26 octobre 2026, 23:46

BURNING HEADS

Interview JB et Fra


Les musiciens récusent le terme, comme on le verra plus bas dans cette interview. Mais nous maintenons que les BURNING HEADS, fleuron tricolore du punk mélodique, connaissent depuis quelques années un sacré regain de forme, voire une seconde jeunesse, depuis la fin de la décennie précédente. 
On n’arrête plus les BURNING HEADS, chauds patate depuis quelques années. Côté musique, avec la parution du disque de reprises de formations les ayant inspirés, « Under Their Influence », en 2020. Puis celle de deux très bons albums studio, « Torches Of Freedom » en 2022 et « Embers Of Protest » en 2024. La période s’est aussi montrée turbulente côté personnel, avec l’arrivée en 2019 de Frank « Fra » Patin au chant, et le retour provisoire, entre 2019 et 2023, du guitariste historique Philippe Agogué, lui-même récemment remplacé depuis trois ans par Guillaume « Dudu » Duneau. 
Heureusement, les fondamentaux ne changent pas, comme le prouve le dernier opus en date, « All Fired Up ». 35 minutes tout feu tout flamme, comme le promet le titre, où les Orléanais poursuivent dans leur lignée à base de rythmes rapides et de critique sociale. 
L’album ouvre d’ailleurs avec « S.O.S. 2 », claire référence au « S.O.S. » de « Escape », en 1999, histoire de dire que le « same old shit » a hélas toujours cours. On adore dans ce disque que les BURNING HEADS, après un morceau véloce, poursuivent souvent avec un truc encore plus speed, comme l’enchaînement « Smombies » puis « Not My Business », ou « Fast Forward » puis « Big Lies », ce dernier ne dépassant pas la minute 30 ! 
Fins observateurs de leur époque, les musiciens s’en prennent aux accros aux écrans (« Smombies », contraction pour ceux qui ne le sauraient pas de smartphone et zombies). Et ils se révèlent même quelque peu devins, avec un « Take Over » de circonstance puisque, depuis l’écriture de ses paroles, la jeunesse descend dans la rue ! 
« All Fired Up » contient bien entendu son clin d’œil reggae, une tradition chez les BURNING HEADS. « High Times » clôt le disque, et c’est carrément l’un de ses meilleurs morceaux ! 

Le bassiste Jean-Benoît « JB » Thauvin, présent depuis une paye, et le chanteur, Fra, répondent à nos questions. 


Avant de parler du nouvel album, est-ce qu'on peut faire juste un petit retour dans le passé et parler du précédent, « Ambers Of Protest » ? Quel bilan en tirez-vous deux ans après ?
JB : C'était un album cool à faire. Un bon test pour Dudu, notre guitariste, qui a participé à sa création, notre premier disque avec lui. On a fait une chouette tournée sur la première année, et puis beaucoup moins de dates sur la deuxième. Ca a permis de très belles expériences, on est partis un petit peu à l'étranger grâce à cet opus.
Fra : Ça a été un peu compliqué de le faire dans le sens où Philippe (Agogué) a quitté le groupe et Dudu l’a remplacé. Donc on s'est un peu mis la pression pour refaire un album avec des nouveaux morceaux, parce que quand on a un musicien qui arrive, c’est bien qu’il participe à la création des nouveaux morceaux, ça facilite son intégration. Et puis il m'est arrivé un petit accident. J'ai fait une chute pendant une tempête, je suis tombé sur la gorge et j'ai failli me péter le larynx. Si bien que je me suis retrouvé un mois sans pouvoir ni parler ni chanter. Et ça, c'était deux mois avant d’entrer en studio ! Inutile de te dire que ça a un peu modifié le calendrier en termes de maquettage et, quand on est arrivés en studio, on ne peut pas dire qu'on était hyper sereins ni super prêts. Nous avons un peu accouché de cet album dans la douleur. Au contraire du dernier, où nous avons eu le temps de répéter, de créer, on a même eu le temps d’entrer en studio pour faire des maquettages, avant de tout finaliser. Donc, cette fois, un enregistrement beaucoup plus serein, même si, en général, chez les BURNING HEADS, les choses se font quand même au dernier moment. Il nous faut une date, un ultimatum, pour que tout le monde se motive. 
JB : Et durant les deux ans qui se sont passés, Dudu s’est bien intégré, on a une bonne cohésion sur scène.

Le nouvel album s’appelle « All Fired Up », ce qu’on peut traduire par « tout feu tout flamme », ou « gonflé à bloc ». C’est votre état d’esprit en ce moment ?
Fra :
 Oui. Ce côté tout feu tout flamme a deux faces. A la fois un peu en guerre contre ce qui se passe et le pouvoir en place. Et puis aussi à cause du côté foufou, le groupe va avoir 40 ans et ça se fête. On a fait des morceaux, on a écrit des textes, qui ont six mois, on va dire, et qui se retrouvent aujourd’hui complètement d’actualité. Il y en a un, « Take Over », où on se posait la question de savoir si la jeunesse était capable de soulever et de prendre son avenir en main. Je crois qu’on a la réponse. 

