
Nous entrons un peu inquiet dans le Trabendo ce vendredi soir : le concert de CLAWFINGER, initialement prévu à l’Elysée-Montmartre, a été déplacé dans la plus petite salle voisine du Zénith, ce qui n’est pas bon signe.
Heureusement, dès notre arrivée sur place, en plein milieu du concert de la première partie, SICKRET, nous constatons que l’endroit reste bien garni. Et semble déjà très motivé, accueillant le nu metal de la formation helvétique avec un enthousiasme expansif. Pas grand-chose à dire de notre côté, ce style musical échappant à notre compréhension limitée. Nous retiendrons néanmoins de ce show qu’une chanson s’appelait « Pomme De Terre » (en français dans le texte), et que les Suisses s’en vont alors que le vocaliste fredonne « Un kilomètre à pied, ça use ».
Le Trabendo se remplit encore davantage avant l’irruption de CLAWFINGER. Un public forcément un peu mûr, l’âge d’or du combo suédois remontant quand même aux années 90. Mais on note ça et là quelques spectateurs même pas nés à l’époque.
Un concert de CLAWFINGER n’est jamais mauvais, ça constitue un théorème de base. Mais les Scandinaves y ajoutent de plus une dimension humoristique et d’auto-dérision assez incroyable, on ne peut mieux traduite lors de l’introduction la plus hilarante entendue depuis longtemps, et dont nous ne résistons pas à la tentation de la retranscrire ici dans son intégralité.

Voix martiale alors que les lumières s'éteignent, à 20h45 : « Mesdames et messieurs, survivants du monde moderne, bienvenue ! Nous vivons des temps historiques. Les calottes glaciaires fondent. La démocratie bugue comme un vieux PC sous Windows 95. Et l’intelligence artificielle, comme moi, l’annonceur, va vous piquer tous vos emplois. Mais avant que tout le système ne s’effondre, et littéralement avant que nous ne mourions tous, nous devons nous confronter à une catastrophe encore plus grande et encore plus imminente : nous devons comprendre que les garçons du groupe deviennent vraiment, vraiment, vieux. Les articulations craquent plus fort. Les cheveux émigrent de la tête. Le rider (Ndlr : la liste dans laquelle les musiciens détaillent leurs exigences pour les loges) ne réclame plus des bières locales ni des fêtes à tout casser. Juste un grand bol de suppléments de fibres, des cachets pour réguler la pression sanguine, et des semelles orthopédiques de qualité. Les politiciens s’affrontent à propos des frontières. Mais ces gars-là se querellent juste pour savoir où ils ont garé leur bus de tournée. Donc, avant que la planète ne soit réduite en cendres, et avant que nos genoux ne nous lâchent complètement, s’il-vous-plait joignez vos mains, cambrez les reins, et faites un bon accueil aux légendes du rap metal, CLAWFINGER » ! Le ton est donné.

Place donc à une 1 heure 30 de dinguerie, avec son vocaliste, Zak Tell, littéralement monté sur ressorts, inarrêtable du début à la fin. Et il n’est pas le seul à péter les plombs en permanence. L’autre plus vieux membre de la formation, le claviériste Jocke Skog, cache sous ses dehors rondouillards une personnalité ultra-extravertie, qui forme avec Tell un duo imparable, lui aussi saisissant le micro plus qu’à son tour. Le bassiste, André Skaug, se contente d’un headbanging à se décrocher les cervicales, seuls le batteur, Micke Dalhén, et le guitariste, Bård Torstensen, se montrant plus calmes, mais tout aussi efficaces, le travail collectif se trouvant magnifié par un rendu sonore aussi puissant que clair.
C’est donc la folie furieuse dès le premier titre, « Before We All Die », titre éponyme du dernier album, rapidement suivi du classique « Recipe For Hate ». Suite auquel Zak Tell salue le public, déjà chaud bouillant, avant de déclarer que Jocke Skog va traduire ses propos. Résultat des courses : un gloubi-boulga incompréhensible d’où surnagent « je suis », «poupou », « je travaille en Sweden » ! « Vous avez compris quelque chose ? », demande Tell, aussi hilare que le reste de la salle.
Mieux vaut effectivement que les musiciens s’en tiennent à leur répertoire, ce qui passe par l’interprétation d’une deuxième nouveauté, « You Call Yourself A Teacher », avant un autre incontournable, « Pin Me Down ».

CLAWFINGER en accumule d’ailleurs deux autres dans la foulée, et reçus comme il se doit par une foule en fusion : l’orientalisant « Two Sides » (aidé de bandes enregistrées), terminé par Tell clamant « Alléluia », et le sauvage « Hold Your Head Up ».
Le tout entrecoupé de quelques commentaires de Zak, du style, « combien d’entre vous nous ont vus la première fois, avec ALICE IN CHAINS, en 1993 ? » (le 15 octobre 1993 à l’Elysée-Montmartre, pour être précis) Quelques mains se lèvent. « Félicitations, vous êtes officiellement des vieux cons… juste comme nous ».
« Before We All Die », vendu au stand de merchandising uniquement en format vinyle (et tandis que les tee-shirts à l’effigie de l’album « Use Your Brain » s’arrachent), bénéficie d’un sérieux coup de projecteur en milieu de set, avec plusieurs extraits alignés de rang. « Kill The Dream », « Big Brother », « Ball & Chain », d’autres morceaux récents et, à notre avis, plus intéressants, étant gardés pour la fin. Tels « Going Down (Like Titanic) », au refrain irrésistible, et le revendicatif « Scum », probablement le moment le plus offensif de la soirée, tant dans sa musique que ses paroles.
« Il existe déjà tellement de chansons d’amour dans le monde", justifie Zak Tell, "que nous avons décidé de composer une chanson de haine. Ca parle d’un type avec la peau orange (sifflets dans la foule), avec un putain d’animal mort sur la tête, il vit dans une grande maison blanche, et c’est un putain de trou du cul, une raclure mégalomane et sexiste » (applaudissements dans la foule, qui a manifestement deviné qui était la cible). En tout cas, ce secoue et ça jumpe grave dans la fosse.
La fin du concert passe à toute vitesse, avec « Tomorrow », « Undone » et « The Price We Pay », l’annonce que ce titre étant le dernier de la soirée provoquant une sacrée bronca dans les rangs. Un ultime morceau qui capote d’ailleurs au bout de quelques secondes, Tell ratant le coche alors que le sample de violoncelle a déjà été lancé. Et il s’en explique : « J’essaie de voir ce que je suis en train de boire », en l’occurrence une bière Affligem, marque qu’il ne connait pas. « Quoi, 6,7% de taux d’alcool ? On va être décalqués ce soir ! »

Décalqués ou pas, les Suédois reviennent bien entendu sur les planches pour un rappel, chaudement accueillis par le public, qui avait chanté avec le groupe la fin de « The Price We Pay ».
La fête se termine avec trois classiques bien costauds. « Biggest & The Best », « The Truth » et l’indispensable « Do What I Say », dont le premier vers du refrain – « When I grow up there will be a day when everybody has to do what I say » - est vociféré par les spectateurs avant que le groupe n’ait pu jouer la première note, et après que Zak ait prévenu que c’était là la dernière possibilité de mettre le souk. Inutile de vous dire que le Trabendo se retrouve alors au bord de l’émeute. Quelle fin de concert !
Ultime clin d’œil, une fois le show terminé, la sono crache à plein tubes « Que Je T’Aime » de Johnny Hallyday.
Le choc est rude !