
En cette troisième journée du festival, nous prenons le temps de savourer l’ambiance postapocalyptique et gentiment horrifique créée par les organisateurs. Exécution sur chaise électrique, coups de matraque par les ravissantes gardiennes d‘Alcatraz en cuir noir moulant, rencontres avec des créatures aussi menaçantes qu’acrobatiques, et nous ne parlons pas des musiciens en dédicaces…
Il est ensuite temps de se rendre à la Morgue pour notre premier concert du jour, celui des death/thrashers belges POSEYDON (Morgue, 12h05 – 12h45). Devant un parterre conquis, les gars de Beveren assurent sans chichis portés par des compositions qui compensent leur classicisme par leur intensité. Dès l’intro, suivie du rapide "Awakening Of The Gods", l’invitation à un headbanging frénétique est lancée, impulsée par un bassiste sous haute tension. Les vétérans – le groupe a été fondé en 1992 – navigue de SLAYER ("Contrition") au groove de SEPULTURA, entre vocaux gutturaux et riffs tranchants ; ils sont si tranchants que le guitariste se coupe à la main… mais poursuit sans trembler son office, refusant même le mouchoir que lui tend un fan !

HATE (Swamp, 13h10 – 13h55) nous attend ensuite, pressés que nous sommes de nous plonger dans le death malsain, teinté de black du quatuor polonais adepte du corpse paint. L’excellent "Bellum Regiis", entre puissance, vitesse et soli mélodiques, ouvre le concert sur une scène où trônent crânes, candélabres et objets ésotériques. Les relents sinistres transpirent d’un titre comme l’oppressant "Iphigenia"… mais la magie noire n’opère pas vraiment ; les sortilèges maléfiques disparaissent dans l’attitude des musiciens, comme en pilotage automatique. Quand le concert s’interrompt pour évacuer un spectateur victime d’un malaise, la partie est définitivement perdue tant il est difficile, ensuite, de se replonger dans l’univers du groupe.

Bienvenue ensuite dans l’enfer du Vietnam avec les inusables JUNGLE ROT (Swamp, 14h25 – 15h10). Les Américains évoluent depuis 1992 dans la deuxième, voire troisième, division du death. Ils enquillent les albums sans jamais changer leur formule et assument leur amour du old school comme le hurle entre chaque morceau, ou presque, leur chanteur/guitariste Dave Matrise. Tantôt lourde et groovy, comme sur le récent "Maniacal", tantôt furieuse, tel "Apocalyptic Dawn", toujours issu de "Cruel Face Of War", le dernier album de la bande, la musique de ces solides gaillards est relevée de soli slayeriens et, bien sûr, de vocaux infernaux à souhait. Le public apprécie ce classicisme et oscille entre headbanging et crowdsurfing durant 45 minutes qui fleurent bon les grandes heures des années 90.

Avec YOUR HIGHNESS (Morgue, 15h50 – 16h35), place à une combinaison hautement inflammable de stoner et de sludge. Le concert débute par une intro jouée à la cithare sur "Low Country Exile". Une ambiance aussi malsaine qu’envoûtante se propage avant que n’explose l’énergie propre à ces Belges, admirateurs de MASTODON et BARONESS. Derrière des motifs répétitifs, des plans heavy, une lourdeur de bon aloi et des vocaux agressifs tremblent des flottements bluesy et des mélodies subtiles qui enrichissent leurs solides compositions. La moitié d’entre elles sont tirées de "Under The Weight", excellent dernier EP des gaillards d’Anvers… qui nous la jouent à l’endroit ! Les premiers rangs, comme envoûtés, se noient dans les notes alambiquées distillées par un groupe rodé par une pratique intensive de la scène.

Difficile de passer après une telle prestation ? Pour le commun des mortels certes, mais que nenni pour RONKER (Morgue, 17h15 – 18h05) qui va offrir l’un des meilleurs, si ce n’est le meilleur, concert de ces quatre jours dans la délicieuse prison d’Alcatraz. Les cinq gaillards moustachus détruisent la scène avec une férocité débonnaire rarement vue. Ils assènent leurs titres à une vitesse folle, entre thrash, hardcore, post-punk, grunge et mille autres influences énergiques, sans cesser de gambader dans de grandes gerbes de sueur. Jasper, chanteur/guitariste dont la voix évoque celle de Joe Talbot (IDLES) est une pile électrique, inarrêtable, insaisissable qui court sans cesse, grimpe sur les retours, tend son long micro aux fans… avant de reprendre "Wonderwall" a capela… tandis qu’une créature en latex rouge grimpe sur les planches depuis une fosse en folie. Les Flamands ont asséné une énorme claque qui s’achève sur une sortie goguenarde au son du "Angels" de Robbie Williams.