Vous filez depuis quelque temps la métaphore incendaire, avec « All Fired Up », « Embers Of Protest »…
Fra :
 « Torches Of Freedom » avant. Mais même avant que j’arrive dans le groupe, il existait des références au feu.
JB : Sur des titres d’albums, de morceaux, ou de tournées. Mais c’est aussi une continuité dans le graphisme du disque. Une continuité à travers plusieurs albums, que l’on doit aussi à un artiste qui s’occupe de nos pochettes, Karl Belay.

On trouve effectivement dans « All Fired Up » une chanson qui s’appelle « Fire Walks With Her », un clin d’œil à David Lynch, et son film « Twin Peaks : Fire Walk With Me » (1992) ?
Fra :
 Oui, mais aussi à « Fire Walks With Me » (2015), une compilation dans laquelle 19 groupes reprennent en intégralité le premier disque des BURNING HEADS, plus quelques titres épars. J’ai eu l’honneur, avec le groupe dans lequel j’étais à l’époque et qui s’appelait RAVI, d’y participer. 

Parlez-moi un peu de la composition et de l’enregistrement de « All Fired Up »…
Fra :
 Nous avons fait deux sessions de composition, en novembre/décembre 2025. Comme nous sommes géographiquement éloignés, nous avons commencé à nous envoyer des idées. Chacun a réfléchi sur ce qui été valable ou pas. Et puis on s’est enfermé dans notre local, près d’Orléans, et on a mis sur pied 5 ou 6 titres valables. Suite à ça, on est entrés, tout début janvier de cette année, dans le petit studio UFO, dans les Frigos, à Paris (un site abritant des ateliers d’artistes et d’artisans), avec Alexandre Mazarguil, celui qui a produit l'album. Nous en avons sorti 5 titres…
JB : 6 !
Fra : Et déjà, ça sonnait pas mal. Nous sommes repartis sur une deuxième session de composition en mars/avril. Car on voyait approcher la deadline, et qu’il fallait peut-être trouver d'autres morceaux… Et là, on a écrit le reste de l’album, on a été assez constructifs et rapides. Ensuite, j'ai eu le temps à la maison de faire des petites maquettes. Ensuite, on est entrés en studio, nous étions prêts à 95%, on savait ce qu'on allait faire. Un ou deux textes n’étaient pas complètement finis. Nous avons fait des choix, et enregistré 14 morceaux, dont 13 figurent sur l’album. 
 


Et le 14e est parti à la poubelle ?
JB : 
C’est un petit riddim (une séquence musicale formant la base d'une chanson, explique Wikipedia) basse/batterie, un peu reggae, qui devrait pouvoir donner quelque chose, mais pour l'instant, nous l’avons mis de côté.

Comment fonctionne le groupe ? C’est une démocratie, ou faut-il que tout le monde le sente bien pour qu’un morceau avance ? 
JB : 
Je pense qu’il faut que tout le monde sente à peu près bien, se reconnaisse sur les morceaux, parce qu’on va les proposer sur scène. Il faut qu’il y ait une envie. Après, il y a  certains morceaux qui vont peut-être être plus appuyés par certaines personnes. Ce sont des relations humaines. Il faut lâcher un peu, donner un peu…
Fra : Des fois, les choses se font de manière très rapide, par exemple dans le local, si quelqu’un envoie un riff, qui va parler automatiquement aux gens. A d’autres occasion, on est un peu obligés de lutter. Personne ne croit vraiment au truc. Et il suffit qu'il y en ait un qui ait une idée, qui voit la lumière et dit, « ah, on pourrait faire ça ». Mais, en ce qui nous concerne, nous sommes quand même souvent unanimes. Les morceaux qu’on laisse de côté, ce n’est pas qu’on les déteste, mais parce qu’ils ressemblent à un qu’on a déjà fait, ou qu’ils sont moins bien.

Sur cet album, quelle a été la chanson la plus facile à réaliser, et la plus difficile ? 
JB : 
Une chanson peut avoir été difficile pour celui qui l’a créée, mais facile pour les quatre autres. 
Fra : Sur « S.O.S. 2 », le premier single, Mikis est arrivé avec trois idées de guitare. Je sens tout de suite le potentiel. Je bosse dessus une journée à la maison, je le renvoie, et tout le monde dit c'est super. Alors que le deuxième single, « Smombies », on l'a traîné pendant deux mois à pas savoir trop ce qu'on allait en faire, et puis j’ai eu une idée. Mais avant d’entrer en studio, on pensait qu'on n’allait peut-être pas l’utiliser. 

