Quiconque connaît STONED JESUS doit se préparer à une belle surprise : le chaleureux stoner du trio ukrainien laisse ici la place à des compositions plus sombres et tourmentées. Vous pensiez connaître le chant et le jeu de guitare d’Igor Sydorenko, les lignes de basse d’Andrew Rodin et la batterie enregistrée par Yurii Ciel, portée désormais par Ihor Biriuchenko, sur le bout des doigts ? « Songs To Moon », sorti le 16 octobre, va vous prouver le contraire.
Dès le premier coup d'œil sur la pochette, on saisit le parallèle avec l'œuvre d’art de Vadim "Karaska" Karasiov qui ornait le premier volet de la trilogie : une figure humaine se tient au centre de la composition, entourée d’un paysage qu’on imagine volontiers infini. Pourtant, la palette chromatique choisie, toute de noir et de blanc, dit bien ce qu’on n’y trouvera pas : la chaleur de l’album précédent. STONED JESUS est loin de rompre totalement avec son style : l’art des compositions est bien le même mais le virage prog est davantage assumé sur cet album. Les motifs hypnotiques et les répétitions propices à une forme de transe sont toujours là. Toutefois, dès le rageur "Under The Skin", on comprend que le frontman et compositeur exprime ici des pensées plus sombres. On l’entend haleter avant qu’une rafale de musique ne nous submerge, provoquant un sursaut libérateur qui nous plonge immédiatement dans ce nouvel album où se dévoile le côté obscur du trio. Avec "Velvet", STONED JESUS poursuit l’exploration de cette veine tourmentée : le chant se fait plus rugueux et lancinant et le tempo ralentit pour prendre le temps d’explorer une autre facette de la musique, plus doom que stoner.
Place à la guitare acoustique sur "ZYX" qui, à partir d’un élément mélodique de base, s’étoffe peu à peu jusqu'à former un cocon sonore des plus merveilleux. Joué à la guitare électrique, le motif devient enivrant et il est tentant d’écouter la musique en boucle. Comme dans « Songs To Sun », l’une des chansons sort du thème global pour montrer toute l’étendue de sa beauté. "Lost In The Rain" donnait déjà le ton de « Songs To Moon » avec une mélancolie qui se déploie ici dans toutes ces nuances. Toutefois, on quitte bien vite cet état d’ivresse musicale pour plonger dans "Syzygy", premier titre instrumental de STONED JESUS. Ce sont des nappes sonores et une mélodie au xylophone qui accueillent les oreilles dans cette composition. Plutôt que de se pencher vers la colère, on se tourne ici vers une nostalgie douce qui, au fur et à mesure qu’on la connaît, nous apaise. Mais ça, c’est avant de se plonger dans la rage sourde de "Jackal" qui décrit le monde dystopique dans lequel nous vivons. Les mélodies composées par Igor Sydorenko permettent parfois de s’évader vers d’autres sphères mais elles prennent bien racine dans la réalité anxiogène qui nous entoure. Dans une ambiance plus théâtrale, on y entend le frontman s’adresser au public directement d’une voix grésillante et entourée d’écho, comme si elle provenait d’un enregistrement difficile à dater mais clairement prophétique.
Les deux derniers titres de l’album voient STONED JESUS déployer une douceur dont on ne le savait capable qu’en théorie. La beauté acoustique de "Window In My Room" surprend autant qu’elle charme par son calme, ses nappes sonores qui apportent un arrière-plan apaisé et les paroles qui décrivent un havre de paix coupé du monde et dont on n’a jamais envie de sortir. De la mélodie non plus, on n’a plus envie de sortir. Sur la même lancée acoustique, "One More Empty Day" et son introduction proche d’un ambient urbain offrent une conclusion plus intime à « Songs To Moon ». On comprend alors qu’au fil des sept titres, STONED JESUS s’est immiscé dans nos émotions jusqu’à faire sortir les plus inconfortables : l’angoisse, la colère, la rage et la tristesse. Pourquoi les refouler quand le trio leur donne une forme d’expression si belle et si juste ?
« Songs To Moon » donne corps aux angoisses, aux pensées intrusives, à la dystopie dans laquelle nous avançons de plus en plus, à la nostalgie qui s’empare de nous quand les souvenirs nous hantent et quand la dépression nous saisit. Sans être un miroir exact de « Songs To Sun », il fonctionne admirablement avec celui-ci tout en démontrant, une fois encore, le talent de STONED JESUS et sa capacité de réinvention.