennifer’s Body me vient souvent à l’esprit, parce que c’est un film que j’aime beaucoup sur une femme qui se venge. Mais je voulais vraiment que les clips soient des petites histoires autour du personnage de « Manslayer », qui représenteraient les thèmes en général de l’album. J’aime beaucoup le fait qu’ils soient presque des films en eux-mêmes !


J’ai beaucoup aimé la chanson "Botch Tox", qui utilise le "body horror" pour montrer les attentes de hommes envers les femmes. Peux-tu nous parler de ce qui t’a menée à écrire cette chanson ?
Eh bien c’était une chanson un peu plus… Je ne dirais pas personnelle, mais j’ai un peu étendu les idées et les angoisses qu’on ressent chez le gynécologue. C’est une situation inconfortable, et je me suis demandé « Dans le pire des cas, qu’est-ce qui pourrait se passer ? » C’était un peu ce qui a inspiré l’écriture de ces paroles.

Et ce "pire des cas", je remarque que c’est quelque chose qu’en tant qu’homme on a tendance à ne pas imaginer. Je pense qu’il faudrait qu’on sache tous qu’il faut avoir ce « pire scénario » en tête quand on parle à quelqu’un !
C’est vrai ! Il y a effectivement des expériences que les femmes sont presque les seules à vivre. Par exemple, quand on rentre dans une voiture la nuit, on s’assure qu’il n’y a personne d’autre dans la voiture, ce qui, j’imagine, est un peu moins le cas pour les hommes !

Oui, ou encore le fait d’avoir les clés dans la main au cas où il faille se défendre… C’est dingue qu’en tant que société ce soit devenu normal !
Oui, comme je le disais, les choses ont beaucoup progressé, mais il y a encore beaucoup de boulot !

Pour en revenir aux paroles de "Botch Tox", est-ce que tu t’es inspirée de films et séries de body horror comme « The Beauty » ou « The Substance » ?
Eh bien, je ne suis en fait pas une grande fan de films d’horreur ! J’ai un peu regardé The Substance, et je l’ai trouvé très cool, mais je pense que la plupart de mon inspiration venait de la lecture de paroles d’autres groupes, comme CANNIBAL CORPSE ou CARCASS, plutôt que du cinéma. Je sais que c’est inhabituel, mais je ne regarde pas beaucoup de films, pour être honnête, donc je ne m’en suis pas vraiment inspirée.


Sur la deuxième moitié de l’album, « Manslayer » arrive, et le son devient plus thrash comme sur "Femicidal Vengeance". J’imagine que c’est assez cathartique d’avoir cette perspective inversée du death metal qu’on retrouve chez CANNIBAL CORPSE sur « The Bleeding » par exemple, et d’avoir une tueuse dans une chanson comme ça !
Oui, je pense que ça rend les choses plus intéressantes pour moi de voir une perspective différente, et de retourner tout ça. Encore une fois, égoïstement en tant que femme, j’aime voir ces histoires, et je les trouve intéressantes. Et évidemment, « The Bleeding » est un album incroyable, mais je pense qu’on a la volonté de dire qu’à un moment, le death metal peut devenir un peu répétitif. Donc j’aime voir une autre perspective.

Et puis j’imagine qu’on ne pourrait pas sortir "Stripped, Raped And Strangled" de CANNIBAL CORPSE de nos jours…
Je ne sais pas, je pense que les groupes modernes comme SANGUISUGABOGG ont des paroles alignées avec ces groupes de death metal classique. Un peu comme « Duck Face Killings » de FULCI. A vrai dire, quand j’ai vu la couverture de cet album, j’ai recherché qui l’avait faite. Et c’était Wes Benscoter, qui a ensuite fait la couverture de « Manslayer ». Je voulais savoir qui l’avait fait, et le convaincre de faire notre pochette aussi, et c’est comme ça que j’ai trouvé son travail !

Je trouve que ça représente d’ailleurs très bien votre style, d’utiliser ces stilettos rose bonbon comme arme !
Merci beaucoup !

Tu incarnes d’ailleurs la « Manslayer » en live ces derniers temps, comme on a pu le voir à l'Xtreme Fest cet été. Vois-tu le public changer d’attitude quand tu incarnes ce personnage ?
Oui, c’est marrant de le jouer avant la sortie de l’album, d’ailleurs ! Parce que ce n’est pas aussi connu que j’espère que ça le sera. On se demande parfois si le public sera un peu confus devant ce qui se passe sur scène (rire) ! Mais je voulais vraiment avoir cette transition entre notre période « Social Grace » et celle de « Manslayer », et je voulais entrer dans le personnage sur scène. Donc pour les concerts de cet été en Europe, j’ai fait ça avec un changement de tenue, en lançant l’interlude pour présenter l’album et jouer ces nouvelles chansons.

Vous avez fait appel à quelques amis sur l’album, comme David Davidson de REVOCATION sur "Femicidal Vengeance", ou la légende Candace Buckingham de WALLS OF JERICHO sur "Blistered Tongues". Comment était-ce, de travailler avec eux ?
C’était génial ! On a rencontré David quand on a tourné avec NECROGOBLIKON et REVOCATION, et ces derniers étaient vraiment le groupe le plus dingue ! Ce sont des musiciens géniaux, et on avait la chanson "Femicidal Vengeance" sous le coude, où les gars ne savaient pas vraiment comment conclure. Mais on se disait que ce serait un bon endroit pour un solo. Et David est vraiment un des meilleurs solistes qu’on pouvait trouver, donc on est très heureux qu’il ait bien voulu faire ce petit passage de guitare. Et pour ce qui est de Candace sur "Blistered Tongues", c’est devenu un de mes passages favoris de l’album ! C’est pile ce qu’il fallait. Ça ajoute quelque chose de très différent. Elle a vraiment une voix de dingue, et ça ajoute une intensité folle à cette chanson, la faisant vraiment passer à un niveau supérieur.

Est-ce que, ayant écrit toutes les paroles de « Manslayer », ces chansons te tiennent plus à cœur en live que celles de « Social Grace » ?
Je ne sais pas si elles me tiennent nécessairement plus à cœur, mais je pense que parce qu’il y a cet aspect théâtral, ça rend l’immersion plus facile. Je me sens aussi un peu plus connectée à la musique parce que j’ai pu y apporter quelque chose, tandis que sur « Social Grace », je ne faisais qu’interpréter les chansons.  

Sur vos concerts, tu mets de petits extraits de Britney Spears ou Cascada, et les gens voient peut-être ça juste comme de l’humour et du second degré… Mais Britney Spears est en fait l’exemple même d’une femme ayant été réduite au silence par les hommes de l’industrie musicale !
Oui, c’est tout à fait vrai ! Avec le nouveau set pour « Manslayer », on va utiliser des samples différents qui sont plus alignés avec l’album, pour que ça se marie un peu mieux, mais on va toujours utiliser des samples de pop et de country qui y seront plus alignés.

Quel est votre horizon, maintenant que « Manslayer » est sorti ?
On est chez nous en ce moment, pour une petite pause, on est rentrés il y a deux jours, puis on repart en tournée en tête d’affiche, puis on rentrera quelques semaines, et on retournera en Europe et au Royaume Uni pour six semaines, avec NAPALM DEATH, MASTER et GOAT BURNER.
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