Y a-t-il quand même des moments magiques, où tout coule de source ? 
JB : 
Il y a des instants magiques, où tout parait facile, on laisse reposer, et puis finalement, ça marche ! Ca existe encore. C’est aussi la force d’être plusieurs dans le local à composer. Parce que ça permet d'apporter d'autres petites touches, ou un truc qu’une personne entend, mais pas les autres, comme « Smombies ». On était à quatre à tourner en rond, et quand Fra est arrivé, il a pris la guitare, a trouvé un petit arpège, et ça a fait que le morceau était différent.

L’éternelle question : musique ou paroles en premier, ou est-ce que c'est les deux à la fois ?
JB : 
Ca dépend des morceaux, mais c'est souvent la musique quand même.  
Fra : Thomas, le batteur, écrit souvent deux trois phrases comme ça, qu’il note, sans savoir sur quel morceau ni sur quel rythme il va mettre ça. Il compile tout ça, et il me l'envoie de temps en temps. Je ne sais pas, j’imagine qu’il doit avoir ses idées au petit déj, ou quand il se lève le matin, ou en pleine nuit... Les mots sont posés sur un papier, alors qu’ils ne correspondent à aucun rythme et aucune musique. Et moi, quand on part sur un morceau, il m'arrive de prendre les phrases de Thomas, d'en faire un vrai texte, et de le poser sur la musique qui correspond. Donc, normalement, c'est effectivement la musique qui est plutôt faite avant les mots mais, parfois, les mots existent avant même que la musique soit composée. Pas les textes complets, qui n’arrivent que quand on a la musique, et qu'on a décidé de finaliser une chanson.

Vous êtes sans doute parmi les premiers à utiliser dans une chanson le concept de  « smombie », contraction de « smartphone » et « zombie », qui est apparu récemment ? 
Fra :
 Oui, je ne l’ai pas entendu ailleurs dans un cadre musical. Pour la petite histoire, je pensais au début appeler la chanson « Zombie Scrolling ». Et puis un copain, prof d’anglais et qui m'aide à parfois à affiner les textes, me dit qu’un mot a été inventé, par un journaliste allemand, je crois, vers 2015, une contraction entre « smartphone » et « zombies », et ça donne « smombies », ça serait marrant. Et moi, « carrément ! » Si un mot existe, autant l'utiliser.  

On vous pose des questions sur le morceau même si, quand on voit le clip, ça parait évident ? 
Fra : Oui. Parmi les figurants qui ont participé à la vidéo, certains m’ont demandé « ça veut dire quoi, smombies ? 

Et vous-mêmes, vous êtes des smombies, ou pas ? 
Fra :
 On l’est tous plus ou moins, malheureusement. On essaye de lutter, mais c'est pas facile. 

 



Justement, comment vous situez-vous vis-à-vis des nouvelles technologies, des réseaux sociaux, de l’intelligence artificielle ? 
JB : 
Déjà, ça permet de faire des textes. Pas en utilisant l’IA, mais sur l’IA.  Nous avons cette force de toujours donner des concerts, de partager avec les gens qui viennent nous voir. Donc oui, il n’y a pas que les réseaux sociaux, il existe d'autres réseaux. Les réseaux sociaux sont juste un moyen de communication, si vaste qu’on est perdu au milieu d'un océan d'informations. Donc c'est nécessaire pour donner un minimum d'infos et de nouveautés, mais. Mais ce n'est pas forcément la panacée.
Fra : Ca reste des outils. On essaie de les utiliser au mieux possible. On est bien entourés, avec notre manager qui est plutôt pointu là-dessus. Même si on a passé les 50 ans, on sait encore utiliser des trucs modernes ! Il faut faire avec. Mais comme le dit JB, rien ne remplacera la rencontre physique avec le public après un concert. C’est le nerf de la guerre. 

Revenons à l’album. Pourquoi « S.O.S. 2 » ? 
Fra :
 J’en parlais tout à l’heure. Lorsque Miki a trouvé son riff, que je l’ai entendu, j'ai eu le gimmick de la voix qui est apparu d'un coup. « Same old shit », ça fait « S.O.S. », référence au « same old song », « same old story » de « Escape ». Je peux me considérer comme le fan numéro 1 des BURNING HEADS, puisque si je fais partie du groupe depuis 2019, avant, j'étais dans la fosse, devant la scène. Je buvais les paroles et j'écoutais tout ça avec beaucoup d'attention. Donc moi, ça me permet aussi de faire un lien avec qui j'étais il y a 25 ans. Et j'aime bien aussi faire un lien avec ce que Pit (Pierre Mestrinaro, alias Pit Samprass, membre du groupe de 1988 à 2018) a écrit. Et il y a aussi la thématique, malheureusement. Les textes que Pit a pu rédiger à la fin des années 90, quand on les relit aujourd'hui, ils restent hélas toujours d'actualité. 