Chantre d’un doom teinté de heavy traditionnel, CASTLE RAT (Morgue, 18h55 – 19h45) s’installe ensuite en toute tranquillité. Le guitariste-vampire répond durant les balances aux demandes des spectateurs en lançant des riffs d’IRON MAIDEN… avant, durant le show, de briller sur des soli haut de gamme, comme sur "Wizard". Les réglages effectués le film de fantasy kitsch peut débuter sous un chapiteau bondé et accablé de chaleur. Le groupe américain, porté depuis son premier album par une hype insensé, a un côté BLACK SABBATH indéniable… si Ozzy avait été une femme à la voix éthérée, comme l’est la leader Riley Pinkerton, "la reine de rats", barbare maquillée et fort peu vêtue. Imaginez une seconde le Prince des Ténèbres en string métallique… La chanteuse/guitariste se fait, comme ses comparses, actrice pour un spectacle grand-guignolesque où elle affronte, épée à la main, une dame en noir au masque inquiétant. Les titres, aussi grandiloquents qu’accrocheurs, égrainent les péripéties d’un "Dragon" pompeux, d’une "Siren" dynamique ou d’un "Serpent" enchanteur sous les yeux d’un puissant "Wizard" aux ombres bluesy. Nous voilà ravis d’avoir assisté à une partie de Donjons et Dragons musicale !

« Il y a tellement de poussière qu’avec ce que j’ai dans le nez je pourrais faire des joints de carrelage », s’exclame mon voisin, poète à ses heures, quand les légendaires AURA NOIR (Morgue, 20h30 – 21h25) entrent en piste. Le groupe culte abat la carte de la nostalgie en proposant, 30e anniversaire oblige, l’intégralité de son classique "Black Thrash Attack". Le guitariste Agressor, assis sur une chaise à roulettes – tomber du 4e étage ne pardonne pas – et le bassiste Apollyon, passé par IMMORTAL, se partagent le chant, quand Blasphemer, guitariste un temps de MAYHEM, allie férocité et joie de jouer. Quant au batteur, solide, qui est-il ? Mystère, si quelqu’un a son nom… Le groupe assène les brûlots de son premier album avec une rage intacte, comme si les gaillards avaient 20 ans. Ils respirent une authenticité touchante pour servir brûlant leur thrash blackisant, rejeton de SODOM et DARKTHRONE. Nous voilà replongés trente ans en arrière. Les Norvégiens ajoutent deux titres, "Belligerant 'Till death" et leur "hit", "Condor", conclusion jouissive d’une petite heure de bonheur nostalgique.

Nous sortons, épuisés mais ravis, de la Morgue pour respirer l’air toujours chaud de la vaste plaine, bondée, d’Alcatraz. Nous écoutons de loin, mais avec grand plaisir, TESTAMENT (Prison, 21h15 – 22h20) mêler ses indémodables classiques ("Into The Pit", "Practice What You Preach", "First Strike Is Deadly") aux meilleurs morceaux de son dernier né, le solide "Para Bellum" ; "Shadow People" passe ainsi très bien l’épreuve du live. Chuck est en forme et, à la nuit tombante, le décor est de toute beauté, à l’image des squelettes qui surplombent la scène. Dans les gradins, une part de pizza à la main, cette prestation nous ravit.

Rassasié, il est temps de se glisser vers les premiers rangs pour le très attendu rendez-vous avec ARCH ENEMY (Prison, 23h20 – 00h50) et sa nouvelle chanteuse, Lauren Hart, suppléante d’Alissa White-Gluz. Tout de noir vêtue, avec un haut moulant, elle prouve dès le "Yesterday is dead and gone" inaugural (titre bien choisi au vu des circonstances !) qu’elle a trouvé sa place. Sa voix est puissante, sa gestuelle adaptée, sa joie de vivre communicative : la nouvelle ère de la formation s’annonce prometteuse. Le melodeath de la bande à Michael Amott, magnifié par des jeux de lumière efficaces, illuminé de flammes à intervalle régulier, séduit la foule, ravie d’assister à un show rodé et terriblement efficace. Les morceaux, issus de la plupart des albums, s’enchaînent, entre agressivité, mélodie imparable (je suis toujours ému quand résonne "The eagle flies alone" tiré du contesté "Will to power") et soli brillants, le tout soutenu par une section rythmique à la précision redoutable.

Bien sûr, l’ensemble manque de folie quand l’anarchie revendiquée ("Under black flag we march") est de pacotille… mais les chansons restent irrésistibles, à l’image des rappels qui enchaînent le mélancolique instrumental "Snow Bound" avec, quel contraste, le belliqueux "Nemesis" et le brillant "Fields of desolation", sous une pluie de ballons noirs qui rebondissent de main en main au cœur d’une joyeuse marée humaine. Avant de clore cette riche journée, nous nous posons en fond de chapiteau pour les derniers instants, puissants, d’AMORPHIS (Swamp, 00h20 – 1h30) qui mêle avec maestria death mélodique, structures progressives et folk. Comme nous avons eu la chance d’entendre le glacial "Black Winter Day", tiré de l’incontournable "Tales from the thousand lakes", nous quittons le site ravi… et impatient de revenir le lendemain pour clôturer ces quatre jours intenses.