Et toi, tu as précédé l’actualité avec « Take Over » ?
Fra :
 Ca vient de trois ou quatre phrases que Thomas a posé sur un papier, où il se demandait si notre jeunesse, plongée dans les écrans et l'individualisme, encline à se regarder, se photographier, à se prendre en selfie et à mettre ça sur Instagram, allait pouvoir à un moment prendre un peu de hauteur et aller contre ce qui se passait. De ces quelques phrases j’ai tiré ce texte-là, dont je ne pensais pas du tout que ça allait autant coller à l’actualité le jour de la sortie de l’album ! 

Et cette jeunesse, elle vient vous voir en concert ? 
Fra :
 Forcément, un maximum des gens qui viennent nous voir écoutent les BURNING HEADS depuis longtemps. Mais il y en a certains qui, heureusement, arrivent à faire découvrir leur musique à leurs enfants, voire peut-être leurs petits-enfants. Et oui, il y a quand même des jeunes à nos concerts, et ça fait vachement plaisir. 

L'album se conclut avec « High Times », le reggae obligatoire, ou du moins traditionnel, dans chaque album des BURNING HEADS…
JB : 
C'est toujours quelque chose qu'on aime faire, ça fait partie de notre ADN. On a réussi à passer le virus aux nouveaux arrivants dans le groupe. Le reggae, c'est un tout autre style musical que le punk rock, mais ça reste revendicatif, un espace dans lequel on peut faire passer un message, et qui permet de souffler un peu.

Le groupe se montre très actif ces dernières années. Vous vivez une deuxième jeunesse ? 
JB : Nous n’avons jamais eu la volonté d’arrêter. Le confinement est tombé juste après le départ de Pierre, notre chanteur, fin 2018. Quand Philippe Agogué est revenu, en 2019, on a fait à la manière d’un groupe débutant, on a joué des reprises, d’autant qu’on n’avait pas de concerts en vue et toujours pas de chanteur. Nous avions déjà eu l’idée par le passé de réaliser un album de reprises, et on s’est dit que c’était peut-être le moment de concrétiser ce projet, en aillant recours à différents chanteurs, dont Fra. Avec le confinement, tout s’est arrêté, même si c’est l’époque où est sorti le livre de Guillaume Gwardeath et Sam Guillerand (« Hey you ! Une histoire orale des Burning Heads », chez Metro Beach), une histoire du punk rock français via le prisme du groupe. Après le covid, nous avons recommencé à donner des concerts, repartir sur les routes, enregistrer d’autres albums. Donc il y a encore du souffle dans les BURNING HEADS, et du neuf. Fra a apporté un truc différent au chant, Dudu aussi à la guitare. Donc je ne sais pas si c’est deuxième jeunesse ou un revival, il se passe quelque chose, mais c'est une continuité. 

Le groupe fêtera ses 40 ans l'année prochaine, avec une release party le 20 mars à la Maroquinerie de Paris, qui arrivera quand même un peu tard après la sortie de l'album, non ? 
JB : 
Oui, c’est vrai. Je ne comprends pas trop ce concept de release party 5 mois après… 

Mais qu’est-ce que ça vous inspire ? 40 ans, ce n’est pas rien ! 
JB : Effectivement, je ne les ai pas vus passer. C’est assez impressionnant, et c’est beau. Pouvoir vivre aussi longtemps de sa passion, c’est merveilleux. Il n’y a pas de meilleure vie, je pense. 

Et toi, Fra, qu’en penses-tu, même si tu n’es pas là depuis longtemps ?
Fra : C'est fou ! Je suis hyper content, on est tous très contents. Comme le dit JB, pouvoir vivre de sa passion, c'est quand même un privilège. C’est juste dingue. Moi, j'ai d'autres groupes à côté, bien sûr moins bien moins connus que les BURNING HEADS. Mais à chaque concert avec eux, avoir des gens qui connaissent les paroles, qui dansent, qui ont le sourire, qui viennent en nombre, c'est vraiment un privilège. 

Des choses spéciales pour fêter ces 40 ans, des surprises aux concerts, des vieux morceaux exhumés par exemple ? 
Fra : Normalement, on est partis sur 40 ans/40 dates en France, et puis pas mal à l'étranger aussi. Sur notre set actuel d'une heure et quart/une heure et demie, il y a déjà plus de la moitié des morceaux qui sont des titres historiques. Mais oui, on va essayer d'en sortir d'autres.

 

Blogger : Michel Valentin
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